lundi 23 février 2026
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Juste une nuit : une course contre la montre

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Juste une nuit © Bodega Film

Fereshteh, jeune étudiante, élève seule sa petite fille et vit en colocation à Téhéran, partageant son temps entre son bébé, son travail et ses études. Quand ses parents qui ignorent sa situation de mère célibataire annoncent une visite impromptue, il reste quelques heures à la jeune femme pour confier son bébé le temps d’une nuit et faire disparaître de l’appartement toute trace de son existence : poussette, couches en stock, vêtements… Commence alors une course effrénée pour trouver une solution. Une voisine à qui elle a raconté une histoire de désinfection de l’appartement se rétracte et risque de la dénoncer, une copine, avocate qui avait accepté vient d’être arrêtée. Dans une société où règnent la surveillance et la suspicion, tout appel à l’aide est risqué.

Espoir et angoisse
Heureusement Fereshteh peut compter sur son amie Atefeh, une étudiante à la coupe punky sous son hijab, qui l’accompagne dans ce parcours haletant dans la ville. À pied, en taxi jaune, et même à quatre sur la moto de Yaser, lui qui avait refusé d’assumer la paternité et demandé à Fereshteh d’avorter. La caméra de Rouzbeh Raiga ne lâche pas les jeunes femmes, les suivant partout, sur les coursives des immeubles, dans les rues de Téhéran, dans l’hôpital où elles pensaient avoir trouvé une solution et d’où elles doivent filer à l’anglaise. Les avenues de la ville, les trottoirs où les deux amies, épuisées, s’assoient pour souffler un peu, à la nuit tombée, sont superbement filmés. 

Juste une nuit est un thriller qui nous tient en haleine jusqu’au bout, met en évidence les difficultés des femmes iraniennes à pouvoir assumer pleinement leurs choix de vie mais aussi leur énergie à vouloir le faire. Sadaf Asgari (Fereshteh) et Ghazal Shojaei (Atefeh) expriment avec beaucoup de force la détermination, l’espoir ou l’angoisse au fil des heures et contribuent à la réussite du deuxième long métrage du cinéaste iranien Ali Asgari.

ANNIE GAVA


Juste une nuit d’Ali Asgari
est sorti en salle 16 novembre

Petit pays retisse la toile de l’histoire

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Petit pays © Aurélien Kirchner - Le Liberté, scène nationale de Toulon

Prix Goncourt des lycéens 2016, porté à l’écran par Éric Barbier en 2020, Petit pays, premier roman à succès de Gaël Faye s’ouvre désormais à la scène grâce au travail de Frédéric Fisbach. Gageure s’il en est, la reprise du livre n’est pas conçue comme une réécriture théâtrale, mais reprend le texte, le réorchestrant en une lecture chorale dans laquelle se lovent avec intelligence Lorry Hardel, Marie Payen, Nelson Rafaell Madel, Ibrahima Bah, Nawoile Said Moulidi et Anaïs Gournay. Reprenant le roman par la fin, Gaby, le narrateur, dont le père est français et la mère rwandaise réfugiée au Burundi, retrouve sa mère qui ne s’est jamais remise des horreurs vues et vécues lors de la guerre génocidaire. Elle lui raconte leur histoire familiale ainsi que celle du Rwanda à laquelle elle est intimement liée. 

Du relief 
Trois écrans en fond de scène sur lesquels sont projetées des images de paysages, de rues, de villes, narrent au début et à la fin du spectacle les causes de la guerre rwandaise, ses origines et ses conséquences. Les découpages coloniaux, la naissance du racisme entre Hutus et Tutsies mise en place pour faire oublier les sujets économiques réels de luttes (manipulation politique menée par les théoriciens nazis et qu’analysait déjà Berthold Brecht dans sa pièce éditée en 1938 Têtes rondes et têtes pointues, soit diviser un même pays en deux peuples ennemis dont l’un sera désigné comme le responsable de tous les malheurs). 

Sur un ample tapis tissé, ménageant des volumes symbolisant les reliefs du Burundi et du Rwanda, les mots circulent entre les comédiens qui incarnent tous les rôles, accordant à la mélodie des phrases la puissance d’une oralité qui se transmet. Ainsi les êtres disparus dont les rires ont peuplé les maisons émergent, échappant à l’anonymat et à l’oubli. La tragédie atroce est délimitée par un néon lumineux, tel une frontière, une crête de montagne, tandis qu’un enregistrement fait entendre aussi sur le plateau la voix de l’écrivain, « la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons ». Destruction, mort, séparations, destins brisés, et pourtant sur scène, se dégage dans le jeu des acteurs, une force vivante qui apporte une inextinguible énergie, celle qui permet de reconstruire, de réfléchir, hymne à la paix et à l’humanité.

