Un tueur assomme une conservatrice, puis dévore une aquarelle de William Blake. Cette scène de Dragon rouge ouvre Manger les images. « Ici, évidemment, on n’assomme pas les conservatrices », plaisante Jérémie Koering devant Anne-Marie Le Guével, présidente par intérim du Mucem, et Marie-Charlotte Calafat, directrice des collections. « Normalement, on parle plutôt de dévorer des images », précisait cette dernière en ouverture, comme pour annoncer la minimisation à l’œuvre.
Suit La Lactation de saint Bernard, prêtée par le Prado : Alonso Cano peint la Vierge projetant son lait dans la bouche du saint. Aucun recul sur le corps maternel mis au service de l’homme, Bonnes Mères nous manque déjà.
Avec Raphaël Bories, conservateur en chef au Mucem, l’historien de l’art Jérémie Koering, auteur des Iconophages, a réuni 435 objets et œuvres, dont 250 issus des collections. On y mange, lèche, incorpore les images. L’accumulation tient lieu de démonstration. De Saint Jean dévorant le Livre de Vie chez Dürer aux métaphores digestives de la Renaissance, c’est surtout l’absorption du savoir qui est racontée. Mais représenter l’ingestion n’est pas ingérer une représentation ! À confondre pensée, âme et corps, l’exposition finit par faire passer une analogie pour une preuve, sans perspective anthropologique .
Prenez et mangez ?
Les Mangeurs de ricotta de Vincenzo Campi, dont le fromage dessine un crâne, voient leur dimension de vanité réduite à une question d’appétit. Hors de l’Europe renaissante, puis surtout de l’Italie, quelques détours par la pop culture américaine tiennent lieu de «décloisonnement ». Hosties, pains votifs, mostaccioli, crânes en sucre du Día de Muertos : ces objets patrimoniaux, issus des collections du Mucem ou prêtés pour l’occasion, voisinent avec de très nombreux bonbons et gâteaux figuratifs. On saute d’une bouche à l’autre, comme si ingérer suffisait à créer du sens. Sans jamais penser du côté des ingéré·e·s.
Les artistes contemporaines offrent pourtant matière à réflexion. En 1978, Irène Schwartz fait mouler son corps en chocolat, puis le donne à manger. Elle cite Niki de Saint Phalle : « Jean, je t’aime, je te mange ». Que dire, en 2026, de la violence et du consentement contenus dans ces gestes ? Hélène Bellenger interroge la dévoration rituelle collective ; Yasmina Benabderrahmane explore par la performance le corps et sa représentation. On veut plus loin sonder « l’âme de l’image », sans jamais vraiment s’intéresser aux êtres dont on s’approprie les représentations.
L’exposition se conclut sur Videodrome : après avoir dévoré les images, nous serions dévorés par elles. La dystopie télévisuelle de 1983 de Cronenberg peut-elle avoir le dernier mot politique ? Les images sont aujourd’hui volées, les visages détournés, les œuvres absorbées pour entraîner les intelligences artificielles. Qui s’approprie quoi, au profit de qui, au détriment de qui ? Décidément Manger les images manque de regard.
SUZANNE CANESSA
Manger les images
Jusqu’au 12 avril 2027
Mucem, Marseille.







