dimanche 22 février 2026
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Une journée particulière aux Hivernales d’Avignon 

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Ruth Childs © Gregory Batardon
Empire of a Faun Imaginary – performer Tasha Hess-Neustadt © Camilla Greenwell

En février, le festival Les Hivernales ne craint pas de prendre des risques. Comme avec Empire of a Faun imaginary de Simone Mousset qui, écrit-elle, « met en jeu un processus de transformation, de création et de combinaison qui semble magique ». Là où la jeune chorégraphe luxembourgeoise voit de la magie, on perçoit une extravagance sympathique rapidement ennuyeuse. Là où la pièce « interroge la capacité de notre cerveau à éprouver la solitude, le désir, la mélancolie, la peur » dans un espace apparenté à un zoo fictionnel, on interroge la forme, même si elle est piquée d’humour. Bref, ce qui fait sourire pendant les quinze premières minutes – sautillements, pose hiératiques ou alanguies, collants de poils hérissés, borborygmes et chants a capella, cris polyphoniques – devient rapidement monotone. Le clou étant l’apparition grotesque d’un mammouth laineux qui vient dévorer les humains aux mimiques animales. Sans surprise, il avale tout sur son lent et long passage, déconstruisant le caractère complètement « barré » du spectacle qui avait aiguisé notre curiosité…

Un concentré d’énergie

Performatif lui aussi, le solo Blast ! de Ruth Childs est tout en retenue et en force prête à exploser. Ce que la danseuse anglo-américaine ne manque pas de faire après une longue marche autour d’un cercle invisible, regard et corps tendus vers l’intérieur. Quasiment autiste, elle déambule sur un rythme soutenu jusqu’à la rupture fatale : silence brutal, agenouillée, immobile… à quelques détails près. Le dos légèrement courbé, son visage tourné face au public, sa bouche entrouverte. Seul le frottement de sa langue contre son palais emplit l’espace, prologue à un doux effondrement de l’être avant qu’il ne ressuscite dans une vague de spasmes incontrôlés. Souffles saccadés, halètements, respiration bruyante, déglutition, gargouillements intempestifs : une force invisible, intérieure habite son corps tout entier. L’expérience est radicale et nous secoue à notre tour. Tout devient bruits et fureur, corps et batterie à l’unisson. Tout est amplifié : voix, figures grimaçantes, mouvements rampants. Tout est percussif. La pièce s’avère un formidable exercice d’exorcisation de la violence, « celle qui nous entoure, explique Ruth Childs, celle qui se poursuit à travers l’humanité, celle qui nous hante en image et par les récits, celle de notre imaginaire, de nos cauchemars ». Une intention d’une clarté jamais démentie qui nous happe, intriguant et parfaitement maîtrisé.

Joule © Doria Belanger

Des petits bijoux de danse

Danseur et chorégraphe, artiste associé aux Hivernales jusqu’en 2024, Massimo Fusco met à profit sa carte blanche pour proposer des expériences sonores immersives sous forme de salons d’écoute et de projections vidéo. Parmi la constellation d’artistes qui l’accompagnent au sein de sa compagnie Corps Magnétiques, Doria Bélanger présente Joule, une installation vidéodanseconsacrée à la notion d’énergie. Cinq diptyques dont elle signe la réalisation, la direction chorégraphique et la création sonore avec Sourya Voravong. En quelques minutes seulement, chacun concentre l’essence même de la danse, dépasse le visible et l’entendu pour aller au-delà de l’image. D’un côté, des plans fixes sur notre ère industrielle (éolienne, barrage ou panneaux solaires) ; de l’autre, des corps dansants dans des paysages naturels (clairière, cime verdoyante ou plage de sable). Tantôt des plans séquences tantôt des frôlements au plus près de la peau. Les danseur·ses déconnecté·es à l’environnement urbain se recentrent sur leur énergie corporelle sans jamais nous abandonner au bord du rivage. Issue de la formation Coline à Istres et de la Edge Company à Londres, Doria Bélanger réalise un travail d’orfèvre. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

La 45e édition du festival Les Hivernales s’est déroulée du 31 janvier au 18 février à Avignon et alentours.

