lundi 18 mai 2026
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Une scène de Ménage en pleine rue

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Mizu d’Élise Vigneron © X-DR

De Cadenet à La Tour d’Aigues, en passant par Cucuron, Lauris et l’Étang de la Bonde, les arts sortent des salles pour investir les rues de Vaucluse ! Fort du succès de l’an dernier – 13 000 spectateur·ices –, Le Grand Ménage de printemps s’impose désormais comme un rendez-vous incontournable de la région. Au programme : 17 compagnies, 33 représentations et 7 jours de fête. À la lisière du théâtre, du cirque, de la musique et d’autres performances, le festival promet un événement festif et familial, mêlant compagnies locales et nationales autour de créations souvent pensées pour la rue.

Des créations innovantes

Cette année encore, le festival mise sur une panoplie de dispositifs originaux. Le collectif Les Aimants propose à deux reprises, à La Tour d’Aigues, (18 et 19 avril), Appartement Témoin, une installation immersive où le public devient témoin invisible, invité à imaginer des scènes à partir de simples bribes de conversations. Avec Se sauver, la Compagnie Jeannette propose de mettre en scène différentes trajectoires de femmes dans les rues de Cadenet. Il sera alors possible de les rencontrer par hasard, au détour d’une placette (24, 25 avril) puis à une représentation officielle le 26 avril.

La création de Karin Holmström L’Absent·e (10, 11 avril, Lauris) donne naissance à une fiction inédite créée spécialement pour le festival et nourrie par des récits collectés en amont. Une performance éphémère qui interroge la mémoire et les récits. Autre proposition singulière, Goldi, (18 avril, La Tour d’Aigues) porté par Johnny Seyx, explore avec humour les liens entre Boucle d’Or et la naissance du hip-hop, à mi-chemin entre conférence et performance. Enfin, parmi les temps forts, Mizu, (18 avril, Étang de la Bonde) création d’Élise Vigneron et Satchie Noro, embarque le public dans un voyage poétique autour de l’eau, mêlant danse, glace et marionnette.

Seul·es en scène

Le festival accueillera aussi des formes plus intimistes. Le 24 avril, au boulodrome de Cucuron, Nathalie, choriste issue d’un milieu conservateur, se révélera être une véritable rappeuse et livrera une performance musico-clownesque. De son côté, dans Georgette K7, prévu à Cadenet (25 et 26 avril), Mathias Forge s’interroge sur le sens même du spectacle à partir d’une cassette audio enregistrée par sa mère. Avec La Mare où l’on se mire, (25, 26 avril, Cadenet) Fabrice Groléat, accompagné de ses amis les canards, mêle quant à lui théâtre d’objet et marionnette à travers une relecture du Vilain petit canard. Mais un festival, c’est aussi des moments collectifs : fanfares, bals et concerts animeront les soirées. La fanfare TG’L fera danser Cadenet le 26 avril, tandis que le groupe marseillais Levantiko revisitera des chansons grecques et turques à travers des sonorités électro le 25 avril à Cadenet.

CARLA LORANG

Le Grand Ménage de Printemps
10 au 26 avril
Divers villages, Sud-Luberon

« Il ne sait pas qu’il nous a massacrés »

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La France, Empire © Pauline Legoff

Dans son exploration du thème de l’oubli, la Biennale des écritures du réel s’intéresse notamment à l’effacement volontaire de certains événements des mémoires collectives. La France, Empire, seul en scène didactique et autobiographique de Nicolas Lambert s’inscrit on ne peut plus parfaitement dans cet axe de réflexion.

Nicolas Lambert grandit dans une Picardie encore très marquée par le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. Sur le monument aux mort, beaucoup de noms d’hommes de sa famille. Un autre monument est dédié aux morts d’Indochine, ce qui intrigue le jeune Nicolas qui ne trouve pas ce pays sur le globe terrestre.

Il vit avenue Charles-de-Gaulle, en est très fier car il admire « l’homme du 18 juin » comme l’appelle sa grand-mère. Son grand-père lui chante La casquette du père Bugeaud. « J’aimais bien, mais je ne savais pas qui c’était Bugeaud », ce général qui regroupait des Algérien·nes dans des grottes pour les enfumer. À l’école, on ne parle pas de la colonisation, et peu des « événements d’Algérie ».

