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Jean-Marc Coppola  : Marseille, ville de cinéma ? 

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L'ancien Cinéma Le César © X-DR

Zébuline. Le César vient de faire l’objet d’un vote au dernier Conseil municipal. Que recouvre cette décision ?

Jean-Marc Coppola. Le Conseil municipal a adopté une délibération permettant la rétrocession du cinéma Le César à un porteur de projet. Pour rappel, Le César est un cinéma historique, inauguré en 1938 par Marcel Pagnol. En 2023, lors de la liquidation judiciaire, la Ville a préempté le fonds de commerce : sans cela, le lieu aurait changé de destination, les propriétaires étant en discussion avec une enseigne de restauration.

Nous avons ensuite lancé un appel à manifestation d’intérêt. Six candidatures ont été déposées, trois auditionnées, et nous avons retenu le projet le plus en adéquation avec notre cahier des charges : préserver un cinéma, mais en l’inscrivant dans une logique de pluridisciplinarité, car un cinéma seul n’était pas économiquement viable dans ce contexte de concurrence.

Le projet retenu est porté par des sociétés expérimentées : le Lucernaire, qui gère un lieu à Paris depuis quarante ans, et le Théâtre des Criques à Marseille. Il prévoit deux salles de cinéma, une salle de 200 places modulable pour le théâtre et le cinéma, une librairie et un espace de convivialité. Le bail est rétrocédé pour 29 000 €, les porteurs assurant l’investissement et environ 18 mois de travaux.

Vous insistez sur le mélange des pratiques artistiques. Pourquoi est-ce un fil conducteur ?

Parce que c’est la réalité du travail artistique aujourd’hui. Les comédiennes et comédiens passent du théâtre au cinéma, parfois à la musique ou à l’image. Cette porosité est une richesse.

On le voit à la Friche la Belle de Mai, qui accueille plus de 70 structures : avec l’arrivée de La CinéFabrique, future école nationale de cinéma, à proximité de l’Eracm, il y aura des interactions évidentes entre formation au jeu, à la mise en scène et à l’image.

C’est la même logique à La Plateforme à Bougainville [l’ancien Dock des Suds, ndlr], où cohabiteront une école du numérique gratuite, l’antenne de la Cinémathèque française, une salle de cinéma gérée par William Benedetto (L’Alhambra), et à terme le Nomade Café. Ces lieux partagés créent une émulation qu’on ne peut pas décréter, mais qu’on peut rendre possible.

Le site de La Plateforme actuellement en travaux doit accueillir l’antenne de la Cinémathèque Française à Marseille (photo maquette) © Encore heureux

L’éducation à l’image demeure comme un enjeu central. Comment la Ville s’y engage-t-elle ?

L’éducation artistique et culturelle est une priorité dès le plus jeune âge, et l’éducation à l’image en fait partie. Le Centre national du cinéma (CNC) y est très attaché, et nous aussi. Marseille dispose aujourd’hui d’un écosystème dense : La CinéFabrique, les Ateliers de l’Image et du Son, l’Ina, les formations universitaires comme la Satis à Aubagne, sans oublier les classes préparatoires. Cela permet à des jeunes de se former ici, sans devoir partir ailleurs.

La future antenne de la Cinémathèque française, qui ouvrira à La Plateforme, aura trois missions : diffusion de films, actions pédagogiques et expositions. L’objectif est clair : une antenne ancrée à Marseille, avec ses spécificités, et non un simple copier-coller de Paris.

Marseille est aussi devenue un territoire très attractif pour les tournages. Comment l’expliquez-vous ?

La Ville n’a pas de compétence sur la production cinématographique : cela relève du CNC et de la Région. En revanche, elle joue un rôle clé dans l’accueil des tournages via la mission cinéma : autorisations, logistique, accompagnement.

Les retours sont excellents. Marseille est aujourd’hui saluée pour la qualité de son accueil. Les tournages génèrent environ 90 millions d’euros de retombées économiques, dont près de 30 millions réinjectés dans l’emploi local.

