Sammy Baloji, Clémentine Samba Mushidi, Kasaji, province du Lualaba, 2018. Avec l’aimable
autorisation de l’artiste et de la galerie Imane Farès, Paris
Avec Paysage prisme : une traversée katangaise, Sammy Baloji repart du Katanga, en République démocratique du Congo, pour interroger ce que les images font à l’histoire. Archives coloniales, photographies familiales, témoignages et paysages contemporains composent une enquête sur un territoire marqué par la sécession, les guerres du Shaba et l’extractivisme. Au centre, l’Hôtel Impala de Kolwezi, lieu familial confisqué par les conflits, noue histoire intime et récit politique.
Lee Shulman et Omar Victor Diop, Being There, 2023
Avec l’aimable autorisation des artistes.
À partir d’archives photographiques vernaculaires américaines des années 1950 et 1960, qui célèbrent le bonheur ordinaire d’une Amérique prospère, Lee Shulman et Omar Victor Diop proposent une relecture grinçante de la mémoire collective. Car derrière cette apparente insouciance se dessinent les réalités d’une société marquée par la ségrégation raciale et les inégalités.
En s’insérant, par un montage subtil, dans ces photographies d’époque, Omar Victor Diop fait surgir une présence noire absente des récits visuels dominants, révélant les mécanismes de l’exclusion, de la représentation et de l’effacement historique.
Eduard Albert « Billy » Meier, Troisième cliché d’une série de huit
images représentant un « vaisseau pléiadien », Ober-Säelegg, Suisse,
8 mars 1975. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de FIGU.
Que montrent réellement les photographies d’ovnis ? Conçue par Philippe Baudouin, lauréat de la bourse de recherche curatoriale 2025 des Rencontres d’Arles, l’exposition rassemble photographies, archives, publications, films et documents qui témoignent de plus d’un siècle de représentations de l’inconnu.
Une proposition qui ne cherche pas à démontrer ou à réfuter l’existence des ovnis, mais à interroger les images elles-mêmes : leur statut de preuve, leur pouvoir de fascination et les récits qu’elles engendrent. En confrontant documents scientifiques, témoignages, productions populaires et œuvres d’artistes, Nous ne sommes pas seuls expose les multiples usages de la photographie dans la construction de ces imaginaires.
Adam Broomberg, Oliver Chanarin, « P comme Peindre », Humains et
autres animaux, Tate Publishing, Londres, 2015
Avec l’aimable autorisation de Late Estate of Broomberg and
Chanarin.
Comment apprend-on à regarder une photographie ? Cette question est au cœur de R comme Regarder, exposition consacrée à un territoire négligé de l’histoire de la photographie : celui du livre photographique destiné à la jeunesse.
À travers une sélection d’ouvrages, d’images originales et de dispositifs éditoriaux, le parcours montre comment photographes, graphistes et éditeurs ont conçu, depuis plusieurs décennies, des livres capables d’initier les plus jeunes à la lecture des images. Loin d’être de simples supports pédagogiques, ces publications constituent un véritable laboratoire de création où se rencontrent narration, expérimentation graphique et transmission du regard.
Rebekka Deubner, Mains de maraîcher et manifestant à Saint-Soline 2 lors des semis, 2023, série la terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), 2023-2026
Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
La terre amoureuse est une immersion dans le quotidien et dans le monde des éleveur·ses, maraîcher·ères, militant·es et écologistes de Sainte-Soline. Rebekka Deubner s’y rend d’abord en 2023 aux cours de manifestations contre les projets de mégabassines, mais dévie son objectif vers l’ordinaire d’un lieu que rythment les saisons. La photographe capture et vit les gestes et actions répétées qui façonnent et transforment la terre dans un temps long, cyclique. Sur ces images immobiles, l’eau, comme un fil conducteur, traverse les images et rappelle sa valeur.
Ming Smith, Sun Ra Space II, 1978.Avec l’aimable autorisation de l’artiste
À l’église Saint-Anne, Lueur Nomade dépeint l’univers de la photographe afro-américaine Ming Smith. L’exposition rassemble des travaux de plusieurs décennies, donnant une vision d’ensemble sur sa manière d’appréhender le médium. Le regard de Ming Smith s’est construit d’un mélange de la culture africaine-américaine et de voyages vers une Europe imprégnée d’histoire de l’art. Une structure classique dessine ses images, que vient perturber de légers flous, posant l’atmosphère de souvenirs diffus. L’identité noire, centrale dans son œuvre, s’y exprime, empreinte d’une fluidité sensible, échappant à toute catégorisation.
Lisa Oppenheim, Steichen Study 5, 2024, Dye Transfer
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Tanya Bonakdar
Gallery, New York / Los Angeles.
Avec Monsieur Steichen, Lisa Oppenheim se livre à une exploration des potentialités de la photographie, au travers d’expérimentations en chambre noire, du procédé du « Dye Transfer » ou encore de manipulations à l’IA. La mutation des archives de Steichen – photographe et commissaire d’exposition américain d’origine luxembourgeoise – est le fil conducteur de cette exposition : elle hybride les iris capturées par l’artiste, fait de ses motifs organiques une série de textiles en soie et recompose ses pratiques. Ainsi, elle étire son héritage et propose l’idée de l’image comme un medium vivant qui se transforme à l’infini.
