Delta, un film vivant
Delta, de Verena Paravel, est une commande de Luma, et a été tourné lors d’une résidence à la Tour du Valat, Institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes fondé en Camargue par Luc Hoffmann, mécène ornithologue, père de Maja Hoffman, directrice de Luma.
L’amour du vivant qui fourmille dans le delta du Rhône est manifeste dans ce film dont les points de vue surprennent, tout près des roseaux et des insectes, à hauteur de leurs yeux, de leurs antennes, de leur verdeur. Le traitement du son est tout aussi subtil et étonnant, capté sous la surface des eaux pas si stagnantes, au passage de l’air entre les feuilles, attrapant chaque pas de puceron le long des tiges, chaque mandibule qui mâche. Sans chercher à restituer le point de vue d’une faune qui n’a généralement ni oreilles ni vision binoculaire, Delta bouleverse pourtant notre perception anthropomorphique, en nous amenant plus près des forces telluriques, des éléments et des vies minuscules.
Revue historique
Dans la galerie des archives vivantes, au sous-sol de la Tour, les Cahiers d’Art anciens reprennent vie. La revue a été fondée il y a tout juste 100 ans par Christian Zervos, et codirigée avec Yvonne Zervos dès les années 1930. Une revue rapidement devenue mythique par sa mise en page et son invention typographique, mais surtout parce que des reproductions de Picasso, Kandinsky ou Matisse y voisinaient avec des textes de Beckett, Lacan ou Artaud, et des photographies de Man Ray ou Dora Maar.
100 ans de Cahiers d’Art et LUMA Arles expose des pages célèbres de la revue, des plaques de gravure de Duchamp, des pochoirs de Miró, des carnets de dessin de Picasso. Elle se prolonge avec des œuvres plus récentes publiées par la revue actuelle, en particulier deux dessins d’Adel Adessemed, une lithographie de William Kentridge, un tirage d’Al Weiwei… et un film, REMNA, commande le Luma au duo QASAR, qui décline les matières, traits, découpes, émotions et pigments des Cahiers.
Calligraphier l’architecture
L’exposition consacrée à Zaha Hadid éclaire magnifiquement la singularité de l’architecte. Les œuvres que ses confrères ou ses disciples lui consacrent sont exposées dans une première salle où de nombreuses interviews sont diffusées, et trois salles sont consacrées à ses peintures, dessinant une architecture qui flotte dans l’air, s’imposant par ses lignes comme un geste plastique sur l’horizon. Architecture expérimentale, longtemps raillée comme impossible et abstraite, s’imposant dans les galeries d’art… avant d’être enfin prise au sérieux et réalisée dans les cieux de Rome, Londres, Canton ou Marseille.
L’exposition permet de comprendre ses influences, en particulier le suprématisme russe, mais aussi sa philosophie de l’espace, son développement d’une nouvelle géométrie architecturale, construite autour d’axes et de superposition, dans une démarche d’expérimentation qui, selon elle, « ne devrait pas avoir de fin ».
AGNÈS FRESCHEL
Delta, Zaha Hadid, Cahiers d’Art
Jusqu’au printemps 2027
Luma, Arles
Luma speaks english
Les journalistes invités au voyage de presse à la Fondation Luma ont été accueillis par Maja Hoffmann le 30 avril, pour une longue après-midi de visites des 6 expositions qui ouvraient au public le lendemain, 1er-mai.
La tour de Frank Gehry qui brille et s’élève, visible de très loin dans la plaine camarguaise, continue d’affirmer le poids de la milliardaire sur la ville d’Arles. L’art contemporain et ses fondations privées ne cessent d’y éclore, épurées et amères comme des fleurs de sel. Elles semblent ignorer les difficultés sociales d’une ville plurimillénaire et pauvre, où désormais les bodégas, l’Espagne, la Provence et le patrimoine antique affichent rarement leurs ivresses.
Arles a changé d’identité et se voue à l’art contemporain, souvent pour le meilleur – les expositions ouvertes le 1er mai en témoignent. Mais les collections privées s’affichent avec des moyens que les Suds, le Museon Arlaten ou le Musée Arles antique n’ont plus, et que les Rencontres Internationales de la Photographie n’atteignent pas davantage.
Cette cohabitation d’une culture publique qui subit des restrictions budgétaires de plus en plus violentes, et de fondations privées, dont certains bénéficient de moyens illimités et en en accroissement constant, permet au public un accès aux œuvres, et en particulier aux collections privées des milliardaires amateurs d’art.
Mais pourquoi accueillir les journalistes, dont la plupart étaient francophones, pour une visite tout en anglais, avec traduction française au casque ? Quel est le sens de ce choix pour la presse française, pour la presse régionale, et pour les habitant·es d’Arles et de la région ?
Ouvrir cette visite le 30 avril, seul jour férié des journalistes français·es (aucun journal ne paraît le 1er mai) et programmer les vernissages, et donc le travail du personnel et des prestataires, le jour de la fête du travail, était tout aussi maladroit.
Ou volontaire ?
Maja Hoffmann, dans l’édito présentant ses expositions, parle des « réalités sociales en mutation » et propose « une remise en cause des récits dominants » pour imaginer d’autres « manières d’être ensemble ». Pour les Arlésiens, les Arlésiennes et tous les amoureux de cette ville exceptionnelle, il n’est pas certain que l’anglais international et le travail le 1er-mai soit un changement désiré.
A.F.
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