Les équipes apprécient aussi les conditions de travail : proximité des lieux, qualité des techniciennes et techniciens sur place, ambiance générale. Certains projets ont refusé des propositions plus avantageuses ailleurs pour rester ici. Cela montre que le cinéma à Marseille n’est pas seulement une question d’attractivité économique, mais aussi de projet culturel.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Le cinéma à Marseille en chiffres (source CNC/2024)
- 13 établissements
- 72 écrans 
- 1 fauteuil pour 77 habitants (c’est 59 en France). La deuxième commune de France est ainsi 88e au classement des 122 communes de plus de 50 000 habitants équipées de salles de cinéma
- Prix moyen du ticket : 8,86 euros 
- 2,33 millions d’entrées
- 2,66 entrées par habitant
- Seulement quatre cinémas (30,8 % du parc marseillais) et 10 écrans (13,9 % du parc marseillais) sont classés Art et Essai en 2024. Sur l’ensemble du territoire, le parc Art et essai représente 62,8 % des établissements et 45,0 % des écrans

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Manu, t’as fait philo ? 

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Comment vous souhaiter une bonne année 2026 alors qu’elle commence par une agression de la première puissance économique et militaire mondiale sur un pays en déroute qu’elle a systématiquement appauvri, et affamé, par 20 années de sanctions économiques et 10 années d’embargo ? Est-ce à dire que les États-Unis d’Amérique n’ont jamais renoncé à l’extension de leur empire, de l’Amérique centrale au Groenland, considérant qu’il est naturel que les « grands » pays aient des « zones d’influence » ? Ils consacrent ainsi un principe d’inégalité entre les Etats-Uniens et les autres Américains et s’alignent sur les politiques d’annexion de la Chine, de la Russie et d’Israël. Bref, ils transforment leur impérialisme économique en impérialisme militaire.

De fait, depuis le 3 janvier un nouvel ordre mondial s’affirme. Le président français se réjouit dans un tweet de la chute d’un dictateur, sans mesurer que cette approbation irresponsable bafoue un Droit international que la France a contribué à inventer. L’Europe aussi joue la timorée, tandis qu’une partie de la gauche semble oublier la répression madurienne et l’exil massif des Vénézuéliens (8 millions) fuyant un régime qui s’accroche au pouvoir.  Et la difficulté pour la Colombie et Cuba, eux-mêmes dans l’œil du cyclone trumpien, d’accueillir ces réfugiés.  

Les Lumières contre la force

Il ne s’agit pas, entre ces deux déraisons, de définir une position médiane, mais d’en appeler à une pensée dialectique  et de rappeler des principes. Ceux du droit international et des démocraties modernes, établis par des siècles de réflexion philosophique sur la force et la loi. 

Que Trump n’ait jamais lu ces textes n’étonnera personne, mais le président de la république française ne saurait les ignorer, puisqu’ils ont fondé la Nation qu’il gouverne, et représente internationalement.

Première leçon de philosophie pour Manu, niveau début de Terminale. On commence par le plus simple, Rousseau, parce qu’il écrit sans ironie et sans passer par la fiction.

« La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? »

 Et encore, toujours dans Le Contrat social.

«  Sitôt que c’est la force qui fait le droit, toute force qui surmonte la première succède à son droit. »  

Pour Rousseau, non seulement le pouvoir acquis par la force n’a pas de légitimité, mais il engendre une succession de rapports de force, de renversements et de coups d’état, établissant un cercle vicieux dont on ne peut sortir que par l’établissement d’un droit reposant sur « la vertu ».

Une notion chère à Montesquieu, qui anticipait aussi la notion de « bien commun » dont le souci doit animer le législateur. Un bien commun qui ne peut découler de la force, mais que les armées  (les forces « armées » par la loi) et les polices (les forces de la polis, la cité) doivent au contraire protéger. 