Vouloir le défouloir

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Homo Sapiens - l'Apprentie Compagnie © Vincent Arbelet

La veille de sa clôture, la Biennale Internationale des Arts du Cirque donnait rendez-vous à La Friche Belle-de-Mai pour un spectacle de clowns très attendu. Le public marseillais connaît bien Caroline Obin – alias Proserpine – venue présenter Homo Sapiens, sa toute dernière création avec l’Apprentie Compagnie. Dans un décor très simple, fait de troncs de tissus et de coussins rouges, sept personnages évoluent avec force grognements « préhistoriques », vêtus de fausses fourrures et moumoutes en tout genre. L’idée de départ était prometteuse : évoquer l’aube de l’humanité avec la distorsion et l’absurde puissamment subversifs des clowns. Dommage, l’élan vers un rire qui libérerait l’humain sauvage résidant en chacun de nous a plutôt fait flop. Une heure quarante de représentation, c’est long et cela peut vite devenir pénible si l’humour de répétition (ah, le gourdin pour s’assommer les uns les autres !) n’est pas soutenu par un solide argument.  

Pour gagner en efficacité, Homo Sapiens demande à être resserré autour d’une parabole critique perceptible, ici noyée sous les borborygmes. Oui, nous sommes bien le semblable de ces créatures braillardes, utilitaristes, parfois lâches, pas toujours très solidaires, et pourtant capables d’un sentimentalisme échevelé. Il faudrait dégager et mettre en valeur le clou du spectacle, quand soudain une des clownes découvre la parole et fantasme tous les usages (y compris les limites et les dérives) de cette étonnante façon de communiquer. Comme elle le souligne, elle risque d’avoir un « problème d’altérité » si elle reste seule à l’employer. Parmi les moments les plus réussis, ceux où les artistes embarquent les spectateurs en s’adressant directement à eux. Jusqu’à faire monter sur scène quelques enfants, évidemment les plus enthousiastes quand il s’agit de se dépouiller des convenances, ce qui, somme toute, est la quintessence du clown.

GAËLLE CLOAREC

La représentation d'Homo Sapiens a eu lieu dans le cadre de la Biac le 11 février, à la Friche Belle-de-Mai, Marseille

Le vieil homme dans la brume

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Domingo et la brume © Epicentre Films

Sélectionné au dernier Festival de Cannes, dans la Section Un Certain Regard, Domingo et la brume, deuxième long métrage d’Ariel Escalante Meza, vient nous rappeler que le cinéma costaricien existe, dynamisé par une nouvelle génération de jeunes réalisateurs qui n’hésitent pas à bousculer les codes. Domingo et la brume est ainsi un objet cinématographique non identifié, ou plutôt qui hybride genres et formes, agrège acteurs professionnels et non professionnels, et, avec des moyens limités, sans effets numériques, s’appréhende comme une expérience multi sensorielle.

Un vieil homme en ciré jaune avance sur un chemin de campagne. La caméra le suit. On saisit à son passage une conversation entre une femme et un homme qui la presse d’accepter une expropriation. On entend le cri des animaux, le chant des oiseaux, et au loin, des explosions, un ronronnement de moteurs. Le vieux débouche sur la colline déforestée, excavée, éventrée. Il se baisse, prend une pierre et la jette sur un ouvrier du chantier en l’invectivant. Ce vieil homme, c’est Domingo (Carlos Ureña). Il vit à Cascajal de Coronado, dans la province de San José, un territoire rural de pâturages et de montagnes où doit se construire une autoroute. Les développeurs urbains sont prêts à tout pour chasser les derniers récalcitrants qui ont refusé de céder leurs terrains. Malgré leur pauvreté, malgré les intimidations de plus en plus violentes, Domingo et ses copains de beuverie résistent. 

Réalisme et fantasmagories

Domingo ne peut pas quitter sa maison car c’est là que sa femme, morte depuis des années, portée par la brume, le visite régulièrement. Ni sa fille Silvia, ni ses amis ne le croient, mais lui sait. Il demande pardon au fantôme pour le mauvais mari qu’il a été, lui dit son amour, le manque douloureux. Elle ne lui répond pas mais nous entendons en off, une voix féminine – serait-ce celle de la défunte ? – qui parle de vie et de mort, d’un dieu inutile, qui conclut qu’entre paradis et enfer, il y a à peine un fossé, qu’on se trouve au milieu avec des paillettes pour suturer ses blessures….

