Les chiffres viennent de tomber, imparables. C’est un rapport indépendant, mondial, le rapport Janus Henderson, qui donne les chiffres. La France est le pays d’Europe où les grandes entreprises ont reversé le plus de dividendes à leurs actionnaires. Et de loin. 61 milliards d’euros.
Ces nombres sont trop énormes pour qu’on en réalise immédiatement l’ampleur, et l’impact sur notre économie, sur nos vies. On ne peut les mesurer qu’en les comparant : la France, en valeur absolue, au jeu de la redistribution des dividendes, arrive juste derrière les États-Unis. Une deuxième place mondiale qu’il faut tempérer par le nombre d’habitants : si l’on reversait les 155 milliards de dividendes des entreprises américaines aux citoyens américains, chacun, bébé compris, toucherait 438 euros. En France, pour chacun, SDF compris, c’est 884 euros qui seraient versés. Pas à l’année : au seul deuxième trimestre.
3600 euros par personne, enfants compris
Le calcul est donc simple : chaque Français·e pourrait bénéficier d’une prime annuelle de 3600 euros, enfants compris, si les dividendes des entreprises, au lieu d’être versés aux actionnaires, étaient égalitairement distribués aux citoyen·nes.
On peut aussi faire d’autres calculs : la redistribution annuelle des dividendes en France, en 2026, pourrait atteindre 240 milliards d’euros, soit plus de la moitié du budget de l’État. De quoi renflouer tous les ministères, faire repartir les services publics, désengorger les tribunaux, réformer la police, protéger des violences, investir dans les chantiers d’avenir, les Canadair, l’Éducation nationale, la culture, redonner des moyens aux collectivités, cesser d’abandonner les peuples en souffrance à la famine, aux épidémies, aux sécheresses et au Sida.
De quoi créer du travail, réindustrialiser en respectant la vie, changer notre consommation énergétique, penser nos déchets, cesser de plonger dans la nuit.
Indice d’immoralité
Utopique ? Les redistributions de dividendes sont un choix des entreprises, qui peuvent réinvestir leurs bénéfices, ou les redistribuer à leurs actionnaires, c’est-à-dire à leurs propriétaires, par le système de l’actionnariat. C’est l’essence du capitalisme. Celui-ci peut être plus ou moins responsable et moral : le taux de redistribution des dividendes est un indicateur de ce degré de prévoyance. Choisir de distribuer ses bénéfices aux propriétaires d’actions, c’est choisir de ne pas investir, dans les emplois, les sites, la recherche, l’avenir.
En Allemagne, qui arrive juste derrière la France, les reversements de dividendes sont de 44 milliards. Pour un PIB de 4 470 milliards, alors que celui de la France est d’un peu moins de 3000 milliards. Soit moins d’1% en Allemagne, et plus de 2% en France. Quant aux États-Unis ils distribuent 0,4% de leur PIB en dividendes, soit 8 fois moins que la France.
Il n’y a aucune nécessité à ces reversements record de bénéfices. Le système économique français n’a pas besoin, pour survivre, de ces cadeaux, au sens propre du terme, aux actionnaires. Ce sont eux qui tuent notre économie réelle et le budget de l’État qui a multiplié à la fois les subventions aux entreprises et les allègements fiscaux.
Le déficit de la France a explosé en même temps que l’enrichissement des riches est devenu exponentiel. Ce n’est ni aux pauvres, ni aux services publics, ni à l’aide humanitaire, ni à la culture, ni à l’audiovisuel public, ni aux victimes privées de justice, ni aux patients privés de soins, ni aux collectivités privées des moyens nécessaires à la vie locale, de payer la dette d’un État à la dérive. Mais aux entreprises du CAC 40, qui continuent de s’enrichir sans morale et sans fin.
AGNÈS FRESCHEL
Retrouvez nos articles Société ici