MARYVONNE COLOMBANI

Petit pays a été donné les 8, 9 et 10 novembre au Théâtre Liberté, Toulon

Les voix du muet

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Les Voix Animées, Charlot © Bernard Vansteenberghe

Après l’interruption covidienne, le Fimé (Festival international des musiques d’écran) retrouve son public, plus nombreux que jamais. Le ciné-concert Charlot, Octave & Bobine réunit deux courts métrages choisis par Les Voix Animées que l’on connaît bien pour l’excellence de ses interprétations de la musique de la Renaissance. On est familiers des ciné-concerts avec orchestre, chœurs, piano, ensembles de jazz, mais cette formule qui met en scène seulement quatre chanteurs a cappella est inédite. 

Sur les arrangements et articulations musicales du compositeur Alexis Roy, les quatre complices : Sterenn Boulbin (soprano), Raphaël Pongy (contre-ténor), Damien Roquetty (ténor), Luc Coadou (baryton et directeur musical) superbement grimés par Laurence Recchia, tissent une trame sonore où s’enchaînent avec un naturel confondant mélodies classiques, chansons, génériques de film, onomatopées, bruitages, paroles… 

Au millimètre
Ici on reconnaît un mouvement de la troisième Symphonie de Brahms, la Chevauchée des Walkyries de Wagner, un passage de Finlandia de Sibelius, la Danse du sabre de Khatchatourian, une pincée de La Belle Hélène d’Offenbach. Mais aussi des airs de Boris Vian, La complainte du progrès, J’suis snob, La tactique du gendarme de Bourvil et la musique de La Panthère rose (Henri Mancini). Quelques extraits des musiques de film de Chaplin lui-même, trame jubilatoire qui suit avec une exactitude de métronome les images d’Easy Street (Charlot policeman) ou de The Adventurer (Charlot s’évade), au point que l’on ne sait plus si l’on rit à propos des facéties innombrables du vagabond au chapeau melon ou de celles, musicales, du quatuor. 

Le discours du prêtre dans Charlot Policeman écrit en latin de cuisine constitue à lui seul un morceau d’anthologie. Le tout est réglé au millimètre, dans la mise en scène de Jean-Christophe Mast, depuis les déplacements, l’air d’introduction, Smile, les présentations finales avec les photographies des artistes portées à l’écran à la façon de celles du cinéma muet. Une petite merveille d’horlogerie !

MARYVONNE COLOMBANI

Le ciné-concert Charlot, Octave & Bobine a été donné le 13 novembre à l’Espace des Arts, au Pradet

Exécution magistrale

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Tableau d'une exécution © Compagnie Du jour au lendemain

Pas étonnant qu’Agnès Régolo ait eu envie de monter Tableau d’une exécution d’Howard Barker. La crudité de ton du dramaturge britannique, son humour décapant, la structure de la pièce également – vingt épisodes menés tambour battant –, tout cela ne pouvait qu’inspirer cette metteuse en scène frondeuse et drôlement douée. La mise en scène qu’elle en propose donne à entendre le texte, à le savourer pleinement, à rire souvent de ses répliques assassines, de ses constants changements de registres… même si les thèmes abordés – les relations entre les artistes et le pouvoir, entre les créateurs et les critiques, la place des femmes, la récupération de l’art par les puissants – ne sont pas si comiques. Surtout quand ils ont une évidente portée contemporaine, malgré l’ancrage de la pièce dans la Venise de la Renaissance. 

Une troupe soudée
Sur le plateau, flanqué de deux rangées de candélabres à intensité variable, neuf tables, qui figureront tour à tour l’atelier de la peintre Galactia, une église, le palais du doge de Venise, une prison…. Le fond de scène est dominé par un écran géant, le plus souvent d’un blanc aveuglant, parfois coloré (comme une image fantôme du tableau monumental qui constitue le fil de l’intrigue ?). Dans ce sobre espace modulable, aux scènes rythmées par la sauvage composition musicale de Guillaume Saurel, les mots de Barker se déploient, portés par six comédiens formidables. À leur tête, Maud Narboni campe superbement une Galactia farouche, jalouse de sa liberté, dans la vie comme dans la peinture. Face à elle, un amant pas vraiment à la hauteur (excellent Kristof Lorion), un doge pétri de contradictions, délicieusement insupportable (Nicolas Geny, remarquable) ; et les autres, qui endossent plusieurs rôles avec aisance. Tous sont habités et l’on sent l’énergie d’une troupe soudée, qui « a fait du bon travail », comme l’a souligné la metteuse en scène à l’issue de la première. Alors, même s’il reste quelques ajustements à réaliser, c’est indéniable, avec son très personnel et très applaudi Tableau d’une exécution, Régolo nous a régalés ! 

