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actoral : « Khalil Khalil », au nom du frère 

À Montévidéo, l’artiste palestinien Khalil Albatran porte sur scène l’histoire de son frère, tué pendant la première Intifada, et celle de tout un peuple qui lutte pour sa survie 

Khalil Albatran arrive sur scène en bermuda, torse nu, les cheveux blond platine. Il slame en arabe. Il danse, se contorsionne en mouvements convulsifs sous des jeux de lumière et des stroboscopes qui fracturent chaque geste. Derrière lui, sur un écran des photos d’enfant et des documents administratifs projetés, où l’on distingue des tampons israéliens. Khalil raconte. La voix est grave, solennelle, d’une précision presque liturgique. Sur un second écran, la traduction du récit défile en blanc sur fond noir. On peut y lire : « Mon nom est Khalil, et le nom de mon frère est Khalil. Khalil est mort en martyr pendant la Première Intifada palestinienne en 1989, et ma famille m’a donné son nom. Ceci est mon histoire. »

Cette histoire, Khalil Albatran, né en 1993 à Idhna, au sud d’Hébron, va nous la dérouler. Il nous transporte d’abord en 1989. Le frère ainé, n’a que 11 ans.  Comme des centaines d’autres gamins, il a commencé à jeter des pierres contre les soldats israéliens. L’enfant a de la colère en lui, beaucoup de colère, et notre Khalil la décrit avec une grande justesse. Quelques jours plus tôt, son père, emprisonné, aurait dû être libéré. La libération a été reportée en raison d’une « procédure administrative prolongée ». L’enfant a vu son père menotté, humilié. Une image insupportable. Alors ce soir-là il lance des pierres, et des tirs lui répondent. Ils fauchent l’enfant sur un terrain de jeu. Il décède près d’un toboggan.

« J’ai oublié de mourir »

Sur scène, l’acteur se roule par terre, mime les tirs. Le toboggan, objet de l’innocence et de l’insouciance de l’enfance, devient le lieu de la perte, de la violence, de la mort. Est-il seulement imaginable de mourir à 11 ans, assassiné par des soldats, au pied d’un toboggan ? Sur scène, Khalil ne pose pas la question mais elle prend le spectateur à la gorge.

La mère a su pour son fils, avant même d’en être informée : « les mères savent ces choses-là », confie-t-il. Le père, lui, dit : « il est mort en martyr, j’en suis heureux. Oum Khalil, sèche tes yeux. Garde tes larmes de joie pour le jour de la victoire, lorsque nous connaitrons notre État de Palestine libre et indépendant ». 

Ne pas pleurer. Ne pas rajouter de la peine à la peine. Faire de la petite victime un héros, trouver du sens pour ne pas s’écrouler. « Alors, ils m’ont choisi pour porter leur douleur », constate Khalil sans juger mais emporté dans une histoire qui n’est pas la sienne et qu’il doit continuer à écrire pour deux, au prix de confondre son identité avec celle du frère disparu. D’ailleurs rapidement, le mot est lancé « schizophrénie »… Dans ce seul corps en lutte sur scène vivent deux jeunes hommes, une créature renommée Khalil Khalil qui lance cette phrase, terrible : « vous m’avez tué, mais j’ai oublié de mourir ».

D’une très grande force, cette performance soliste remarquable, que le cinéaste Bilal Alktati, présent dans la salle, a merveilleusement mis en scène tétanise de bout en bout. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Khalil Khalil a été donné le 7 octobre à Montevidéo, dans le cadre du festival actoral 

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