Les Classiques sans procès

Un siècle avant lui, plus enfoncés dans une monarchie absolue et très loin d’un horizon démocratique, Pascal et La Fontaine posaient, par la fable ou la pensée, les rapports existants entre la force et la loi. Ou plus exactement, avec la force sans la loi. 

«  La raison du plus fort est toujours la meilleure », disait le fabuliste, mettant en scène un agneau innocent qui raisonnait parfaitement, et inutilement, face à un loup qui n’a aucun droit pour lui mais qui « l’emporte et puis le mange /  sans autre forme de procès » au bout de la fable. Fin brutale et logique pour les proies que ne protège pas encore un « contrat social ».

 Car « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ».  La pensée de Pascal, si simple, lue souvent comme une justification de l’usage de la force par les « forces de l’ordre », n’affirme qu’une chose, révolutionnaire en ces temps arbitraires : il faut que la force soit du côté de ce qui est juste, pour que l’on puisse envisager d’édifier et de maintenir une société non tyrannique. 

Les limites de la démocratie

Le Venezuela de Maduro est une tyrannie parce qu’elle s’est maintenue par la force, contre une autre force, économique, états-unienne, qui veut accaparer ses richesses. Celle-ci, plus forte, légitimée par la « tyrannie de la majorité » que Tocqueville redoutait pour la démocratie américaine a élu Trump, et renversé Maduro comme le prédisait Rousseau, en bafouant le droit international, et la constitution américaine elle-même. 

Rien de juste ne pourra en sortir, à moins que la société américaine, qui a inventé le référendum d’initiative populaire, que l’Union européenne, créée pour protéger les démocraties et garantir la paix,  que l’ONU, fondée après le traumatisme de la Seconde guerre mondiale, ne retrouvent le seul chemin qui a pu, un jour, les rendre grands : celui d’un bien commun mondialisé, défendu par la diplomatie.

Le discours d’investiture de Mamdani peut nous le faire espérer : cette Amérique aussi existe,  portée par la flamme commune de la Liberté que la France a offerte à la République américaine qui ouvrait ses bras aux migrants.

Agnès Freschel 


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Une légende plus vraie que nature

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Lea Arthemise ©Julia Marois

L’île de la Réunion, anciennement nommée île Bourbon, reste inhabitée jusqu’au milieu du XVIIe siècle, avant d’être progressivement peuplée par des colons français et des esclaves venus d’Afrique. Elle est alors aussi un repaire pour de nombreux pirates qui sillonnent l’océan Indien, et dont certains sont encore bien vivants dans la mémoire des Réunionnais.

À partir de la figure centrale de Léone, dite le diab (diable), et de son époux Jo, chasseur infatigable du trésor mythique d’un célèbre pirate nommé « La Buse », Léa Arthémise dresse le portrait d’une famille réunionnaise en marge de la bienséance imposée.

L’autrice aborde de manière indirecte les problèmes politiques et sociétaux qui imprègnent l’île : les tentatives de « blanchiment » des femmes créoles dans le but de monter dans la hiérarchie sociale, la violence inouïe des stérilisations forcées dans les années 1960 et 70, « l’exotisation » des personnes créoles dans l’Hexagone encore aujourd’hui.

L’originalité de l’ouvrage tient à sa langue, poétique et sensible, mêlée de créole, ainsi qu’au va-et-vient constant entre l’histoire et la fiction, le passé et le présent, l’île regrettée et l’Hexagone rêvé. Le lecteur est bercé, souvent remué, par ce flux et reflux qui transforme les légendes en histoire et la réalité en mythes.

GABRIELLE BONNET

Une île à l’envers, Léa Arthemise
Héliotrope - 18 €

Relire Marie Vieux-Chauvet

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Marie Vieux-Chauvet © X-DR

Publié en 1957, La danse sur le volcan de Marie Vieux-Chauvet plonge dans les méandres de la révolution haïtienne. Au cœur de ce roman, le deuxième de l’autrice – après Fille d’Haïti (1954)qui explore déjà les thèmes qui traverseront toute son œuvre : la condition des femmes,les hiérarchies sociales et raciales –, se trouve Minette, jeune femme métisse dotée d’une voix prodigieuse qui va bouleverser les conventions de Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle.