FRED ROBERT

Le Tableau d’une exécution a été joué du 8 au 12 novembre au Théâtre Joliette, à Marseille

«J’ai découvert des choses glaçantes»

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En bas du grand escalier de la gare Saint-Charles, une statue commémorative des anciennes colonies d’Asie © Charlie Kapagolet – Agence Jam Teery

Zébuline. Vous n’êtes pas historiens. Comment en êtes-vous venus à travailler sur ce guide ?

Michel Touzet. Nous sommes un collectif de militants sur la question coloniale. Question toujours d’actualité car cette politique coloniale continue aujourd’hui. Le collectif n’a pas de nom, pas de structure. Notre ami Alain Castan, militant anticolonial de la première heure, en avait assez des noms de rues qu’on pouvait trouver à Marseille. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est le Monument des Mobiles aux Réformés, dédié à une brigade qui a combattu la rébellion algérienne en 1871. C’est de ce lieu que partent nombre de manifestations, sans qu’il soit identifié en tant que commémoration d’un bataillon colonial. Alain a alors lancé un appel pour travailler sur un guide permettant d’identifier ces lieux.

Zohra Boukenouche. Le groupe chargé des quartiers Nord est issu d’immigration postcoloniale en provenance d’Algérie. Nous avons vécu en métropole, nous avons été parqués dans des bidonvilles, nous avions une histoire à raconter. Il était important que ce ne soit pas qu’un ouvrage de blancs parlant de la colonisation, mais de gens l’ayant vécue. 

Daniel Garnier. Souvent, ceux qui écrivent l’histoire tendent à écrire l’histoire officielle qui oublie les vaincus. Il était important que cette parole soit portée.

Inscription monument des Mobiles à Marseille © X-DR

Quelle équipe était aux manettes de ce guide ?

Z.B. Nous sommes onze auteurs et plusieurs contributeurs, issus de collectifs, militants, acteurs de la vie associative ou des artistes. Nous nous sommes partagés la ville, par arrondissements et par quartiers.

M.T. Alain et Nora Mekmouche, qui connaissaient le mieux le milieu de l’édition, ont accompagné la mise en place et l’écriture du guide. Nous avons parcouru les différentes archives, notamment pour retrouver les dates de délibération du nom des rues. Par exemple la rue d’Alger a été baptisée en 1833, juste après la conquête. Il ne s’agissait pas de rendre hommage à la Méditerranée !

Z.B. On trouvait ça sympa de voir des rues d’Oran, boulevard de Casablanca… mais on a vite déchanté en voyant les dates de délibération.

Avez-vous appris beaucoup de choses en concevant le guide ?

D.G. J’ai découvert des choses glaçantes, comme par exemple Pierre Blancard qui a une voie à son nom à Aubagne. C’est un marin du XVIIIe siècle qui détaille dans un manuel de navigation comment attacher les esclaves… J’ai appris que des rues avaient été débaptisées sous Pétain : Vichy a mis en avant les responsables coloniaux, mais ces noms n’ont pas tous été revus lors de la Libération. 

Z.B. Au-delà du catalogue des noms des rues, nous avons évoqué la part sombre de noms connus comme Thiers ou Colbert, dont l’école républicaine ne nous apprend que les bons côtés. Le guide raconte l’histoire des peuples : les Algériens, les Vietnamiens ne sont pas en France par hasard.

Sur les quatre cariatides de l’ancien hôtel Louvre et Paix (la Canebière), seules celles représentant l’Asie et l’Afrique sont dénudées © Charlie Kapagolet – Agence Jam Teery

Que faire des traces de cet héritage ?

M.T. Le guide a été conçu comme outil pédagogique pour s’instruire mais également pour des actions militantes. Si les gens veulent enlever des plaques, des statues, ou renommer des rues, c’est à eux de voir ce qu’ils doivent faire. Nous relatons toutefois les actions qui ont déjà été menées, comme par exemple l’école Bugeaud qui devient l’école Ahmed Litim, un tirailleur algérien martyr de la libération de Marseille.

