Quel plaisir de sentir une salle entière emportée par un récital ! À l’invitation de Marseille Concerts, Katia et Marielle Labèque captivent les mélomanes les plus avertis autant qu’un public moins familier du répertoire. Leur programme, d’une diversité réjouissante, ménage ses surprises. Ici, les découvertes des uns rejoignent les retrouvailles des autres.
La fraternité commence au clavier, lorsque les deux sœurs font dialoguer Fanny et Felix Mendelssohn. À quatre mains, elles donnent aux mélodies un même élan lyrique, une profondeur de chant qui semble venir du cœur de l’une autant que de l’autre. Leur toucher cristallin, cette signature immédiatement reconnaissable, donne à chaque voix sa lumière. Le chant circule entre les quatre mains, avec une générosité qui rend le rapprochement évident.
À l’écoute des femmes
Cette égalité d’attention traverse tout le récital. L’Étude n° 110 d’Hélène de Montgeroult, la Valse n° 8 de Marie Jaëll révèlent des richesses dont les programmes nous privent encore trop souvent. Aux deux pianos, la Polonaise Grażyna Bacewicz côtoie Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, pianiste et compositrice éthiopienne devenue religieuse orthodoxe, que l’on découvre avec The Song of Abayi. Les Labèque défendent ces compositrices avec la même ferveur que Fauré ou Ravel : à l’écoute, on aimerait que davantage de récitals leur donnent raison.
Puis le programme danse, swingue, avec Margaret Bonds, Nina Simone et Bernstein. Ces échappées viennent heureusement assouplir un jeu dont l’extrême netteté pourrait parfois brider l’élan. West Side Story réveille les mémoires, donne des fourmis dans les jambes ; on surprend le public chantonnant « Mariiiiia ! » …
La quadrature du cycle
Autre révélation, How to Dance de Bryce Dessner prolonge cet élan et cette histoire de fraternité : le compositeur l’écrit en hommage à sa sœur. Philip Glass, l’une de ses grandes influences, lui répond en bis. Dans ces musiques cycliques, les Labèque excellent : leur maîtrise technique et leur entente permettent ce lâcher-prise qui emporte la salle dans un même mouvement. Cinquante-cinq ans qu’elles font dialoguer des répertoires qu’on n’aurait pas songé à rapprocher. Leur art de musiciennes tient aussi à ces liens qu’elles inventent.
SUZANNE CANESSA
Le concert a été donné le 6 octobre à l’Opéra de Marseille dans le cadre de la saison Marseille Concerts
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