Découverte dans les rues de Port-au-Prince par un professeur de musique blanc, Minette devient la première femme de couleur à se produire au prestigieux Théâtre de Port-au-Prince, brisant les barrières raciales qui régissent la société coloniale. Malgré son talent exceptionnel et les ovations du public blanc, Minette reste exclue des bals qui suivent les représentations et ne reçoit aucun salaire pour ses performances. Admise sur scène, elle reste rejetée du monde social qu’elle divertit.

La transformation de la jeune femme d’artiste naïve en militante engagée constitue le fil conducteur de ce roman foisonnant, qui s’inspire d’une histoire réelle. Minette et sa sœur Lise ont effectivement franchi les frontières raciales pour se produire au Théâtre Saint-Domingue dans les années précédant la révolution. L’historien haïtien Jean Fouchard avait documenté leur histoire en 1955, et Vieux-Chauvet a su transformer ce récit historique en une fresque romanesque.

Une métaphore de l’explosion

Le titre du roman n’est pas anodin. Le « volcan » prêt à entrer en éruption, représente les tensions croissantes de la guerre raciale brutale qui s’apprête à éclater. Dans cette société coloniale française, la hiérarchie basée sur la couleur de peau crée une atmosphère oppressante où les personnes libres de couleur, les « affranchis », occupent une position ambiguë : ni esclaves, ni véritablement libres. Le roman explore les contradictions internes de cette société en transition.

Beaucoup d’affranchis fomentent dans l’ombre la révolte qui va bientôt éclater contre les colons, grands propriétaires, en cachant les « marrons », ces esclaves en fuite qui se cachent dans les forêts. Mais certains possèdent eux aussi des esclaves, parfois guère mieux lotis. Les blancs ne forment pas non plus un bloc homogène. Certains, nourris par les idéaux des Lumières, professent des discours égalitaires et émancipateurs, tandis que d’autres, notamment les « petits blancs » pauvres, développent une conscience de classe fragile et ambivalente, parfois solidaire des opprimés, parfois farouchement raciste. Cette porosité morale, où les rôles d’oppresseurs et d’opprimés se chevauchent, constitue l’un des grands enjeux du roman.

Née à Port-au-Prince en 1916, Marie Vieux-Chauvet a grandi dans une société où les femmes n’ont eu accès à l’enseignement supérieur que dans les années 1930 et au droit de vote qu’en 1957 et dans un entourage qui considérait les femmes écrivaines comme folles. Son œuvre témoigne d’un engagement sans faille contre l’injustice. Après La Danse sur le volcan, elle publiera sa trilogie la plus célèbre, Amour, Colère et Folie (1968), dont le portrait sans concession de la dictature de François Duvalier la contraindra à l’exil. Vivant sous surveillance constante et craignant pour sa vie, elle s’installe à New York où elle mourra en 1973, à l’âge de 57 ans, après avoir retiré son œuvre de la vente sous la pression de sa famille. Pendant plus de trente ans, les quelques exemplaires sauvés de ses romans ont circulé clandestinement dans les milieux universitaires américains et haïtiens, contribuant au statut légendaire de l’autrice. Ce n’est qu’à partir de 2004 que le travail de celle que Dany Laferrière qualifiait de « romancière lucide et indomptable » est réédité. Aujourd’hui les éditions Zulma s’en emparent pour notre plus grand bonheur.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Danse sur le volcan, Marie Vieux-Chauvet
Zulma - 23 €

Brûler grand, brûler tout

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Juliette Oury © X-DR

Émilie est magistrate du parquet, substitut du procureur dans une petite ville du Doubs. Elle adore son métier, elle y croit, elle veut être utile. Mais la réalité la rattrape :
elle bosse 100 heures par semaine, elle dort avec son téléphone, mange avec son téléphone, « baise » avec son téléphone. La moindre sonnerie est un ordre : garde à vue, conjoint violent, mineurs en fugue, stup’, urgence judiciaire, mails, double appel, décisions à prendre…