En replongeant dans ces souvenirs, le comédien rend compte de l’ampleur du tabou colonial, et de la manière dont celui-ci a façonné notre roman national. Il raconte aussi comment il a découvert les horreurs de la colonisation au Sénégal, lors d’une tournée internationale. « Il ne sait pas qu’il nous a massacrés » se sont moqués ses amis sénégalais, avant de lui expliquer le sort des tirailleurs africains, volontairement gommés des récits de la Libération, puis fusillés pour avoir réclamé leur solde. Combien de morts ? « Quand on aime pas, on ne compte pas ».

Des mots pour bien décrire

Il raconte tout cela d’un air de conférencier un peu distrait, se laisse aller à des tangentes autobiographiques un peu superflues, imite Charles de Gaulle, Sarkozy et son discours de Dakar, une Marianne en thérapie… et le grammairien et star de la télévision Maître Capello. Ce dernier est le plus récurrent, accompagnant le récit d’importantes précisions lexicales qui rappellent que dans l’écriture du roman national, le choix des mots est primordial.

Ces tangentes et imitations créent un rythme assez inégal et rendent parfois la pièce difficilement lisible, mais n’empêchent cependant pas de saisir les informations importantes, rarement restituées de manière aussi dense. Car si les exactions coloniales sont de plus en plus reconnues et décriées, elles restent encore majoritairement minimisées, marginalisées alors qu’elles faisaient système, et certaines sont complètement passée sous silence, comme l’illustre Lambert lorsqu’il dit « Je ne savais pas qu’il y avait une guerre au Cameroun quand j’étais petit ».

CHLOÉ MACAIRE

Le spectacle a été donné dans le cadre de la Biennale des écritures du réel le 2 avril aux Archives départementales, Marseille.

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La Citadelle en « Résistances »

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Citadelle de Marseille © Isis Mecheraf

« Résistances », le choix du thème résonne avec force dans ce lieu qui fut un centre d’emprisonnement de figures comme Giono ou Jean Zay, et où le chantier d’insertion Acta Vista lutte depuis vingt ans contre l’exclusion sociale.

La saison débute le 18 avril avec une carte blanche aux partenaires : concerts et propositions artistiques investiront les espaces patrimoniaux restaurés – bastions, glacis, tour de garde, demi-lunes. Au programme : la performance aérienne LI(E)N de la Compagnie Appesa, à la croisée du cirque et des arts plastiques ; le solo de guitare augmentée Les propriétés étonnantes de Benjamin Dupé, hybridant guitare classique et dispositif électronique ; la performance immersive Repartez dans l’ombre ! de Chuglu au sommet du Haut-Fort ; l’exposition collective Uchronies réunissant Fanny Souade Sow, Elsa Martinez, Marie Hervé et Valentin Vert ; et un dancefloor disco pour enfants par le festival Basses Fréquences.

Musique et résidences

Plusieurs acteurs musicaux s’emparent du fort cette saison : le Off de Marsatac le 2 mai, encore le festival Basses Fréquences le 30 mai en open air, Le Makeda pour trois soirées en juillet, et la Fête de la Musique avec les chœurs du Conservatoire Pierre Barbizet, le Trio Houblon, la Maison du Chant, le Bal Klezmer de Léa Platini et un DJ set.

En mai, la Citadelle co-accueille l’ouverture de la Saison Méditerranée de l’Institut Français avec deux projets. D’abord Résistances et Désobéissances, une résidence croisée Tunisie-France prenant pour point de départ l’emprisonnement d’Habib Bourguiba au Fort entre 1939 et 1942. L’artiste Saber Zammouri sera accueilli à Marseille ; Hugo Mir-Valette se rendra à Tunis au B7L9. Les œuvres seront visibles en visites guidées dès le 18 mai, puis présentées à la Biennale des imaginaires numériques fin octobre 2026 et à la Biennale JAOU à Tunis.

De son côté, la Fondation Camargo présente Mondes Marins, programme multidisciplinaire sur les écologies marines méditerranéennes (février-octobre 2026), avec cinq artistes en résidence : Sonia Levy, Lamia Abi Azar, Bint Mbareh, Laure Winants et Vartan Avakian.