Le film alterne scènes de jour et scènes de nuit, créant une respiration régulière. Tel un souffle, la brume envahit les chemins, la forêt, les pièces de la maison de Domingo, enveloppe son lit. Les mouvements de caméra la transforment en personnage lui conférant une intention. Domingo déambule, la tache jaune de son imperméable trouant les bruns bleutés indéfiniment déclinés. Il traverse les ruines d’une ferme, parcourt son territoire menacé. Il trait sa vache, boit avec ses amis, guette, un fusil à la main, l’agresseur dans le clair-obscur de sa maison. Chronique rurale en gestes quotidiens répétitifs et thriller politique. Réalisme et fantasmagories. On se laisse gagner par la beauté plastique des plans superbement éclairés par Nicolas Wong Diaz, et happer par une bande-son particulièrement travaillée qui juxtapose musique concrète, sons électro et rythmes tribaux.

Quand on interroge Ariel Escalante Meza sur ses influences et sources d’inspiration, il parle de la musique industrielle de Coil et de Einsturzende Neubauten mais aussi de Charles Mingus et de Jean-Michel Basquiat pour sa rage et le sentiment que le monde est en feu.

ELISE PADOVANI

Domingo et la brume d’Ariel Escalante Meza
En salle depuis le 15 février 

Le temps immémorial des arbres

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C’est le genre de livres que l’on expose côté face dans sa bibliothèque, vu sa taille imposante. Dès la couverture, un sous-bois en contre-plongée, on est happé par le nouvel atlas publié conjointement par Glénat et Le Monde sur les arbres et forêts. Les premiers végétaux ligneux seraient nés il y a 370 millions d’années, avant de régner durant le Carbonifère, âge des plus immenses espaces forestiers qu’ait jamais connu la planète bleue. « Les plantes de cette période forment la source de la majorité du charbon, premier carburant fossile de la révolution industrielle »… Si lentement constitué, si vite brûlé, avec tant de conséquences nocives ! 

Homo Sapiens a évolué avec, dans, et bien souvent contre les forêts : il y a 10 000 ans, plus de la moitié des terres habitables étaient couvertes de forêts. Ces dernières en couvrent aujourd’hui seulement 38 %, la déforestation étant sans commune mesure avec le passé, pour alimenter le marché planétaire. L’ouvrage dresse un tableau très complet des connaissances scientifiques sur leur histoire, leurs dynamiques, leur devenir au moment où le chaos climatique et la chute de la biodiversité s’accélèrent. Selon les goûts du lecteur, le portant plutôt sur la cartographie, l’histoire de l’environnement, ou l’apport des sciences plus « dures », s’y trouve une mine d’informations, fournies par les auteurs du livre, Jérôme Chave, directeur de recherche au CNRS, allié à trois scientifiques américains, Herman Shugart, Sassan Saatchi et Peter White. Un travail d’autant plus précieux qu’il est richement illustré, ne lésinant pas sur les infographies, chronologies, vues à l’échelle et surtout photographies de toute beauté. Observer finement les similitudes et les différences entre la taïga, les savanes, les mangroves, les zones tropicales humides, tempérées, les arbres qui poussent en conditions extrêmes, leurs réactions aux tempêtes, incendies, sécheresses, ravageurs, la concurrence qui se joue entre eux, leurs symbioses avec le monde animal ou végétal… Toutes ces connaissances, infiniment précieuses, permettent de se poser les bonnes questions, d’ordre géopolitique et démocratique. Qui va décider de l’avenir des forêts, et donc de l’humanité, puisque notre destin y est lié ? 

GAËLLE CLOAREC

Le grand Atlas des arbres et forêts
de Jérôme Chave, Sassan Saatchi, Herman Shugart, Peter White
Glénat/Le Monde - 39,95 €