« Des constellations de misères grandissaient, scintillaient et éclataient dans mon cerveau », éprouve-t-elle. Toujours absorber. Au début, elle se sent forte, indispensable, « excitée comme du désir ». Puis, elle s’effondre. Petit à petit, son corps lâche. Trous noirs, paralysies. Un jour, elle est incapable d’écrire un simple mail. Un autre, elle s’évanouit sur un parking. Dans un style vif, alerte, haché, ce roman – qui aura pour beaucoup de lecteurs un air de documentaire – nous fait ressentir la dégringolade qui s’annonce : le souffle coupé, le corps pris dans du béton, « l’impression d’être dans la queue pour l’abattoir ». Si elle se tait, Mehdi, son compagnon, voit tout. Il s’inquiète. Le mot est lâché : « burn-out » littéralement « griller de l’intérieur ».

Souffrance systémique

On retrouve notre héroïne dans un centre un peu new age, qui accueille ceux qui ont craqué. Émilie accepte de s’y rendre pour une semaine. Là, elle rencontre d’autres personnes en lambeaux : Christine, broyée par un fonds d’investissement, Mathilde, RH devenue secrétaire générale dans un hôpital psy, Virginie, infirmière dans un hôpital public, rincée, Éliane, travailleuse sociale proche de la retraite, usée par une vie d’enfance en danger et Alexandre, seul homme, persuadé de ne pas être à sa place, arrogant et sceptique qui juge et toise les « pauvres femmes » qui l’entourent. Toutes partagent leurs symptômes, leurs colères, leurs humiliations professionnelles, leur culpabilité aussi de laisser tomber : « Parce que je sais ce que ça voudrait dire, une personne en moins au parquet, pour les justiciables et pour mes collègues ».

En s’écoutant, elles prennent conscience que leur souffrance n’est pas individuelle mais systémique à l’organisation du travail dans un monde capitaliste : harcèlement, reporting, incivilités quotidiennes, les deadlines, les TTU (très très urgents), les ordres et les contre-ordres : « on se gratte toutes là où ça nous a fait mal, comme si arracher nos croûtes, comme si comparer nos prurits allait nous soulager. On jette tout ça au milieu du salon, et quand Alexandre propose “les syndicats”, Éliane, une autre pensionnaire, le fusille du regard ».

Au fil des témoignages et des fissures qui s’ouvrent chez chaque personnage, Brûler grand démontre combien l’épuisement n’est jamais une faiblesse personnelle mais le symptôme d’un système qui déraille qui consume les individus : brutalement ou à petit feu.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Brûler grand, Juliette Oury 
Éditions de l’Observatoire - 21 €
Parution le 9 janvier

Littérature acoustique

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Anne Savelli © Francesca Mantovani

Bruits n’est pas un roman. Il s’agit plus d’une expérience littéraire qui se développe dans un ouvrage structuré en 24 heures, 1 440 minutes. Chaque saut de ligne correspond à une minute supplémentaire, un fragment de vie.Située dans une ville imaginaire, l’action progresse en fonction des bruits, des sons, des voix, des silences. Le texte débute à [06:00] et se termine à [05:59].

Tout commence par la fugue de F, une petite fille en manteau rouge. Nous la suivons en train de courir. Elle fuit, on ne sait trop ni qui ni quoi, un lieu dont on ne sait pas non plus s’il s’agit d’un squat ou d’un appartement de cité… Autour d’elle les voix des adultes, des claquements de porte, une descente de police, mais aucune trace de parents. Tandis qu’elle court pour trouver un abri, elle, mais aussi la ville et ses bruits autour d’elle, se transforme. On croise un flic, des éboueurs, une chatte, une femme dans le coma sur fond, de ronflement de frigos, de sirènes, une ville saturée de sons.