La Citadelle inaugure également un format de résidence longue durée : pour 2026-2029, le compositeur et guitariste Benjamin Dupé, fondateur de la compagnie Comme Je l’Entends, en est le premier résident. Sa présence donnera lieu à des rendez-vous mensuels publics et des projets d’éducation artistique.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Citadelle de Marseille
Du 18 avril à l'automne 2026
Fort d’Entrecasteaux, Marseille

La Mémoire trouée

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Kafka - Fragments © Valentin Haas

Présentées le 2 avril à Klap, Kafka – Fragments et Kata s’inscrivent dans des trajectoires différentes mais partagent un même point d’ancrage : une histoire familiale marquée par la séparation et la rupture.

Dans Kafka – Fragments, Clara Freschel entre dans Kafka par éclats. Des bribes de journal, des mots en allemand, des inflexions yiddish, des motifs qui reviennent, se heurtent, bifurquent. La pièce avance ainsi, par fragments, au plus près d’un imaginaire de l’angoisse, du ressassement et d’une folie qui affleure. La guitare et l’électronique de Jean-Marc Montera travaillent le mouvement, le déplacent, le mettent en tension. Quelque chose insiste, se défait, repart. Puis la pièce se ferme sur un autre régime de présence : le témoignage filmé de Ruth, tante de l’interprète, rescapée d’Auschwitz, racontant sa séparation d’avec son père, puis d’avec sa mère, au moment de la déportation. Après les éclats, cette parole arrive comme un seuil. Elle ne résout rien ; elle laisse au contraire la pièce au bord de ce qui, enfin dit, n’en demeure pas moins irréparable.

Faire face

Avec Kata, Anna Chirescu part d’un autre héritage : celui d’un père qui a fui la dictature de Ceausescu. Ce qui se transmet ici passe par le corps, par une pratique – les arts martiaux –pensée comme un mode de défense. Le mouvement s’organise à partir de gestes appris, répétés, tenus, dans une logique de préparation et de réponse. Mais la pièce ne s’y limite pas. Elle laisse apparaître autre chose : la volonté de réintroduire de la danse – la hora – dans cet ensemble contraint. Pas comme une forme installée, plutôt comme une tentative, une direction possible, qui reste en tension avec ce qui précède. Une image interviendra ici aussi : des hommes enchaînant des poses de karaté sur une plage de Bucarest.

Clara Freschel dansait le surgissement du souvenir, l’angoisse, la paranoïa précurseuse de Kafka, le ressassement. Chirescu place ces états dans une autre écriture : plus cadrée, plus retenue, mais traversée par la même inquiétude et une belle inventivité – mention spéciale à l’histoire introductive d’une rencontre amoureuse narrée par… un coing. Et déroulé par un corps lui aussi mûri et doré par une vie qui point et bombe son – joli – ventre.

SUZANNE CANESSA

Kafka – Fragments et Kata ont été dansés le 2 avril à Klap – Maison pour la Danse, Marseille.

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Impulsion : 10 ans de hip-hop

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Be.Girl par la Cie Uzumaki © Ville Elancourt

Dix ans que le festival Impulsion œuvre à mettre en avant la scène hip-hop. Et cette 10e édition se déroule du 10 au 19 avril, à Aubagne – au Théâtre Comœdia, à l’Espace des Libertés, à l’Avant-Scène – ainsi qu’une soirée à Gémenos, ne déroge pas à la règle. Le festival, toujours porté par la Compagnie En Phase, créée sous l’impulsion de Miguel Nosibor, prévoit créations inédites, spectacles d’improvisations, battles, concerts, une projection, des stages et une masterclass.

Impulsion s’ouvre sur sa soirée d’anniversaire. Miguel Nosibor, son directeur artistique, y présente une nouvelle création avec le Labo – groupe de danseurs hip-hop « avancés » de la Cie En Phase, présents sur scène chaque année depuis les débuts du festival. Ce spectacle, proposé en extérieur devant l’Espace des Libertés, sera suivi d’un grand concert avec du gospel (Massilia Sounds Gospel), des musiciens (Lowmax) et Miguel Nosibor.