Poulpe on the rocks

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Parade © X-DR

La Guinguette sonore qui a pris pour symbole un petit poulpe propose un printemps avant l’heure en « pointant à l’Usine » d’Istres pour un festival apéritif des manifestations à venir tout au long de l’année (le rendez-vous de septembre à la plage de la Romaniquette ne suffit plus, tant les groupes et les découvertes foisonnent). Trois groupes seront à l’affiche le 25 février et le 9 avril, sélectionnés par l’association Les Oreilles en Face des Trous, répondant à la recette inchangée de la Guinguette : bière, poulpe and rock’n’roll. Un rock qui ne cesse de se réinventer. Le trio post-punk marseillais Glitch (Evan, chant-guitare, Loreline, guitare, Mattéo, batterie), lauréat de Class’Eurock, des Inouïs du Printemps de Bourges 2022, déclinent leur musique underground aux accents noisy et aux touches new wave, en un son hypnotique qui transporte les salles. Sans doute le nom de ce groupe, « problème » en anglais, ne correspond pas du tout à ses concerts qui plongent dans des emportements violents ou s’évadent en mélodies aériennes. Un underground aux accents mystiques… Le post-pop de Parade (Jules, Marine, Nicolas, Mathieu) s’appuie sur une rythmique imperturbable, la voix sombre de Jules Henriel et des guitares qui savent s’emporter avec passion. Le groupe livre une musique qui tient du rock garage, du post punk, et sait raconter les désenchantements de notre époque en des morceaux envoûtants. Bref, coup de cœur garanti pour cet ensemble marseillais aux impros fulgurantes, lauréat d’Inouïs 2020 et qui prépare un deuxième EP. Enfin, le duo Venin Carmin nous arrive de Lyon avec son univers dark teinté d’underground 80’s. Au départ, c’est un projet solo de Lula qui trouvera en Valentine et ses instruments électroniques de nouvelles couleurs, comme dans leur It’s gonna be wild aux pulsations chthoniennes. Elles font le tour du monde, enchaînent les scènes européennes sans dédaigner une tournée au Japon, c’est un bonheur de les retrouver en étape à Istres ! 

MARYVONNE COLOMBANI

La Guinguette sonore
9 avril
L’Usine, Istres
www.sceneetcines.fr

Ballet national de Marseille : (LA) HORDE mène la danse

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Marseille. 31 mars 2021. Theatre de La Criée. Representation du Ballet national de Marseille x (LA)HORDE x Childs, Carvalho, Lasseindra et Doherty.

Zébuline. Vous publiez Danser l’image, un livre consacré aux costumes de scène du Ballet national de Marseille. Comment est né ce projet ?

(LA) HORDE. Danser l’image, édité par JBE Books, est un livre-archive, à la fois du passé et du futur. Nous avons  rebondi sur le catalogue de la grande exposition du Centre national du costume de scène (CNCS) consacrée aux costumes du Ballet national de Marseille, pour le transformer en livre qui mêle photos, entretiens et analyses. Comme le fait l’exposition du CNCS* à Moulins (Allier), l’ouvrage retrace les cinquante ans d’histoire du BNM au fil de ses collaborations avec des designers et des couturiers, de Keith Haring à Yves Saint-Laurent, en passant par Gianni Versace et aujourd’hui la styliste de Salomé Pouloudely avec laquelle on travaille pour les pièces de (LA) HORDE. A travers 150 pièces de costume et vêtement, on voit défiler les affirmations d’identités différentes dans une mise en parallèle entre les générations et l’histoire du Ballet. Il s’agit d’un patrimoine qui n’avait jamais été exposé ainsi à cause de problématiques juridiques. En plus des images des costumes, le livre propose des photos éditoriales réalisées par des photographes de renom comme Harley Weir. On y trouve aussi des entretiens avec des philosophes comme Emanuele Coccia avec qui (LA) HORDE discute de ce que le costume de scène dit de manière presque sociologique d’une institution comme le BNM. Les répétiteurs du Ballet ou sa costumière historique s’y expriment également. Cette dernière, par exemple, raconte ses anecdotes sur les costumes et comment elle les a conservés, archivés…

Pourra-t-on voir l’exposition à Marseille ?

C’est notre volonté. On est en train d’en discuter avec plusieurs partenaires.

Room with a view et le Ballet vont tourner aux États-Unis en novembre. Cette pièce connaît un succès considérable…

C’est une aventure incroyable. Depuis la reprise post-Covid, cette pièce ne cesse de voyager. Aujourd’hui, le Ballet national de Marseille, c’est plus de 80 représentations. Room with a view a parcouru toute l’Europe et la France et va donc jouer aux États-Unis la saison prochaine. On est obligés de refuser des dates parce qu’on n’a pas la capacité de répondre à toutes les invitations. A chaque fois, l’accueil est extraordinaire et nous procure beaucoup de plaisir et d’émotion. La pièce est même transmise à des compagnies de répertoire ainsi qu’à des jeunes générations. C’est notamment le cas avec la compagnie de Josette Baiz, pour des danseur·ses de 14 à 20 ans. Ou encore dans certains conservatoires de danse. C’est émouvant de voir que la pièce est devenue emblématique du BNM et qu’elle commence à circuler dans d’autres répertoires et dans le corps d’autres danseur·ses.