Collecte sonore

Anne Savelli a mis plusieurs années à collecter le plus d’éléments sonores possibles, puisés auprès de musiciens, d’ouvriers de chantiers, dans différentes villes, de différentes tailles. Ils donnent corps à la forme littéraire qui saisit à la fois le mouvement, le temps et l’environnement, l’écriture, le son et l’image, ce qui bruisse, ce qui gronde, ce qui grince. Elle aime faire remarquer à quel point la langue française est pauvre en mots pour décrire les sons quand elle est si riche pour décrire le visuel. Ses pas l’ont régulièrement mené à Marseille où La Marelle l’a accueilli deux fois en résidence de création dont une pour ce projet de janvier à juin 2021.

Plus qu’une simple lecture, c’est aussi une expérience d’écoute qu’Anne Savelli nous propose. À travers les minutes qui s’égrènent, on réalise à quel point nous subissons les bruits, nous nous laissons envahir, traverser par eux, sans jamais y prêter attention – sauf quand ils nous agressent –, sans vraiment les écouter, les analyser, les interroger.

Tout au long du processus de création de cette littérature acoustique, Savelli a composé, comme une suite de mouvements, une série de podcast « lire le bruit », que l’on peut écouter sur son site (annesavelli.fr) « Le bruit, dit-elle, c’est ce qui reste quand tout le reste s’effondre. » Une phrase qui résonne lors des drames, des incendies, des attentats mais peut-être aussi lors de nos effondrements personnels, quand seul résonne encore à l’intérieur de nous, le souffle d’un cœur, d’une respiration ou le silence infini de la solitude.

Savelli est aussi membre d’un collectif d’auteurs et créateurs sonores et vidéo l’aiRnU (Littérature Radio Numérique) pour lesquels la littérature est partout et ne peut être réduite à l’actualité littéraire ni aux morceaux choisis des anthologies.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Bruits, Anne Savelli
Actes Sud - 23,50 €
Parution le 7 janvier

La jeunesse entre en scène

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Swann-chef-©Oak

Pour fêter la nouvelle année, la scène lyrique marseillaise invite ce 10 janvier Swann van Rechem pour diriger son Orchestre philharmonique. Révélation chef d’orchestre aux Victoires de la musique classique 2024, le jeune chef lillois (25 ans) présentera un programme transversal, où se côtoieront Loewe, Chabrier, De Falla et Johann Strauss II.

Le programme débute par l’ouverture de My Fair Lady, écrit par le compositeur américain Frederick Loewe pour les comédies musicales de Broadway, et où l’on reconnaît l’héritage classique des opérettes viennoises. On reste à Vienne, et sa valse, avec Johann Strauss II, puis du romantisme avec une pièce virtuose pour basson de Carl Maria Von Weber. Le public va retrouver également la Fête Polonaise de l’opéra-comique Le Roi malgré lui d’Emmanuel Chabrier, la plus lyrique des Danses slaves – la Danse slave n°2 – de Dvořák, ainsi que le folklore andalou dans El Sombrero de tres picos de Manuel de Falla.

Un jeune talent

Originaire de Lille, Swann van Rechem est lauréat du 58e Concours international de jeunes chefs d’orchestre à Besançon en 2023 pour lequel il reçoit le Grand prix de direction, le « Coup de cœur de l’orchestre » ainsi que le « Coup de cœur du public », devenant ainsi le premier français à remporter ce prix depuis 18 ans.

Après avoir étudié la percussion au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, il s’initie à la direction d’orchestre auprès de Jean-Sébastien Béreau. Il poursuit ensuite sa formation au Conservatorium van Amsterdam avec Antony Hermus, Karel Deseure et Ed Spanjaard.

LAVINIA SCOTT

Concert du Nouvel an
10 janvier
Opéra de Marseille

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Les étudiants aux manettes

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Les studios de Radio Zaï © X-DR

Ce jeudi 4 décembre, c’est une journée chargée, même effervescente, qui attend l’énergique Graeme Reid, responsable de Radio Zaï. Depuis quelques temps, cette radio indépendante à la ligne éditoriale engagée, inclusive et antiraciste, séduit de nombreux étudiants de la ville, qui viennent produire du contenu avec le matériel qu’on leur laisse à disposition.