D.G. Faut-il par exemple effacer le nom Bugeaud, ou garder « ex-Bugeaud » et détailler tout ce qu’il a fait ? Comment faire quelque chose de similaire avec des statues ? 

M.T. Changer un nom de rue prend du temps et il y a des complications logistiques, mais ça peut se faire ! C’est juste une question de volonté politique.

D.G. Le guide n’est pas un manuel de rebaptisation de rue. Pour reprendre l’exemple de Bugeaud, donner son nom à une rue, c’est stigmatiser les habitants du quartier issus de ceux qui ont subi les conséquences de ses crimes, c’est les considérer comme des personnes inférieures à qui on peut renvoyer le fait que c’est leur sort d’être dominés. L’espace public devient hostile et c’est ce que nous avons voulu montrer. Nous sommes dans une bataille des territoires contre l’hégémonie coloniale.

Pensez-vous qu’il y a un questionnement à l’heure actuelle autour de ces questions-là ? 

M.T. Autant sur l’esclavage il y a un consensus, sur la colonisation il n’y a pas encore d’assentiment. Récemment ont été mis en avant les bienfaits de la colonisation, qui ont été utilisés par l’extrême droite. Tout ceci continue d’alimenter l’inconscient collectif du roman national que la France a dominé le monde. Notre ouvrage ambitionne de casser ce roman national et de regarder l’histoire en face. Voir le passé, c’est mieux comprendre le présent. 

D.G. On a été agréablement surpris par l’accueil positif qui a été réservé au guide, notamment par la jeunesse. 

Z.B. Ces questionnements ont lieu d’être, ce qui explique à mon sens le succès de notre guide, qui a répondu à une absence de documents sur l’histoire coloniale de Marseille.

M.T. Rassurez-vous, on n’a pas mis que des « méchants » dans le guide, il y a aussi des « gentils » comme Gabriel Péri, Louise Michel… Quelques noms de rues à Marseille les célèbrent, mais trop peu. Par exemple il n’y a pas de rue Toussaint Louverture. Si un jour la mairie veut des idées de noms de rues, on pourrait même créer un deuxième guide. [rires

Z.B. En attendant, nous avons créé un site Internet qui recense déjà de nombreux autres points d’histoire, d’autres lieux éloquents … le chantier n’est pas terminé.

SUZANNE CANESSA

Guide du Marseille colonial
Syllepse
10 € 

Odyssée et apocalypse 

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Clément FOURMENT Odyssée Vue de restitution de résidence Vue d'exposition Château de Servières © Photos Rebecca Fanuele

La Saison du Dessin est née en 2014, à l’initiative du Château de Servières, dans le sillage de la première édition de Paréidolie. Une volonté de prolonger et de développer pendant l’automne la dynamique du Salon international du dessin contemporain. 24 expositions ont ainsi lieu depuis ce mois de septembre à Marseille (certaines clôturées) et neuf autres de Nice à Châteauneuf-le-Rouge, en passant par Aubagne, Port-de-Bouc, Aix-en-Provence, Istres ou Miramas. Cadeau de cette 9e édition, La Saison du Dessin Nord / Sud, fruit du partenariat entre le Frac Picardie et le Château de Servières, permet à Mayura Torii d’être accueillie en résidence en mai prochain à Amiens, et à Clément Fourment d’exposer, depuis le 28 octobre dernier, son Odyssée dans les espaces du boulevard Boisson. Où est également présentée une rétrospective de l’œuvre dessinée des douze dernières années de Jean Bedez La paille des astres.

Mine de graphite 
Cela pourrait être le titre générique des dessins de Jean Bedez, car quasiment aucun d’entre eux n’échappe à cet énoncé descriptif. Autres caractéristiques : travail en séries, représentations réalistes voire hyperréalistes de paysages de ruines, d’architectures désaffectées et désertes, fourmillantes de symboles, de références, d’allusions historiques et mythologiques, le tout dans des formats spectaculairement grands pour la technique employée, d’une minutie saisissante ! Tensions entre destruction et création, entre effacement et présence, entre terrestre et céleste, « une allégorie du tragique de la condition humaine » érudite et contextualisée, dont la lecture est (grandement) facilitée par les nombreuses informations mises à disposition du public sur les cartels. Au centre de l’exposition, réunie pour la première fois, sa série inspirée des quatre cavaliers de l’Apocalypse de Saint Jean fait face à deux paysages, ruinés et cosmiques, de la Florence des Médicis. Dans la deuxième galerie, Clément Fourment propose une Odyssée rêveuse, aux techniques et supports variés, jouant des frontières entre image et objet. On y rencontre notamment un « leporello » (livre accordéon) se dépliant en un grand travelling figuratif, luxuriant et épique ; une série de vases découpés et colorés, en plein ou en creux, dans du bois ; des paysages d’un canal ou de Saint-Denis, monotypes sur tissu, accompagnés de leurs versions « fantômes » ; un modèle féminin, au pastel et à la pierre noire sur papier, dessiné dessinant allongée au sol, ou debout, courbée, le regard plongeant vers le fond d’une grande amphore. 