Juste après le concert, c’est l’évènement Bring your Flow, créé il y a quelques années. « Sur scène, il y a un collectif de musiciens avec basse, batterie, guitare et clavier, mais aussi un DJ et une pianiste. Les danseurs peuvent choisir d’improviser avec les musiciens, le DJ ou la pianiste », explique Miguel Nosibor. Un « moment de danse unique » poursuit le directeur artistique.

La suite du festival inclut une date au Théâtre de Gémenos – une soirée qui se déroule maintenant depuis trois éditions. Miguel Nosibor y présente une première version de sa nouvelle création intitulée Métamorphe. En deuxième partie, le public va découvrir Big Girls, une performance portée par cinq breakeuses de la Cie Uzumaki – sous la direction artistique de Valentine Nagataramos : « un spectacle qui interroge la place de la femme dans le milieu artistique » explique Miguel Nosibor.

Le festival propose également une soirée de concerts avec six jeunes talents originaires de Marseille, Aubagne et Avignon, en plus d’un collectif de 13 rappeurs aubagnais – 13K. « On accorde toujours une grande place à la scène locale » souligne Miguel Nosibor.

Du ciné et des stages

Au cinéma Le Pagnol est prévu une projection-débat du film Marmaille – film de Grégory Lucilly, et la veille, Impulsion reçoit une masterclass avec Joseph Go – pionnier et spécialiste du style New Jack Swing : une esthétique qui mêle danse africaine et funk.

Entre le 13 et le 17 s’articulent plusieurs stages. Un stage de graff avec Kitsa, mais surtout des stages de danse avec Miguel Nosibor, Lô Hoody et Bboy Harry – artiste brésilien invité depuis plusieurs années et excellent pédagogue selon le directeur artistique d’Impulsion.

Ces stages s’inscrivent par ailleurs dans ligne directrice de la Cie En Phase (créée en 2007) : une danse hip-hop « pour tous », en allant chercher les publics jeunes ou les publics éloignés de l’offre culturelle.

LAVINIA SCOTT

Impulsion
Du 10 au 19 avril
Divers lieux, Aubagne et Gémenos

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Flamenco rebelle

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© A.-M.T.

« Le flamenco est un cri », lance Maria Pérez d’emblée. Un cri né au carrefour des cultures, dans les marges de l’Espagne du XVe siècle. Pendant des siècles, la Convivencia avait permis la coexistence de juifs, musulmans et chrétiens. Puis la Reconquista catholique met fin à cet équilibre : ceux qui ne se convertissent pas sont expulsés ou tués. Gitans, juifs, musulmans et esclaves noirs se retrouvent alors soudés dans les marges, sous la pression. De cette communauté de déracinés naît un art transversal, à la fois musique, chant, danse et posture et dans lequel les costumes ont une grande importance. Le mot flamenco viendrait de l’arabe fellah mengo, le paysan sans domicile fixe, ces déracinés des montagnes de Grenade, mêlés aux gitans, peuple expulsé d’Inde au Ve siècle et arrivé en Espagne dix siècles plus tard.

L’histoire défile, illustrée d’extraits vidéo : Carmen Amaya, gitane du Somorrostro de Barcelone, première à danser en pantalon ; Antonio Gades ; la dynastie des Farrucos ; Lola Flores, « flamenca jusqu’aux os » sans être gitane. Maria Pérez remonte le fil : le triangle fondateur Séville-Cadix-Jerez, les cafés cantantes du XIXe siècle où les artistes commencent à vivre de leur art, l’ópera flamenca des arènes dans les années 1920, puis le concours de cante jondo organisé à Grenade en 1922 par Manuel de Falla et García Lorca pour sauver le chant de la marchandisation.

Le chant flamenco est une forme particulière : des strophes de trois à cinq vers, brèves sophistiquées comme des haïkus, qui ouvrent une fenêtre sur une tranche de vie. Sous Franco, le flamenco bascule dans les « espagnolades » nationalistes, trahison d’un art qui est, « comme le jazz et le rap, une rébellion ». Aujourd’hui, des artistes comme Rocío Molina – elle s’est publiquement déclarée lesbienne et a fait de son identité un matériau central de sa création au sein d’un art très codifié et genré – ou Israel Galván repoussent les frontières.