Après Room with a view, en 2021, vous avez conçu un programme composé de quatre pièces de quatre chorégraphes qui est joué aux Salins, à Martigues, le 28 février. De quoi s’agit-il ?

C’est le premier programme qu’on a composé pour le BNM. C’est un exercice plutôt classique dans un ballet mais qui, sous notre regard, on l’espère, ne l’est pas tant que ça. Nous avons voulu inviter quatre chorégraphes dont on admire le travail.  C’est un programme qui croise les générations, les écritures et les esthétiques. L’ensemble des pièces donne une certaine vision de la danse quand on les regarde l’une après l’autre. On passe de l’Américaine Lucinda Childs, maîtresse de la danse post-moderne au travail de la Portugaise Tânia Carvalho qui vient déconstruire une certaine forme balletique et ancrer, à sa manière, le programme dans quelque chose de plus contemporain. Après l’entracte, on arrive sur la pièce de Lasseindra Ninja, une collaboratrice de longue date. Artiste trans, afro-américaine et française, c’est une « mother », elle vient de l’univers du voguing qu’elle a amené en France. Elle a travaillé avec les danseur·ses du BNM pour signer cette création qui évoque la culture du voguing mais n’est pas interprétée par des personnes de cette communauté. C’était important pour nous de lui donner les pleins pouvoirs et les clés d’une compagnie permanente qu’est le BNM. En dernière partie, on a proposé à l’Irlandaise Oona Doherty de travailler autour de son solo mythique Lazarus (titre complet : Hope Hunt and the Ascension into Lazarus, ndlr) et de le transmettre, reconstruire, réécrire pour les vingt danseur·ses du Ballet. C’est une réflexion sur la masculinité toxique et tout ce que la chorégraphe a observé dans les bars à Belfast. Le programme n’est pas binaire. Il est à multi-entrées et vient dire que la danse, c’est tout ça.

Marseille. 31 mars 2021. Theatre de La Criée. Representation du Ballet national de Marseille x (LA)HORDE x Childs, Carvalho, Lasseindra et Doherty.

Roomates est votre deuxième programme, que l’on retrouve en avril à Marseille et à Istres…

Il est de plus petites formes puisqu’il se compose de six pièces courtes et qu’il y a au maximum huit danseur·ses sur scène (onze pour l’une d’entre elles). Les chorégraphes invité·es sont nos « roommates » idéaux, c’est-à-dire les artistes qu’on aimerait avoir comme colocataires au Ballet. Cela va de Peeping Tom, à François Chaignaud en passant par Cecilia Bengolea, Brumachon/Lamarche… Ces derniers reprennent un duo créé dans les années 80, dans le contexte du sida, sur l’amour entre deux garçons, qui a été important dans notre histoire de spectateurs. Le programme se termine par un medley d’extraits de Room with a view. Roomates offre un voyage, un parcours, dans des univers très différents, toujours engagés. Il y autant des créations que des re-créations. Un fil conducteur s’est créé malgré nous : le désir. Ce qui est passionnant avec ce programme et le précédent est de voir l’évolution des interprètes que l’on voit traverser l’ensemble des propositions.

En vous retournant sur vos premières années à la direction du BNM, quel état des lieux en dresseriez-vous ?

La compagnie est reconstruite avec des individualités qui représentent notre société. Elle dispose d’un répertoire reconstitué, d’un groupe recomposé et d’une visibilité de son histoire extraordinaire avec des tournées qui foisonnent.  Le plaisir dans le travail est notre moteur et notre « mojo » dans cette folle aventure. Ce premier mandat nous a permis de comprendre que Marseille est une ville où l’on se sent bien pour grandir et s’épanouir dans le projet.

Spontanément, quels sont vos prochains objectifs ?