Les locaux de Radio Zaï sont situés à Aix-en-Provence, au dernier étage de la MJC Prévert, boulevard de la République. Elle est composée de trois salles d’enregistrements tapissées de mousse anti-bruit, avec micros et logiciels installés, pianos et tasses de thé.

Aujourd’hui, ce sont deux étudiantes en licence de sociologie, Loïs et Tova, qui sont venues monter un podcast pour leur cours d’anthropologie de l’immigration. Elles viennent ici pour l’informalité de la radio aixoise, et l’enthousiasme de Graeme : « Il croit plus en nous que nous en nous-même ! », ajoute-t-elle en souriant. D’ailleurs, pour venir enregistrer ici, nul besoin d’avoir un bon niveau. « Ça donne envie de refaire de la radio par la suite », se réjouit Loïs. « J’avais vraiment besoin de faire un truc en dehors de la fac. »

Dans une salle de répétition au rez-de-chaussée de la MJC, Gabin, un autre étudiant, tient le même discours. « Je voulais sortir du cadre des Beaux-arts », explique-t-il. Lui, a rencontré Graeme à la Fête de la musique 2024, et depuis, il l’aide à organiser des concerts avec Radio Zaï. Ce jeudi, il est là pour préparer un concert qui doit se tenir dans quelques jours. Des stands de vente de fanzine, affiches et BD sont aussi prévus. En trois jours, ils vont créer des affiches, des tracts, concevoir les éclairages, et dessiner les visuels projetés sur le drap blanc étendu derrière la scène. Un format de spectacle appelé « Tiny d’Aix Concerts » qui commence à se faire un nom : le musée Granet vient de leur en commander quatre pour sa prochaine exposition.

Une inclusivité d’utilité publique

Ces derniers temps, la radio accompagne de plus en plus de jeunes. La raison : Abdou, un étudiant en info-com, qui avait tellement d’idées d’émissions qu’il a monté des campagnes de communication pour trouver des volontaires. Alors, depuis quelques semaines, les étudiants défilent dans les salles d’enregistrement de Radio Zaï. Graeme est ravi, mais s’inquiète cependant de devoir bientôt refuser des projets : « Avant, on diffusait tout parce qu’on était petit… Maintenant, on va être plus exigeants, et on va essayer de mieux aiguiller les volontaires. »

GABRIELLE SAUVIAT

Exarchia : utopie à la grecque

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Après Nanterre, du bidonville à la cité, et Du taudis au Airbnb sur le mal-logement à Marseille, parus aux éditions Agone, Victor Collet y publie Vivre sans police, du long été au crépuscule d’Exarchia. Exarchia est un quartier d’Athènes, fameux pour sa résistance à l’État, au point qu’à partir de 2008, et durant près d’une décennie, les habitants ont vécu quasiment sans présence policière. L’auteur a beaucoup séjourné là-bas, attiré par l’aura libertaire d’Exarchia, comme nombre de militants venus de pays européens, voire plus lointains.

Mais en tant que chercheur indépendant, docteur en sciences politiques et sociologie, il a voulu aller au delà de « l’anarcho-tourisme », comprendre comment cette parenthèse, exceptionnelle dans une grande capitale occidentale, a pu perdurer. Par une configuration géographique : Exarchia forme un triangle de rues étroites, propice aux blocages comme aux échappées. Par une culture antifasciste nourrie depuis le soulèvement, en 1973, des étudiants de l’école Polytechnique d’Athènes contre la dictature des colonels.

Pas de police, est-ce capital ?