Pour clore la soirée, Justine Verlaque déroule les palos – soleá, alegrías, tango flamenco – et invite le public à frapper les palmas.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La conférence s’est déroulée le 5 avril au centre Soléa, Marseille.

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Festival de Pâques : trois soirs d’exception

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Mao Fujita au piano, Festival de Paques 2026 © Caroline Doutre

Fujita, virtuosité et humilité
Il entre sur scène comme s’il s’excusait d’être là. Et pourtant, Mao Fujita compte parmi les pianistes les plus incroyables de sa génération. Encore étudiant à l’Université de musique de Tokyo en 2017, le jeune japonais remportait le premier prix du prestigieux Concours international Clara Haskil, en Suisse. Depuis, les récompenses s’accumulent, les scènes les plus prestigieuses s’ouvrent à lui, sans que rien ne semble altérer cette désarmante modestie.

Pour ce récital, Fujita avait conçu un programme d’une belle cohérence : une traversée de 120 ans de musique germanique, des premiers élans du romantisme à ses ultimes embrasements. De la Sonate n° 1 de Beethoven (op. 2), austère et foudroyante, aux Douze Variations de Berg, jusqu’aux Variations sérieuses de Mendelssohn, en passant par une courte pièce de Wagner, le pianiste a déroulé son fil conducteur avec rigueur et expressivité. La seconde partie, dominée par la monumentale Sonate n° 1 de Brahms, fut un sommet. Fujita y a déployé une puissance maîtrisée, un sens du phrasé qui laissent sans voix. L’Isoldes Liebestod de Wagner-Liszt, en conclusion a achevé de subjuguer la salle. Et comme pour prolonger l’enchantement, un bis tout en douceur : la Mélodie n° 1 de Rachmaninov, jouée avec une tendresse infinie.

Chamayou, l’élégance incarnée
Liszt et Wagner – beau-père et gendre, liés par l’admiration mutuelle autant que par la famille – étaient également au programme de cette seconde soirée. L’orchestre Les Siècles, dirigé par Jakob Lehmann, a ouvert les festivités avec Wagner : le Prélude et la Mort d’Isolde de Tristan, puis les pages de Parsifal : Prélude, Musique de transformation et Enchantement du Vendredi Saint. Lehmann conduit avec énergie, efficacité et rigueur, parfois au détriment de la nuance. Mais l’immense machinerie de l’orchestre Les Siècles est une formation solide et l’ensemble fait son effet.

Puis Bertrand Chamayou a pris place au piano pour les deux concertos de Liszt. Sa marque : la légèreté, l’élégance, l’efficacité, trois qualités qui épousent à merveille l’esprit lisztien. Le Concerto n° 1 en mi bémol majeur est une œuvre de combat, théâtrale dans ses contrastes. Chamayou y a tenu le rôle du héros virtuose avec une aisance souveraine. Le Concerto n° 2 en la majeur, plus introspectif et moins connu, est d’une tout autre nature : moins une joute entre soliste et orchestre qu’une longue conversation à bâtons rompus. Liszt y distribue généreusement les thèmes aux différents pupitres, et le piano tantôt chante, tantôt accompagne, tantôt commente. Le dialogue entre Chamayou et Robin Michael, violoncelle solo de l’orchestre Les Siècles, en est l’expression la plus poignante, presque un lied sans paroles. Une réussite ovationnée.

Passionnante « Passion »
La Passion selon saint Jean de Bach peut intimider par la densité de ses récitatifs. Sous la direction de Camille Delaforge, avec l’ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus, elle s’est révélée une expérience musicale captivante. Composée peu après l’installation de Bach à Leipzig, la Passion selon saint Jean est d’une immense force dramatique. Encore faut-il des interprètes capables d’en restituer l’élan et la profondeur. C’est pleinement le cas ici. La cheffe Camille Delaforge impose d’emblée une direction à la fois énergique et nuancée, épousant le discours narratif avec intelligence et enthousiasme. L’Évangéliste, incarné par le ténor Cyrille Dubois, est tout simplement remarquable : il confère au texte une musicalité, une douceur et une clarté qui tiennent l’auditeur en haleine d’un bout à l’autre. Les autres solistes sont à l’avenant. Marie Lys (soprano) et Marie-Nicole Lemieux (contralto) apportent chacune une belle couleur vocale. Les barytons Guilhem Worms (Jésus) et Mathieu Gourlet (Pilate) complètent un plateau de haute tenue. Le chœur Accentus, celui de Laurence Equilbey, illumine le célébrissime chœur d’ouverture Herr unser Herrscher, véritable torrent sonore qui lance l’œuvre avec une puissance et une pulsation irrésistible, avant de conclure dans le recueillement apaisant de Ruht wohl. Bach dans toute sa splendeur.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les concerts se sont déroulés les 3, 5 et 7 avril au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