Réussir à jouer davantage à Marseille et faire en sorte que la danse trouve une visibilité plus grande dans sa ville. Que le Ballet national de Marseille revienne de manière plus simple aux Marseillais et aux Marseillaises.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

*Exposition visible jusqu’au 30 avril

À venir
Roommates
7 avril
Le Zef, Marseille
11 avril
Théâtre de l’Olivier, Istres

Room with a view
24 mai 
Anthéa, Antibes

Beauty Queens

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Last Dance © Condor Distribution

À rebours des spectaculaires RuPaul’s Drag Race et autres déclinaisons du genre, c’est une scène drag underground et complexe que Last Dance donne à découvrir. La documentariste Coline Abert s’est plongée trois ans durant dans le quotidien de Vinsantos DeFonte, alias Lady Vinsantos. Cette drag-queen très connue du milieu underground a fait ses armes à San Francisco et surtout New Orleans, jusqu’à y fonder sa propre école. La caméra de Coline Abert explore ses ateliers, réunions, répétitions et performances scéniques avec générosité et délicatesse. Le résultat se révèle redoutablement émouvant : le portrait de la Nouvelle-Orléans, de cette ville devenue, après l’ouragan Katrina, une scène émergente à la créativité folle, vaut le détour. De même que cette exploration d’un art souvent réduit à des clichés ou des artefacts. On découvre, si on en doutait encore, la part artistique, politique et même intersectionnelle, au sens le plus noble du terme, du drag, pratique consistant à trouver en soi la femme, ou même l’homme, qui sommeille. Dont les très émouvantes Fauxniqueet Sarah Cards, ces femmes que Vinsantos qualifiera de « cisters ». 

L’adieu à l’alter ego

Toutes deux explorent leur propre féminité trop longtemps niée ou tue à travers le drag ; Fauxniquese fait également drag king à ses heures perdues, de même qu’une élève de l’école trouvant « hilarant » de désagréger par la force de l’humour et de la sensualité la virilité toxique. Franky Canga, fort d’une pratique assidue de la danse, interroge le corps et la représentation du corps noir, jusqu’à se réapproprier, pour sa performance parisienne, le célèbre Strange Fruit de Billie Holiday. L’autre belle idée de Last Dance consiste à accompagner la naissance de la vocation drag, l’émulsion de ses jeunes recrues, et dans le même temps, le désir de raccrocher nourri par Vinsantos. On se replonge, au fil de rares mais éclairantes archives et savamment disséminées, dans les premiers pas de cet alter ego féminin présent dès l’enfance. Mais aussi dans des années marquées par le sida, Act Up, les drogues en tout genre … L’adieu à l’alter ego, annoncé et inévitable, n’en est pas moins bouleversant. 

SUZANNE CANESSA

Last Dance, de Coline Abert
En salle depuis le 22 février

Que reste-t-il de nos amours perdues ?

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Arrête avec tes mensonges © TS Productions

En 2017 paraissait le livre le plus personnel de Philippe Besson, Arrête avec tes mensonges. Quand on propose à Olivier Peyon d’adapter ce roman qu’il n’a jamais lu, il est séduit par la troisième partie qui raconte la rencontre de Philippe Besson avec Lucas, le fils de son premier amour. Le romancier Stéphane Belcourt (Guillaume de Tonquédec), qui a accepté de parrainer le bicentenaire d’une marque de cognac, revient pour la première fois depuis trente-cinq ans à Barbezieux, la petite ville de son adolescence. Visage fermé malgré les efforts de la volubile Gaëlle (Guilaine Londez) qui l’accueille. Souvenirs qui rejaillissent. En 1984, il a vécu là son premier grand amour avec Thomas Andrieu (Julien de Saint-Jean), fils de petits viticulteurs qui, déjà, « sait quelque chose que je ne sais pas : que je partirai », confie la romancier. Or parmi les organisateurs, il y a quelqu’un qui lui ressemble, Lucas (Victor Belmondo), qui s’avère être le fils de ce premier amour qu’il n’a jamais oublié. C’est par une douzaine de flash-back, parfois juste quelques images, que nous est racontée cette relation cachée, le désir irrépressible, les rencontres dans un gymnase désaffecté, prés d’un lac et d’une carrière, dans la chambre de Stéphane, « devenue notre royaume, notre nid ou personne ne pourrait nous atteindre ». Scènes de sexe crues filmées avec pudeur, moments de tendresse aussi. Mais la réussite du film tient surtout au choix d’Olivier Peyon d’avoir privilégié  la rencontre de l’écrivain avec Lucas, de raconter ce fils cherchant à briser les secrets. Et de questionner : « Il était comment mon père quand il était jeune ? », « Le regard de mon père sur sa photo de mariage…Pourquoi vous étiez le seul à pouvoir le faire sourire ? ». La caméra de Martin Rit, s’attarde sur le visage de Guillaume de Tonquédec, qui joue superbement le désarroi, la panique parfois de Stéphane, rattrapé par tous ses souvenirs, dans cette ville où il a beaucoup souffert.
Et même si, comme le confie Gaëlle, « rester n’est pas forcément subir ! », on n’oublie pas qu’en en 2023, le pape qualifie encore l’homosexualité de péché, que dans soixante-neuf pays elle demeure interdite et punie par la peine de mort dans onze. Des histoires d’amour comme celle de Philippe/Stéphane et de Thomas, à qui Olivier Peyon dédie son film, il y en a, hélas !, encore beaucoup… Après avoir vu le film, Philippe Besson dira :  « J’ai été ramené à ces questions toutes simples que nous nous posons tous un jour : que reste-t-il de nos amours perdues ? Une autre vie était-elle possible ? ».