Victor Collet entremêle récits et analyses personnels avec des témoignages d’habitants collectés au fil de années. Loin d’être en perpétuelle émeute, le quartier est vert, planté d’orangers, la plupart du temps tranquille. Surtout, décrit Marisa, « Il n’y a pas de banques. Pas de magasins de luxe. Pas de bagnoles. » On y trouve de multiples centres sociaux et cantines auto-gérées, cruciales durant la terrible crise économique subie par la Grèce. L’auteur n’occulte rien des difficultés de vivre au quotidien en ayant desserré l’emprise de l’État : les conflits incessants entre assemblées, les différends portant sur l’auto-défense ou l’accueil des migrants, la lutte contre la mafia et ses drogues, la gentrification due à Airbnb. Mais on referme l’ouvrage avec une sensation de foisonnement, de potentialités. C’est peut-être cela qui a nourri le mythe Exarchia : dans nos villes ultra-strandardisées par le capitalisme, entre McDo et H&M, remettre de l’incertain en mouvement.

GAËLLE CLOAREC

Vivre sans police, de Victor Collet

Éditions Agone - 22 €

À venir

Une rencontre avec l'auteur est prévue le 23 janvier (17h) à la librairie Maupetit, Marseille.

Leçon des ténèbres

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Russell Banks © Chase Twichell

Ce n’est pas vraiment un roman, mais certainement un triptyque : les trois nouvelles d’American Spirits, indépendantes, se déroulent dans la même petite ville fictive, Sam Dent, au nord de l’État de New York, avec un narrateur qui se signale discrètement d’un « nous », parfois, sans s’y mettre en scène autrement qu’en promeneur.

Les protagonistes, couples et familles blanches portant casquettes MAGA et idées courtes, y sont confronté·es à des actes d’extrême violence. Ce sont des réacs fiers de leur histoire, de leurs maisons et de leurs armes, mais qui se voient confrontés au mal absolu, au meurtre de sang froid, au déchaînement sauvage. Une réalité de la société américaine, où le taux d’homicides par millier d’habitants est six fois plus élevé qu’en France.

La dentelle narrative de Russell Banks agit comme un révélateur du suspense, mais aussi comme une consolation. Les phrases s’élancent, belles, cadencées, dégraissées de toute surcharge ornementale, distillant quelques indices qui font avancer les trois récits haletants, mais construisent aussi un monde, une ville dans l’épaisseur et la complexité de la société rurale américaine. Celle qui vote Trump et qui, depuis la mort de Russell Banks, l’a réélu à la tête du monde, comme l’écrivain le pressentait.

L’Amérique n’a jamais été grande

Les prédateurs imaginés par Russell Banks, soutien affirmé de Bernie Sanders, ont pourtant des caractéristiques peu attendues sous la plume d’un écrivain progressiste : l’un porte kippa, d’autres sont des french canadians, ou un couple lesbien. Mais leur intrusion dans le petit bourg de Sam Dent, édifié sur une réserve indienne, révèle de fait les dysfonctionnements et inadaptations fondamentales du modèle américain.

Drogue, maternité défaillante, alcool, masculinisme, culte des armes et des bagnoles, compétition sociale, appauvrissement latent et repli sur la cellule familiale sont les caractéristiques de cet « esprit » américain, hanté à la fois par les revenants de l’histoire, et les effluves des spiritueux. Voter Trump y est naturel, fondé sur l’illusion d’une Amérique immuable qu’il s’agirait de rendre grande à nouveau. Erreur contre laquelle Russell Banks, par la force de ses métaphores, prémunit avec une rare force : cette Amérique là n’existe pas, n’a jamais existé, la « forêt primitive » était peuplée de Natives, et la société américaine est indéniablement un creuset de cultures qui ne survivront que dans l’acceptation de sa complexité. Et de sa nature.

La description de la forêt, de la chasse au cerf, des paysages, des chiens d’attaque ou de garde, rappelle que les sociétés humaines se construisent « sur » des terrains. La dernière phrase, d’une sidérante beauté, conclut l’œuvre d’un immense romancier par un vœu. Celui que « nous émergions des bois pour entrer dans la maison ».

Agnès Freschel

American Spirits, de Russell Banks

Traduction Pierre Furlan
Actes Sud – 22,8 €

Parution février 2026