La Semaine de la Pop philosophie va commencer [Lire ici], les Rencontres d’Averroès s’annoncent, tandis qu’actoral clôture une édition particulièrement riche en réflexion et en littérature. Peuvent-ils nous aider à penser le monde et à proposer à nos enfants la société nouvelle qu’ils désirent ? Sans adultisme, sans répression, sans inégalité sociale, sans discrimination ? Avec une envie de vivre retrouvée parce que le futur serait désirable ?
Digression renaissante
Montaigne au XVIe siècle soutenait que philosopher était apprendre à mourir. Apprendre à aller son chemin jusque-là, en connaissant sa fin et en rencontrant l’autre, « cannibale » du « nouveau monde » ou philosophe latin. Lui qui passait le plus clair de son temps dans sa bibliothèque parlait de Sénèque comme d’un ami qui lui aurait ouvert les voies de la vie, appris à vivre, appris à mourir. Alors que les guerres de religion dévastaient l’Aquitaine, que Bordeaux était ravagé par la peste, que les coliques néphrétiques lui faisaient vivre un enfer de douleur sans anesthésie possible, Montaigne croyait, plus que tout, à la philosophie pour conforter un monde renaissant et enfin humaniste.
Nous vivons certainement un temps aussi bouleversé par les technologies que les humanistes accédant aux bibliothèques du monde, à l’impression, à la circulation de la pensée, mais aussi à des syphilis et pestes venues d’autres continents. Et comme au temps de la « révolution Gutenberg » et de la découverte des « indiens » d’Amérique les réactions de préservation de l’ordre ancien sont violentes. D’autant que les technologies numériques, purs produits du capitalisme, sont par nature moins immédiatement bénéfiques que l’imprimerie (même si de nombreux esprits bien nés de ce temps pensaient que partager le savoir avec le peuple mènerait la chrétienté à sa perte).
Perturber les assignations
Les Nouvelles Rencontres d’Averroès veulent « franchir » les frontières physiques et symboliques entre les peuples, et « s’affranchir » des assignations. La Semaine de la Pop philosophie, dorénavant dirigée par un trio intergénérationnel, pose des questions liées à l’actualité immédiate : la séduction au temps de #MeToo, la subversion des algorithmes par la culture queer, le capitalisme permissif et libidineux.
En déplaçant en 1970 les objets d’étude de la philosophie vers la culture populaire, diffusée massivement par une télé naissante et le progrès des enregistrements, Gilles Deleuze ouvrait un champ démocratique mais aussi ambigu : la Pop philosophie s’intéresse à une culture qui n’est pas forcément émancipatrice. Qui n’est pas la culture des dominants, mais celle qu’ils diffusent à destination du peuple par les canaux médiatiques qu’ils possèdent.
Ces capitalistes pillent aujourd’hui nos données intimes avec allégresse, et s’en servent pour maitriser nos cerveaux et nos opinions. Réfléchir le numérique tout en franchissant les frontières, s’affranchir des assignations et cultiver le non-binaire, introduire de la perturbation dans les chemins tout tracés, les univers tout cloisonnés, que le pouvoir capitaliste impose… penser, philosopher, est sans doute le meilleur moyen d’affronter cette nouvelle révolution technologique et médiatique qui veut imposer à nos enfants Parcoursup et le télé-enseignement (et à la gauche Raphaël Glucksmann).
AGNÈS FRESCHEL
Retrouvez nos articles Société ici