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Écouter avant d’écrire

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Helena Janeczek © Yuma Martellanz

Zébuline. Vous collectez et écrivez des histoires vraies depuis plus de dix ans, notamment autour de la Méditerranée. En quoi un festival comme Effets Réels fait-il écho à votre démarche, et comment s’inscrit la veillée que vous proposez dans ce travail ?
François Beaune. Je passe beaucoup de temps à collecter des histoires, donc forcément, ça entre en résonance avec ce type de festival. La veillée, c’est quelque chose de très simple : on se retrouve, chacun vient avec une histoire, une anecdote marquante, et on la partage. Ce sont souvent des récits courts, avec un début et une fin – ce que Paul Auster appelait des histoires qui, paradoxalement, ressemblent plus à de la fiction que la vie elle-même. L’idée, c’est à la fois de les entendre, mais aussi de les mettre en commun, de constituer une sorte de mémoire collective. Et puis c’est un moment convivial : on mange, on boit, on s’écoute.

Le festival Effets Réels s’inscrit dans la Biennale d’Aix, met l’Italie à l’honneur. Quel regard portez-vous sur cette scène, et sur les formes de littérature du réel qui s’y développent aujourd’hui ?
Il existe en Italie une tradition assez forte d’écrivains qui sont aussi journalistes, et qui travaillent à partir du réel. Mais ce n’est pas propre à ce pays : on retrouve aussi ça aux États-Unis avec le New Journalism. En France, on a peut-être été un peu en retard, notamment à cause d’une tradition héritée du Nouveau Roman, où le style primait sur le sujet. Mais ces dernières années, il y a eu un rattrapage, avec des maisons d’édition qui ont remis en avant ces écritures – et nous restons un pays très riche en traductions. Aujourd’hui, les grandes œuvres de non-fiction circulent davantage et trouvent leur place.

Dans votre travail, l’écriture vient après l’écoute. Quel rôle donnez-vous aujourd’hui à la littérature de non-fiction ?
Pour moi, il y a d’abord un geste très simple : se mettre à l’écoute. Aller voir comment vivent les gens, ce qu’ils ont à raconter. Être écrivain, ce n’est pas seulement partir de soi, c’est aussi se mettre au service des histoires des autres. Ensuite vient la question de la forme : comment raconter ces récits pour qu’ils puissent toucher un public plus large ? Il y a quelque chose de profondément politique là-dedans. Ce qui me gêne parfois dans une certaine littérature de fiction, c’est qu’elle cherche à traiter des grandes thématiques comme le feraient les sciences humaines, au lieu de partir des individus eux-mêmes. Or la littérature fonctionne d’abord avec des personnages, des voix singulières. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller chercher des gens qui racontent quelque chose qu’on n’a jamais entendu, et de voir comment transmettre cela. Nous vivons dans une époque traversée par des conflits, des tensions très fortes. Dans ce contexte, prendre le temps d’écouter devient presque un acte nécessaire. La littérature peut servir à ça : non pas simplifier, mais rendre sensible la complexité des existences, et peut-être permettre de mieux comprendre comment on vit ensemble.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Au programme
Le festival Effets Réels se tiendra à Marseille le 10 avril et à Aix-en-Provence les 11 et 12 avril. Il comptera parmi ses intervenant·e·s ATLAS, François Beaune, Anastasia Fomitchova, Mar García Puig, Helena Janeczek, Sergiy Kvit, Boris Le Roy, Francesca Melandri, Sara Menetti, Tetyana Ogarkova, Anna Pazos, Alessandro Perissinotto, María Sánchez, Constantin Sigov, Vanessa Springora, Sylvie Tanette, Filippo Tuena et Dominique Vittoz.