ANNIE GAVA

Arrête avec tes mensonges d’Olivier Peyon
En salle depuis le 22 février

Lorsque le clavecin d’hier rencontre la harpe d’aujourd’hui

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Première mondiale que cette monographie de Rameau enregistrée à la harpe dans l’acoustique de l’Abbaye de Royaumont par Constance Luzzati. Un florilège des plus belles pièces à titre des Suites de pièces de clavecin de 1724 (suite en mi et suite en ré) et des Nouvelles suites de pièce de clavecin de 1728 (suite en sol). La fine harpiste élargit le champ du répertoire de son instrument, participe à des créations contemporaines, transmet son art au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, rédige une thèse d’interprète et resitue le sens de la transcription des œuvres. Il ne s’agit pas de traduction, qui signifie que l’on passe d’une langue à l’autre. « Hormis pour ce qui concerne le développement du répertoire, la transcription est ‘‘inutile’’ à l’œuvre, elle est ‘‘gratuite’’, et c’est précisément là que réside son intérêt », écrit la musicienne en préambule. La plupart du temps, les partitions pour clavecin sont jouées à la harpe sans modifier une note. Tantôt le son délicieusement aigrelet du clavecin résonne sous les doigts de la harpiste, tantôt on a l’impression d’entendre un ensemble de guitares au son moelleux, tantôt la fluidité cristalline de la harpe reprend le dessus. 

Foisonnant frémissement

Peu importe l’instrument employé, priment la vivacité des danses, l’humour (ainsi La Poule), la subtilité de composition, la charpente puissante des tableautins d’où émergent les silhouettes des Cyclopes, sans doute plus champêtres que telluriques à la harpe, des Muses qui conversent, de la Villageoise en un rondeau rêveur, de l’élégante Dauphine. Le timbre des cordes pincées de la harpe (comme celles du clavecin, mais avec des arrondis plus marqués, des résonances plus nimbées) s’accorde à la poésie du Rappel des oiseaux dont la virtuosité d’écriture, ses décalages, ses syncopes, sa narration plus proche de l’opéra que de la musique de salon, transcrivent la volubilité des oiseaux en un foisonnant frémissement tandis que Les Sauvages, l’un des tubes du CD, transportent l’auditeur. Se déploie tout au long du disque, jusqu’à l’œuvre éponyme L’Enharmonique et ses changements de tonalité grâce à ses « notes enharmoniques » – c’est-à-dire nommées différemment mais produisant le même son dans la gamme tempérée – une interprétation convaincante de l’œuvre de Rameau, où l’on entend les « deux mains » du clavecin sublimées par les harmoniques d’une harpe aux sons ciselés. Il n’y a pas de trahison dans cette clarté où les ornementations fleurissent non comme de futiles fioritures, mais par l’exposition d’un propos qui s’affirme et s’aiguise. À écouter en boucle ad libitum !