MARC VOIRY

Jean Bedez– La paille des astres
Clément Fourment– Odyssée 
Jusqu’au 16 décembre 
Château de Servières, Marseille 

La partition de Tiago

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Tiago Rodrigues © Christophe Raynaud de Lage/ Festival d'Avignon

Défendre des esthétiques plurielles, des formes innovantes, parfois complexes à contre courant d’une époque gagnée par la simplification, protéger les artistes, surtout les plus fragiles, des lois du marché en conformité avec la mission du service public ; ces principes fondateurs demeurent la priorité de la nouvelle direction. Entouré de deux directrices de programmation : Magda Bizarro et Géraldine Chailloux, Tiago Rodrigues écarte néanmoins les cases et les dosages. Danse, jeune public, cirque… les quotas d’expressions disparaissent au profit d’une sélection, élaborée au gré des opportunités et des contingences. Comme il se plaît à le dire : « Chaque année il y aura des déçus, mais les déçus seront différents à chaque édition. » 

« Une institution doit être le reflet d’une nation, d’un peuple mais sans s’arrêter aux frontières, sans dévier de la prise de risque artistique et politique », précise le nouveau timonier. Dans cet ordre d’idée, une langue sera mise en avant par le Festival. Le choix de l’anglais pour 2023 constitue une réponse au Brexit, son lot de clivages géographiques et idéologiques. Des ponts peuvent se construire avec des Britanniques, des États-uniens, des Australiens, des artistes venus du Niger, d’Inde, d’Afrique-du-Sud. Avec sur le plateau les tonalités changeantes d’une langue trop souvent concassée dans un globish planétaire. 

Les spectacles anglophones ne vont pas monopoliser pas la section internationale et certaines propositions de langue anglaise seront jouées en français. Inviter une langue induit convoquer des cultures et des publics venus d’ailleurs. Ainsi les représentations « françaises » seront désormais sous titrées en anglais.

Un travail de démocratisation
Prolixe, friand de formules, Tiago Rodrigues répète « son obsession joyeuse des nouvelles arrivées et des premières fois », sa volonté de « bouleverser des vies au contact du mystère et de l’inattendu ». Des initiatives sont mises en place dès 2023 pour attirer des spectateurs dont le quotidien ne croise pas le Festival. La démarche dépasse la parenthèse enchantée de juillet à travers les activités de la FabricA. Sise au cœur des quartiers Ouest, la structure est appelée à devenir une fabrique de spectateurs. Déjà en place à destination des scolaires ou en milieu carcéral, ce travail de démocratisation sera amplifié, à la condition d’un soutien accru des tutelles. Le spectacle décentralisé est maintenu mais, afin d’étendre le rayonnement du Festival, sa diffusion diluée au fil des saisons et au-delà des découpages administratifs. 

Tiago Rodrigues © Christophe Raynaud de Lage /Festival d’Avignon

L’œuvre de Tiago Rodrigues ne cesse d’interroger le passé pour mieux analyser le présent et bâtir le futur. Cette permanence mémorielle imprègne les options artistiques, agrégation de talents en devenir, de grands textes et de dramaturges consacrés. Après avoir occupé le Cloître des Carmes (Sopro 2017) puis la Cour d’honneur du Palais des papes (La Cerisaie 2021), le nouveau directeur est convaincu que « le Festival puise sa puissance dans l’originalité des œuvres, elle même consubstantielle aux liens que les artistes peuvent nouer avec des lieux, parfois monumentaux, qui les accueillent ». Cette magie spécifique à Avignon, Tiago Rodrigues entend la reproduire dans des espaces de nature, au cœur du vivant. Ultime annonce en date : l’édition 2023 va accueillir une « Forêt du Festival », végétalisation d’un espace urbain appelé à accueillir des propositions artistiques.

Mise au vert ?
Le Festival entend également placer l’écologie au cœur des débats. Des discussions sont en cours avec les sociétés de transports et les tutelles, afin de décarboner la mobilité des festivaliers qui, dans leur majorité, privilégient l’automobile. Enfin à l’horizon 2024, la FabricA va connaître une remise à niveau technique et éco-responsable. 