L’Œuvre invisible : Le cinéaste qui effaçait ses traces

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Connaissez-vous Alexandre Trannoy ? Sans doute pas. Comme la plupart des gens. Même cinéphiles. Il a pourtant travaillé avec Jean-Claude Carrière, Claude Lelouch, Michel Boujut, Edouard Baer, Jacques Perrin, Lino Ventura, Anouk Aimée.

Réaliser un film sur un cinéaste inconnu qui n’a jamais terminé un seul film, n’a laissé derrière lui aucune bobine, aucune trace à la Cinémathèque française. Reconstituer son itinéraire à partir de rares photos, de quelques croquis de story board, de bribes d’articles sur des journaux d’époque, d’un vieux ticket de ciné, de témoignages. Collecter les anecdotes et se perdre en conjectures, c’est le projet assez fou, voire casse gueule, entrepris par Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, après une promesse faite à Jean Rochefort, ami de jeunesse d’Alexandre. Jean Rochefort leur avait parlé du « personnage ». Car Trannoy d’emblée est un personnage. La personne qu’il fut, est mystère et fiction. On ne peut l’appréhender que par l’imagination et l’empathie.

Génie ou imposteur ? Artiste maudit poursuivi par une malchance absolue ou mystificateur autodestructeur. Idéaliste ou malade mental ? Don Quichotte flamboyant ou cinéaste raté ? Le sujet se dérobe sans cesse, irréductible.

Les réalisateurs enquêtent : petites réussites, échecs souvent de leurs patientes investigations. Indice après indice, ils arrachent à l’oubli des fragments de vie. Ceux qui ont croisé Trannoy racontent… encore sous le charme, perplexes, ou furieux à l’instar de Robert Ackerman qui des années après, ne lui pardonne pas d’avoir brûlé tous les rushes du film qu’il produisait.

On va de la Croisette à Sunset Boulevard, de Paris au Salvador. Les films ne sont que des listes de titres. Le premier L’homme de l’aube flambe dans le brasier d’une voiture accidentée avant sa projection au festival de Cannes 1954. Il sabote The Last Point, un projet à Hollywood avec son idole de toujours Marlène Dietrich. Le Marin de Gilbraltar s’arrête après quelques jours de tournage. On le retrouve à Cinecittà cabriolant derrière Giuletta Masina. Il y aurait volé des bouts de pellicules vierges sur les bobines de La Strada ! Jusqu’à la fin de son parcours où il s’identifiera à Stanley Kubrick pour tourner un Napoléon à Fontainebleau, tout, dans sa vie, est inouï ! Inouïe aussi, alors que sa réputation de ne jamais finir un film est déjà établie, sa force de conviction pour embarquer dans ses rêves, producteurs et acteurs de renom.

Trop fou pour être vrai ?

On se prend à douter de ce qui est raconté là : n’est-ce pas une fiction déguisée en documentaire ? Et les syndromes d’imposture et d’inabouti vont-il rejoindre le film de Tembouret et Rodionov ? Leurs propres financeurs s’inquiètent. Mais Rochefort insiste. Et qui peut résister à Rochefort ? A côté d’une narration menée en off par Avril Tembouret, la voix chaude du grand comédien est au cœur de cette recherche. Pour Jean Rochefort, mort avant la fin du tournage, le film restera aussi inachevé que ceux de Trannoy.

L’œuvre invisible est un bonheur. Ce n’est pas seulement le portrait d’un cinéaste qui vivait dans des films qui n’existaient pas, mais aussi l’hommage à un cinéma disparu, une ode à l’amitié et à la force de la passion. Que reste-t-il d’un désir qui ne s’est pas concrétisé en œuvre ? Pour être invisible, l’œuvre n’a-t-elle pas existé ? Quelle folie ! commente Rochefort en évoquant les extravagances d’Alexandre, avec un mélange d’affection, de regret, de nostalgie, d’admiration. Alexandre Trannoy réussira sa mort présumée, disparaissant en 1980, dans un vol de reconnaissance au-dessus Pacifique, sans laisser de traces.