MARYVONNE COLOMBANI

Enharmonique Rameau, Constance Luzzati, harpe, Paraty.
Sortie le 17 mars

Corps et territoires

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Bassem Saad - Congress of Idling Persons © courtesy de l'artiste

Vue d’ensemble

Poussée la porte du Panorama, on est accueilli par le son envahissant l’espace d’exposition d’une vidéo (The Congress of Idling Persons – 2021) projetée sur un grand écran fixé à un échafaudage métallique traversant les deux tiers du lieu. Dans ce qui reste d’espace, deux autres échafaudages, accueillant ici une dizaine de calligrammes illustrés, là les vidéos Saint Rise (2018) et Kink Retrograde (2019), ailleurs des piles de feuilles imprimées de trois textes en anglais, que l’on peut détacher et emporter…

La plus grande partie de ces échafaudages est recouverte de toile transparente, qui recouvre également la grande baie vitrée du panorama donnant sur le toit-terrasse de la Friche, où sont inscrits en anglais et français des mots ou de courtes phrases à résonance politique (« another end of french revolution after colony in prison », « ce malaise qui peut à peine être nommé »…). Des poufs géants jonchent le sol, invitant à se saisir des casques audios mis à disposition et s’installer pour regarder les vidéos sur moniteurs. Deux sculptures formées à base d’attelles médicales, l’une posée au sol, l’autre suspendue à l’horizontale près du sol, complètent l’ensemble, ainsi que trois lenticulaires (images miroitantes qui changent en fonction de l’angle du regard). 

Saint-Charbel, contrat kink et mobilisations

En se calant sur les Jumbo bags, on peut donc, casque sur les oreilles, suivre l’arrivée, dans Saint Rise, sur un semi-remorque, avant son élévation au-dessus du village de Faraya, d’une statue monumentale (26 mètres) d’un saint maronite, Saint-Charbel, au blanc immaculé. Dont on apprendra, entre autres choses, par des séquences montées en « cut », qu’il est fait du même mélange de fibre de verre très coûteux qu’une île flottante (62 mètres de long et 48 de large) prévue pour la rade de la ville de Jounieh, conçue par une entreprise libanaise. Ces deux objets étant tous deux traversés par de multiples ambitions et enjeux. De l’autre côté de l’échafaudage sont présentés une dizaine de « collages numériques préparatoires » interrogeant la révolution française, la guillotine et la laïcité, la prison et la castration, le colonialisme et le maintien de l’ordre, l’homme blanc, la cause palestinienne, convoquant entre autres Fanon, Hegel, Derrida, Genet, Houria Bouteldja (fondatrice des « Indigènes de la République »), ou Hamida Djandoubi dernier homme guillotiné en Europe en 1977 à Marseille. Dans Kink Rétrogade, on voit un personnage habillé d’une combinaison blanche et de gants en caoutchouc assis au bord d’une mare polluée, aspirer de l’eau avec une poire à lavement anal, pour en arroser ensuite la végétation qui se trouve autour de lui. Ou un smartphone sur la vitre duquel est coupée et recoupée avec une lame de rasoir une poudre grise. Ou des vues en strates anthropocéniques de la ville de Beyrouth. Une voix off médite sur l’état du monde, associe cancer et crise des déchets, considère diverses durées (espérances de vie, fréquence des krachs boursiers, …), interroge le contrat social, le care, le contrat résilient, ou le contrat kink (référence aux pratiques BDSM). Enfin, dans Congress of idling persons, des témoignages de différentes figures de luttes au Liban (l’écrivaine Islam Khatib, l’activiste Mekdes Yilma) s’interrogeant sur leurs expériences, sont entrecoupés de séquences de manifestations faisant référence aux révolutions tunisienne, égyptienne, syrienne, aux mobilisations féministes chiliennes, et au mouvement Black Lives Matter. 

La profusion, la superposition des concepts, des images et des paroles concentrées dans les œuvres contrastent avec une scénographie d’exposition aux espaces organisés de façon très claire, et presque cosy. Pour des propositions artistiques, à dimension documentaire et critique, à la fois brutes et délicates, explorant de nouvelles subjectivités, appelant à une nouvelle écologie, économie, politique des liens entre identités, corps, territoires et pouvoirs.

MARC VOIRY

Des fumées dans la ville voisine
Jusqu’au 18 mai
Panorama, Friche La Belle de Mai
Marseille