Fondés et dirigés par Geoffroy Jourdain, Les Cris de Paris sont une compagnie dédiée à l’art vocal, rassemblant chanteurs et instrumentistes au double profil de soliste et de musicien d’ensemble. Leur projet s’appuie sur des collaborations avec des compositeurs vivants. En cela, ils sont bien cousins de l’ensemble Musicatreize de Roland Hayrabédian. Musicologue autant qu’interprète baroque, Jourdain est un érudit du répertoire vocal et sait faire dialoguer les siècles et les résonances.
Le point de départ est le disque Strana armonia d’amore, consacré aux madrigaux de la Renaissance italienne : Sigismondo d’India, Michelangelo Rossi, Scipione Lacorcia, Carlo Gesualdo… Tous ces compositeurs à l’élégance fine dont les thèmes de prédilection sont l’amour courtois, les unions impossibles, la beauté des larmes et de l’affliction. C’est poignant.
Au centre du programme, Niccolò Vicentino. Ce théoricien visionnaire du XVIe siècle a imaginé en 1555 l’archicembalo, un clavecin dont l’octave se divise en 31 intervalles microtonaux, là où le tempérament ordinaire se satisfait de douze demi-tons. Vicentino a imaginé une palette infiniment plus subtile, capable de restituer les genres de la musique grecque antique – diatonique, chromatique et enharmonique – et de mouvoir les émotions par des nuances que l’oreille perçoit autant qu’elle les ressent.
Jourdain y intercale une création qu’il a commandée à Francesca Verunelli, VicentinoOo, réponse contemporaine directe à Vicentino. Cette compositrice italienne née en 1979 au CV impressionnant – elle a été résidente au GMEM de Marseille et à la Villa Médicis – s’intéresse à la perception de l’écoute et travaille le temps comme matériau sonore. Dans VicentinoOo, elle s’empare du système microtonal de Vicentino. Il en émerge un univers minéral et organique peuplé de lamentations, âmes du fond des âges venus interpeller les artistes d’aujourd’hui.
Les douze chanteurs – équipés de casques lorsque la partie contemporaine prend le pas – font évoluer les formations au fil du concert, hommes seuls, voix mixtes. Les deux harpistes jouent parfois avec des plectres insolites ou d’un harmonica à une note glissée entre les lèvres. Renaissance et création contemporaine se répondent et s’illuminent mutuellement. Intelligent, exigeant, poétique… Sublime.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s'est déroulé le 12 avril au Foyer Reyer de l'Opéra de Marseille.
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