ELISE PADOVANI
L’œuvre invisible de Avril Tembouret et Vladimir Rodionov

En salle le 8 avril

Romería, le pélerinage à Vigo

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Après Été 93 en 2017, qui mettait en scène une fillette dont les parents mouraient du Sida et quittait Barcelone pour vivre chez son oncle, tante et cousine, dans la campagne catalane. Puis Nos Soleils, Ours d’or berlinois en 2022, qui chroniquait les difficultés d’une famille paysanne à Alcarràs, Carla Simón clôt sa trilogie autobiographique avec Romería où la protagoniste revient en Galice dont son père est originaire.

Marina (Llúcia Garcia) a 18 ans.  Elle a été adoptée très jeune et vit à Barcelone. A l’occasion d’une démarche administrative pour obtenir une bourse et intégrer une faculté de cinéma, elle s’aperçoit que son père biologique ne l’a pas reconnue. Elle doit alors reprendre contact avec ses grands parents pour qu’ils authentifient devant notaire cette filiation.

Marina entreprend le voyage vers Vigo, pour obtenir cette légalisation, mais surtout, guidée par le journal intime de sa mère écrit en 1983, pour reconstituer l’histoire d’amour de ses parents et comprendre pourquoi, alors qu’il est mort bien après sa naissance, son père n’est jamais venu la voir.

Elle rencontre ses oncles, tantes, cousins. Se confronte aux récits contradictoires de chacun sur ce père inconnu. Bute sur les non-dits, la rigidité du grand père, ancien directeur d’un Chantier naval, patriarche tout puissant et sur le déni de sa femme paralysée par les préjugés.

A l’écran, s’égrène le calendrier de ce séjour, ponctué par les grandes questions que se pose Marina : cinq jours de l’été 2004 pour les résoudre.

Les images instables tournées en DV par Marina rencontrent celles plus léchées de la réalisatrice. Scènes familiales où elle excelle à isoler la jeune fille et à se glisser dans son regard. Scènes presque documentaires de fêtes votives dans cet été galicien. Scènes fantasmées, épurées dans une lumière domptée par la chef op Hélène Louvart quand le film bascule et que la narration se fait presqu’exclusivement du point de vue de la mère. Les années 80, s’immiscent alors dans le présent. La soif de liberté post franquiste. La drogue, le sexe puis le séisme du sida. L’époque de Marina et celle de sa mère se font écho dans les mêmes paysages. Le duo qu’elle forme avec son cousin se superpose au couple de ses parents.

La mer elle est agitée ou calme mais ça reste la mer

Cette phrase tirée du carnet maternel qu’en voix off Marina lit ou se remémore, introduit et conclut le film. L’élément marin, est omniprésent dans Romería.

Dans le prénom de l’héroïne, dans sa double ascendance : océan Atlantique par le père, mer Méditerranée par la mère. Dans le décor : port, barque, bateau, crique.

La mer, lieu des jeux joyeux entre cousins, paradis originel. La mer, riche de symboles : mer-mère, surface miroitante et profondeur secrète, baptême et renaissance. La mer où les dauphins des dernières images semblent comme leurs ancêtres mythiques reconduire l’âme des morts vers l’au-delà.

Oui, le bleu infini est paysage et élément constitutif du film de Carla Simon. Le pèlerinage ( sens du mot espagnol « Romeria »)  est aussi une navigation avec, comme amer, l’immeuble où les parents de l’héroïne ont habité et de la terrasse duquel ils voyaient l’horizon et les îles Cies. Il faudra à Marina se repérer dans l’espace – faire au sens propre des « repérages » comme la cinéaste qu’elle est en train de devenir. Se repérer encore dans le temps, faire coïncider les dates, se glisser dans le regard des défunts ou, vêtue d’une robe rouge taillée dans un vêtement paternel, se glisser dans le corps de sa mère à laquelle, on le lui répète, elle ressemble tant !

Le film construit autour d’une douleur, consacre la naissance solaire de Marina en cinéaste débutante et témoigne de la subtilité de Carla Simón en cinéaste confirmée.

ELISE PADOVANI

Romería, de Carla Simón

en salle le 8 avril

Ad Vitam