Co-directrice de la compagnie Louis Brouillard aux côtés de Joël Pommerat, interlocutrice privilégiée du candidat Tiago Rodrigues, Anne de Amézaga devient directrice déléguée du Festival d’Avignon. La co-fondatrice de la Maison du Off dans les années 1990-2000, pèse de son expertise dans le dialogue amorcé avec Avignon Festival & Compagnies. Échanges indispensables car pour Tiago Rodrigues : « entre le Festival et le Off, les fonctionnements et les objectifs diffèrent mais en juillet à Avignon il n’y a qu’un seul public et ce public donne un sens au travail collectif. » 

Très féminine, la nouvelle équipe place la parité, le statut et le droit des femmes au rang d’équilibre impératif. Cette urgence est à vérifier dans le programme à venir, dont on sait que la création d’ouverture dans la Cour d’honneur, est confiée à la metteure en scène Julie Deliquet. 

Service public oblige, le prix des places n’augmentera pas. Les séries de représentations seront étendues afin que plus de spectateurs aient accès à certains spectacles. Quant à la panique provoquée par les déclarations du ministre de l’Intérieur pour l’été 2024, Tiago Rodrigues accorde sa confiance aux concertations organisées par la ministre de la Culture : « Supprimer les Festivals serait contraire à l’esprit des Jeux olympique et à l’exception culturelle française. Dans le cas contraire, nous sombrerions dans un cauchemar entre Beckett et Kafka. »

Après les « Artistes associés » aux éditions de 2004 à 2013, place à « l’Artiste complice » qui, dès 2023 accompagnera chaque Festival selon des modalités à géométrie variable. À la suite d’Olivier Py, un artiste reste à la barre du Festival d’Avignon. « Ces dernières années, j’ai été très bien servi par le Festival. Je pense que, pendant quelque temps, il peut très bien vivre sans Tiago Rodrigues. Pour l’instant je veux me mettre au service des angoisses collectives, en laissant de côté mes inquiétudes individuelles. »

À l’orée de l’hiver, le directeur égrène les rendez-vous et dévore les Notes de service de Jean Vilar. « Le Festival d’Avignon doit être un tremplin vers l’avenir. » Tiago Rodrigues martèle cette phrase et se dit prêt à la tatouer sur son dos.

MICHEL FLANDRIN

Rendez-vous place(s) d’Italie

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« Maintenant allons au lit galant où nous mène le vent frais du couchant. Toi tu te couches au bord, moi dans un coin et lentement on se resserre. » Montage de poésies populaires napolitaines sur une musique de Xavier Rebut, le morceau Frisco Punente donne le ton de Piazza Aperta (Place ouverte). Quatrième opus de La Buonasera, l’album invite à une douzaine d’excursions musicales dans les langues et dialectes du Sud de l’Italie. Sur les treize titres proposés, dix sont composés par Xavier Rebut et explorent les univers musicaux traditionnels de la botte. Avec la chanteuse Germana Matropasqua, ils forment le binôme vocal et la direction artistique de la formation tournée vers la tradition orale dont ils sont des spécialistes. Avant de s’installer à Arles en 2015, tous deux ont accompagné pendant de nombreuses années les recherches, travaux et créations de Giovanna Marini. Cette figure centrale des musiques populaires d’Italie les a collectées, étudiées, restituées tout au long de sa vie pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli et afin de transmettre ce patrimoine au grand public.

Sérénades et bel canto
C’est donc dans le sillage de la grande dame mais également forts de leurs connaissances propres que le couple Rebut-Matropasqua poursuit son chemin. Trois chants de l’album sont d’ailleurs issus de collectage. Pourquoi Piazza Aperta ? Parce que que serait l’Italie sans ses belles et grandes places ? Des places que La Buonasera ne peut imaginer qu’ouvertes et donc hospitalières, pour y accueillir « musiques, rencontres, histoires, passages, brassages… ». Partant de Rome, le voyage musical trace une route toujours plus ensoleillée au fur et à mesure de sa percée vers le Sud : Naples, les Pouilles, la Calabre, la Sicile en passant par la Sardaigne. Un parcours ponctué de sérénades, villanelles, bel canto, soulignant la diversité des expressions et les multiples influences qui forment la culture populaire italienne. Les instruments sont aussi là pour signifier ces échanges entre les univers musicaux, dans une démarche qui ne se recroqueville pas sur une période révolue. Si la tammorra ou la chitarra battente du Sébastien Spessa ne laissent aucun doute sur l’héritage mis en partage par le groupe, sa guitare folk comme la contrebasse de Maïeul Clairefond et le violon d’Anne-Sophie Chamayou colorent les sonorités d’une verve voyageuse intemporelle.

