Marie-Madeleine, le nouveau film de Gessica Généus, explore les contradictions de la société haïtienne
Jacmel, ville côtière d’Haïti. Sur une corniche, une femme rousse qui achète quelque chose à un homme puis se couche sur le parapet. Elle saigne, se tord de douleur et tombe. Un homme lui vient en aide. Dans des rues où se pressent passants et véhicules, un véritable tourbillon qu’accentuent des plans brefs et un montage serré, Jésus est partout : enseignes, affiches, devantures des magasins, corbillard. Regards, silence, proximité des corps. C’est par ces images fortes qu’on entre dans le film de Gessica Généus, Marie Madeleine sélectionné à Cannes Première, un film qui confronte sans cesse Dieu au Diable, le païen au sacré, la sorcellerie à la religion…
Marie Madeleine que la cinéaste incarne avec une grande intensité, une prostituée rencontre Joseph (le slameur et écrivain Béonard Monteau) un jeune évangéliste. Ils ne se seraient jamais croisés sans la proximité inattendue du bordel où elle officie et l’église qu’il est en train de construire, sous la coupe du pasteur, son père, Jacques (Édouard Baptiste°) . Un père qui lui transmet une forme de masculinité fondée sur le contrôle, la force et le silence.. Elle, au contraire est une femme libre dans cette société qui refuse toute indépendance aux femmes. Entre Marie-Madeleine et Joseph, que tout oppose, se noue une relation forte, faite d’affection et de camaraderie, de blessures communes et de souci de l’autre. Un lien qui va ouvrir à Frère Joseph un nouveau monde, celui de la nuit que le directeur de la photo Nicolas Canniccioni filme en couleurs chaudes au plus prés des corps. « L’objectif c’est que quand le spectateur prend une bouchée de cette soupe, ça fasse exploser ses papilles » précise Gessica Généus. Les scènes dans l’église montrent la ferveur des fidèles : chants, mouvements des corps, énergie collective créent une atmosphère débordante que capte la caméra nous faisant ressentir la puissance de la foi : croire semble une évidence ; celui qui doute ou qui s’éloigne de cette croyance a du mal à trouver sa place. Une séquence particulièrement violente montre ce qui arrive à ceux qui sont victimes d’une accusation collective : un jeune homme accusé d’être un loup garou est jugé et brûlé vif. Jusqu’où une société peut-elle aller lorsqu’elle transforme une croyance en condamnation ? Une séquence qui fait écho au conflit central entre Marie Madeleine et le milieu religieux de Joseph : qui a le droit de juger les autres ?
C’est ce sujet qu’a voulu aborder Gessica Géneus dans ce film fort et qui laisse des traces : « Je crois que c’est le désir d’explorer notre rapport en tant que peuple avec la moralité, en Haïti. Ce tiraillement entre le bien et de mal, mais aussi ce jugement permanent, découle beaucoup, à mon sens, de la pauvreté du pays : on est tout le temps en train de trouver quelqu’un ou quelque chose à blâmer de ce qui nous arrive.
Un film fort, remarquablement interprété et filmé qui sort en salles le 21 octobre
Annie Gava






