Après les ouvertures des expositions et performances proposées à la Friche la Belle de mai à Marseille du 23 au 25 octobre derniers [lire sur journalzebuline.fr], la cinquième édition de la Biennale des Imaginaires numériques, qui déploie ses installations, performances et expositions autour de la thématique « Résistances » dans sept villes (Marseille, Aix-en-Provence, Avignon, Arles, Istres, Port-de-Bouc, Châteauneuf-le-Rouge) a inauguré le 30 octobre, à côté d’une dizaine d’installations dans l’espace public, cinq exposition dans cinq lieux d’Aix-en-Provence.
Au 3 bis f, Sacha Rey déploie sous le titre La responsabilité des rêves une installation inspirée par l’enquête qu’il a mené sur le territoire marseillais autour des 15 data centers recensés par le collectif militant Le Nuage était sous nos pieds. Une atmosphère froide et plutôt angoissante se dégage des espaces, entrée, couloir, salle d’exposition, cellule, investis par l’artiste : de légères distorsions visuelles, sonores, temporelles, dans une ambiance générale de bureau fade, accompagnée d’une lumière bleue. De vieux ordinateurs Mac, des chaises de bureau à roulettes, des photographies floues d’écrans, des projections murales sur fond de peinture chromée, un fanzine militant, des t-shirts suspendus. Et les témoignages de quatre personnes issues du secteur technologique, désormais engagées dans des démarches militantes.
L’utopie comme énergie renouvelable
À la Manufacture, dans une obscurité trouée par les lumières émanant des œuvres, Futurs solaires réunit sept artistes autour d’une question : comment imaginer un avenir désirable sans nier les catastrophes écologiques ? Parmi les installations proposées, The PowerPlant de Jérémy Griffaud invite le visiteur à parcourir, casque de réalité virtuelle sur la tête et projection murale colorée en face, une centrale énergétique alimentée par des plantes génétiquement modifiées, qui se rebellent.
Lara Tabet, médecin et artiste libanaise installée à Marseille, imagine elle dans Resilience Overflow un scénario de génie génétique spéculatif : la mise au point d’une bactérie génétiquement modifiée capable d’accroître la résistance au stress des habitants de Beyrouth. Un « gêne de la résilience » et une fiction scientifique née des pénuries et de l’effondrement des services publics de la ville après l’explosion du port en 2020, qui s’articule autour d’une vidéo, « véhicule narratif » de l’installation, entourée de différents objets lumineux et liquides fluorescents.
Voix méditerranéennes
Au Pavillon Vendôme, l’exposition réunit trois artistes des rives sud de la Méditerranée. Dans les salles du rez-de-chaussée, Maïssane Alibrahimi évoque la condition féminine et le patriarcat à travers notamment une installation visuelle mécanique et sonore de casseroles sur fond de nappe à carreaux rouges et blancs ; de la vaisselle d’apparat brisée et réparée de façon dépareillée en kintsugi ; des fleurs de sucre blanc en couronne face à deux écrans diffusant des montages de baisers censurés dans des telenovelas diffusées à la télévision marocaine.
À l’étage, Dorra Hichri projette en grand format sur les murs des images issues de prélèvements biologiques d’eaux et de végétaux réalisées au bord de la Méditerranée, aux couleurs éclatantes. Petits corps flottants entre micro et macro, évoquant des cartes ou des organismes imaginaires en mouvement.
Yassin Agrbi expose lui, dans une salle obscure, des compositions fluorescentes sur de petites plateformes tournantes, réalisées à partir de composants électriques et électroniques, aux allures de fonds marins.
Les limites de la voix
Au Musée des Tapisseries, Lundja Medjoub propose La structure des voix : des pavillons doubles translucides, posés sur quatre modules verticaux disposés en ligne, tournent sur eux-mêmes, dans un sens, dans l’autre, très rapidement ou lentement, en diffusant l’œuvre de la compositrice et designer sonore. Un travail sur la voix, qu’elle soit de synthèse, artificielle ou humaine. On y entend notamment une chanteuse lyrique, des messages de sécurité, des nappes planantes. Un ballet sonore et mécanique captivant, qu’on écoute installés sur des banquettes disposées le long des murs.
Jouer avec l’IA
Enfin au 21 bis Mirabeau Fabulations se propose d’interroger notre rapport à la vérité à l’ère des algorithmes, entre humour, manipulation et détournement. Dans la vidéo Flood the Zone with Shit, Albertine Meunier prend au mot la stratégie de saturation informationnelle chère à Steve Bannon. Entièrement générée par intelligence artificielle, sa vidéo accumule les faux contenus jusqu’au vertige : images extravagantes (des chats supporters de Donald Trump) et discours absurdes défilent sans discontinuer à l’écran. Lies Language Models d’Olivain Porry est constitué de cinq petites boîtes fixées au mur à divers endroits de l’exposition, qui observent les visiteurs et produisent des descriptions écrites mensongères de leurs gestes.
Filipe Vilas-Boas avec Les Fabulations de La Fontaine, invite chacun à choisir deux animaux. Un bras robotisé muni d’une plume rédige ensuite une fable inédite, imitant l’écriture manuscrite du fabuliste.
Enfin l’installation The Confessional du duo mots place le visiteur face à une caméra dans une sorte de mini studio. Une IA analyse son visage et délivre un jugement, qui peut être assez brutal. Si la personne convient, son portrait est ensuite mis en scène dans AI Ego, des photographies grand format au paysages dystopiques, dont des exemples sont exposés dans la salle suivante. Une proposition qui vise à mettre à nu la violence des catégories produites par les machines.
MARC VOIRY
Biennale des imaginaires numériques
Jusqu’au 17 janvier
3 bis f, La Manufacture, Pavillon de Vendôme, Musée des Tapisseries, 21 bis Mirabeau, Aix-en-Provence