LUDOVIC TOMAS

Piazza Aperta, La Buonasera
Inouïe Distribution

Les voix de la lutte et de la transmission

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Alors qu’un rejeton du fascisme accède au pouvoir en Italie, des voix, d’autres voies, résonnent dans l’auditorium de la Maison du chant. D’abord avec la joyeuse bande de La Buonasera, venue célébrer la sortie de son quatrième album, Piazza Aperta (lire notre article). Une place ouverte au brassage des traditions orales du répertoire chanté de la moitié sud de la botte italienne. Au chant et aux compositions originales Xavier Rebut qu’accompagne la voix baladeuse et le tambourin de Germana Mastropasqua. Villanelles, sérénades et autres sont jouées avec grâce par un trio de musiciens composé d’Anne-Sophie Chamayou au violon, Maïeul Clairefond à la contrebasse et Sébastien Spessa (Marsapoli, ex-Còr de la Plana) aux guitares. Nous plongeant dans le bouillonnement des rues d’une Italie populaire et métissée, La Buonasera livre le récit vivant et vivifiant d’un art de vivre et de partage universel, que ses experts en collectage restituent pour le pérenniser. Dans le même esprit de transmission d’un patrimoine populaire, A Vuci longa nous emmène dans les campagnes siciliennes. Trio vocal féminin réunissant Oriana Civile et Catherine Catella autour de Maura Guerrera (Les Dames de la Joliette), la formation explore la polyvocalité des paysannes de la province de Messine, sur l’île italienne, dont les journées rythmées par le travail dans les champs libèrent les humeurs et les sentiments. De chants à une, deux voix ou plus qu’elles ont décortiqués à partir de rares enregistrements, les chanteuses travaillent à l’assemblage complexe de timbres élégamment nasillards et d’amplitudes vocales qui se confrontent et dont l’harmonisation provoque une puissance tellurique. Et avec quelle maîtrise ! Bonifiée par une interprétation a cappella et sans sonorisation.

Avec les vignerons de l’Aude
« Viure e trabalhar al país » (Vivre et travailler au pays). C’est la seule exigence des vignerons et leurs familles qui, quinze années durant, ont milité au sein des Comités d’actions viticoles, dans l’Aude. Une aventure sociale et humaine que Marie Courmes (La Mal Coiffée) et Laurent Cavalié ont reconstruite en un « spectacle-veillée », à travers chants, poèmes et témoignages. Du collectage pour un recollage d’une histoire de résistance et de dignité, encore vivace dans la mémoire des protagonistes toujours vivants de cette époque pas si lointaine (1961-1976).  Originaires du même territoire, les deux artistes ont décidé de ne pas laisser se dissoudre le souvenir de cette lutte violente et inventive, dans une histoire officielle et institutionnelle qui n’a été que mépris et instrumentalisation à l’égard de ces hommes et femmes de courage et de valeur. Puisant dans le répertoire de Laurent Cavalié mais aussi dans la poésie occitane de Claude Marti, lui-même acteur du mouvement, le récit est truffé d’épisodes littéralement épiques. Ici, l’arrestation d’un manifestant qui déclenche le rassemblement de dix-mille personnes outillées de torches devant la gendarmerie. Là, des rails et des camions citernes détruits à l’explosif. Ou encore cette opération d’une ingéniosité folle, à peine croyable, qui consistera à faire disparaître toute indication routière au moment du chassé-croisé des vacanciers de l’été puis à bloquer l’axe principal pour que la cohorte d’automobilistes en direction de la sacro-sainte plage se perde et s’entasse sur les voies sinueuses et étroites du massif des Corbières. Échappée enjouée du spectacle, une narration par Marie Courmes d’un apéro chez un habitant qui se transforme en fête interminable où villageois·ses et vendangeurs espagnols mettent en acte l’utopie concrète de la solidarité ouvrière, par-delà les nationalités. Comme souvent avec Cavalié et sa complice de La Mal Coiffée, les histoires les plus authentiques n’ont pas besoin d’artifice pour transporter et émouvoir : des textes emplis d’humanité et un instrument sans nom, le « Padenou ». Inventé par le luthier Camille Paicheler et Laurent Cavalié, il ne comporte que trois cordes en boyau et permet de jouer la percussion tout en développant un jeu de basse à la fois rythmique et mélodique. L’absence de frette permet quant à elle de choisir la hauteur de la note, celle qui convient à la voix comme à la couleur modale de la chanson.

