Trois femmes s’affairent autour d’un atelier composé de récipients en verre, d’ustensiles en bois ou en métal, dont les sonorités semblent émaner d’un lavoir enchanté. En fond, le violoncelle tient une note, une seule. Les voix s’élèvent, cristallines puis quelque chose bascule, comme un cérémonial exalté durant lequel les trois chanteuses se transforment en créatures d’un monde fantastique surgies d’une forêt ancienne. Le violon entre en scène. Le récit peut commencer.
Pour cette nouvelle création en quintette, le Trio Nóta – Cati Delolme, Gabrielle Varbetian et Mélissa Zantman aux voix et percussions – a invité la violoncelliste et compositrice Claire Menguy et le multi-instrumentiste Colin Heller, au violon baryton et à la nyckelharpa (curieuse cithare suédoise dotée de touches et de cordes dont le timbre évoque à la fois le violon et l’orgue). Ensemble, ils ont bâti un programme peuplé d’êtres métamorphosés, d’hybrides, de créatures magiques et de chimères tirés des contes et légendes du passé.
Le répertoire mêle ballades traditionnelles françaises et britanniques revisitées et compositions originales. Parmi les pièces anciennes on peut entendre La Complainte de la Blanche Biche, chant du XVIe siècle où une jeune fille maudite vit sous forme humaine le jour, et devient biche la nuit, jusqu’au moment où elle est chassée et tuée par son propre frère.
Passé et contemporain
Dans There Were Three Ravens, harmonisée par Thomas Ravenscroft en 1611, une autre mystérieuse biche – métaphore de la bien-aimée – vient recueillir le corps d’un chevalier mort ; The Great Silkie of Sule Skerry, chant des Orcades, collecté en 1938 raconte, lui, l’histoire d’un être capable de se transformer de phoque en homme. Tam Lin, chanson des Scottish Borders narre les aventures d’une jeune femme qui arrache son amant aux griffes de la Reine des elfes en le tenant serré tandis qu’il se transforme tour à tour en serpent, en bête de feu et en braises vives. On remonte encore dans le temps avec Phyton le merveilleux serpent de Guillaume de Machaut (1300-1377), partition la plus ancienne du programme.
À ces œuvres du passé répondent des pépites originales signées Francis Coulaud, Mélissa Zantman, Cati Delolme ou encore Colin Heller, dont les textes entrent en résonance avec les pièces anciennes. Les voix alternent solos et polyphonies, parfois rejointes par les musiciens. La frontière entre les mondes est poreuse, mouvante. Car c’est là le cœur du projet : la métamorphose révèle un univers composé de présences multiples, établit une continuité entre les formes du vivant. Elle interroge notre rapport au sauvage, à l’animal, à l’altérité, à la mort. Elle parle aussi de la figure féminine telle que façonnée à la fin du Moyen Âge. Capable de donner la vie, la femme a cristallisé à la fois le désir, la fascination mais aussi la terreur justifiant bien des violences, des viols et des dominations.
Ce programme de haut niveau, poétique et ambitieux porté par l’association Le Chant des voisins, n’existerait pas sans la confiance partagée de ses coproducteurs : la Cité de la Musique de Marseille, l’Espace Culturel de Chaillol, avec le soutien du PIC-Ensemble Télémaque, de Musicatreize et de l’Abbaye Médiévale de Lagrasse, centre culturel les Arts de lire.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 30 avril à la Cité de la musique, Marseille.
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