L’Iran au cœur
Si elles ne sont pas explicitement lisibles sur les partitions, une forme de lutte et d’espérance s’immisce dans les silences, les respirations, les effluves et entrelacs perso-méditerranéens du Souffle des roses, l’épopée musicale guidée par la chanteuse Françoise Atlan et la musicienne Shadi Fathi. Un des moments les plus exaltants de cette 18e édition du festival De Vives Voix. Par l’excellence des interprètes, la portée de leur message artistique et l’intensité du témoignage de la soliste franco-iranienne, Shadi Fathi, de retour de d’Iran où elle vécut de l’intérieur, géographiquement et personnellement, les jours qui construisent quelle qu’en soit l’issue, l’Iran de demain.

LUDOVIC TOMAS 

Le souffle des roses a été joué le 17 octobre à la Cité de la Musique, La Buonasera s’est produite le 22, A Vuci longa le 30 tandis que N’I A Pro a été présenté le 28, à la Maison du chant, à Marseille

De notre capacité d’émerveillement

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Pister les créatures fabuleuses © Simon Gosselin

Il est toujours assez drôle de fouiller du côté des étymologies lorsqu’un titre nous intrigue. Entre la matérialité concrète du pistage et l’impossibilité physique du « fabuleux » qui par ses capacités sort justement de l’ordinaire, nous sommes titillés par l’intitulé de la « conférence performée » proposée par la Compagnie L’Imaginarium, Pister les créatures fabuleuses. « Pister » vient de « broyer, piler » (d’où le célèbre « pistou » provençal), avant de nommer les lignes provoquées par les empreintes des pieds des chevaux sur le sol d’un manège. « Créature » est une « chose créée » (du latin creatura). Enfin, « fabuleux », dérivé de « fabula » (l’ancêtre de la fable), composé à partir du verbe « fari », c’est-à-dire parler puis raconter. Le « fabuleux » est donc quelque chose qui se raconte, bref, déjà littéraire par nature. Les créatures fabuleuses résident d’abord au cœur des récits, créées par eux, malaxées par le langage.

Sur la piste animale
C’est en littéraire et en passionné de l’univers du vivant que Baptiste Morizot, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, réfléchit dans son ouvrage Sur la piste animale (paru en 2018) sur les animaux qui hantent les contes pour enfants, la construction de leurs représentations. Peu de personnes peuvent se vanter d’avoir vu dans leur espace naturel loups, ours polaires ou grizzlys, seules leurs traces restent à la portée des observateurs. Que n’imagine-t-on pas à partir d’elles ? Comment les décrypter, reconstituer physionomies, activités, état d’esprit ? De ce livre passionnant, la compagnie L’Imaginarium a concocté un spectacle prenant dans une adaptation et mise en scène de Pauline Ringeade. Peu à peu, la conférence s’illustre de sons, de courses, d’élans, de détours, d’arrêts brusques, de pas précautionneux, de sauts, de rires, de chuchotements, nimbés des variations de la luminosité. Traces découvertes de jour, exploration des cacas (ah ! que d’informations ne livrent-ils pas !), veilles à l’affut, jumelles de vision nocturne, attentes, échecs, patience, voyages jusqu’au Canada ou en Australie… Tout un paysage se déploie, rend sensible l’invisible en enquêtes que ne renierait pas Sherlock Holmes. L’imagination est rejointe par le raisonnement, l’intuition s’aiguise au filtre de la science, le fantastique est le réel finalement. Eléonore Auzou-Connes nous entraîne à sa suite, voici renards, oiseaux, loups, surtout des loups. On les suit au bord d’une rivière, on les voit pêcher les écrevisses, flirter, jouer, transmettre leur savoir à leurs enfants. Des êtres fabuleux font aussi leur apparition, aujourd’hui, en raison du changement climatique. Croisement entre ours polaire et grizzli, le Pizzli est une nouvelle créature que les Inuits ont baptisée Nanulak (combinaison de Nanuk, ours polaire, et Aklak, grizzli). Quoi ? Eléonore Auzou-Connes est une comédienne ! C’est ce que les enfants de l’assistance découvrent lors du bord de scène au cours duquel ils se passionnent. La magie ne s’éteint pas pour autant. Vive la curiosité !

MARYVONNE COLOMBANI

Conférence performée donnée le 26 octobre au Théâtre Vitez, Aix-en-Provence, dans le cadre de Mômaix