Anne-Lise Broyer, Port of Beirut, Lebanon, 2022
Courtesy of the artist.
L’entrée dans l’exposition d’Anne-Lise Broyer se fait par des voûtes de pierres taillées, dans l’ancienne abbaye romane de Montmajour, à quelques kilomètres d’Arles. Un cadre qui invite à la contemplation. Dans la grande salle qui lui est consacrée, les clichés argentiques verticaux sont alignés à hauteurs d’œil, telle une ligne d’horizon, ponctuée par de grands formats de la mer brumeuse. Les contours de cette immensité bleue, qui devient chez Anne-Lise Broyer nuances de gris vaporeux, ont été des théâtres de l’Histoire. Aujourd’hui, qu’en reste-t-il ? C’est ce que la photographe a tenté de capter par ses clichés, en se basant sur des textes de Philippe Sollers écrits pour le documentaire expérimental Méditerranée de Jean-Daniel Pollet.
Reconstruire ce qui est détruit
L’exposition est un voyage sur les côtes, allant de l’Italie au Maroc en suivant les traces de sculptures et de vestiges de l’Antiquité. La mise en relation des images est ici primordiale, chaque cliché se faisant écho, mettant constamment en lumière le lien entre passé et présent. Les ruines modernes sont mises en relation avec les temples. Les visages sont faits de pierres et de chairs, les yeux sont fixés sur le spectateur, figés dans l’éternité.
Ça et là, des poèmes, textes d’auteur·ices méditérannen·nes sur de grandes feuilles blanches apportent une dimension littéraire à la série très réussie de la photographe parisienne. Les nuances de gris donnent à voir les fissures, les endroits abîmés, l’inerte. Ils attirent notre regard sur le temps qui passe et la vie qui continue, coûte que coûte. Des clichés d’hommes et de femmes de dos, les yeux rivés vers la mer, symbolisent l’universalité du rapport à la mer, à l’apaisement. Le vivant y est célébré dans sa diversité, mais aussi dans son universalité. L’âme de la Méditerranée, sublimée.
MONA LOBERT
Méditerranée, est-ce là que l'on habitait ? Abbaye de Montmajour
Anne-Lise Broyer, Sidi-Bou-Saïd, Tunisie, 2024 | Tipaza, Algérie, 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Zébuline. Entre passés tragiques et présents incertains, vous posez un regard délicat sur les villes littorales. Quelle a été la genèse de cette série ?
Anne-Lise Broyer. J’ai été d’abord inspirée par le travail de Flaubert sur la question des ruines, lors d’une résidence à Carthage en 2017. Mais c’est surtout le film documentaire Méditerranée de Jean-Daniel Pollet qui a été le déclencheur de cette série, avec un texte de Philippe Sollers comme partition. J’ai voulu, à leur manière, partir en voyage photographique, sans conditionner mon regard. Je souhaitais faire dialoguer des ruines, des images de statues qui nous regardent depuis l’Antiquité, avec des personnes de chair qui appartiennent déjà au passé et seront, peut-être, les statues de demain.
Quel est votre rapport personnel à la Méditerranée ?
J’ai grandi dans le centre de la France, donc loin d’elle. Mais je l’ai beaucoup étudiée. Comme pour beaucoup je pense, le mot « Méditerranée » résonnait pour moi avec les vacances, des moments de vie joyeux. Mais en arpentant ses côtes, j’ai ressenti ce rapport à la mer très puissant. Plus on connaît la mer, moins on la voit d’un point de vue naïf. Elle représente une tragédie d’une grande douceur. Certains viennent la voir pour rêver, d’autres pour se changer les idées après une longue journée de travail. À Tanger par exemple, tombeau des phéniciens, on est assis sur l’histoire lorsque l’on se pose sur les ruines face à la mer.
Votre travail porte le message d’un attachement universel à la Méditerranée…
Je transmets un message d’abolition des frontières et des temporalités. La mer est un lieu commun et une mémoire commune, créant un mélange, un bain poétique. Cela fonctionne comme un chant photographique. La mer revient toujours, dans des tons gris, très doux, dans son horizontalité.
Comment avez-vous traité visuellement cette série ?
Je ne voulais pas appuyer la dramaturgie. Naturellement dans mon travail s’est installé une douceur. Pris en plein jour, les clichés sont en nuances de gris plein de soleil, il n’y a plus d’ombre, plus de relief. Il a une distance. Je voulais poser des inflexions sensibles à des questions politiques, notamment sur la guerre, l’immigration, qui se jouent quotidiennement. Ces territoires habités sont couverts de blessures que je voulais exposer, sans chercher à répondre nécessairement à des questions.
Les personnes que vous avez photographiées ont-elles influencé votre voyage ?
Oui, certaines personnes ont eu une influence sur les endroits que je visitais, elles ont enrichi mon voyage. Mais je souhaitais garder une forme d’anonymat. Ce que je recherchais, c’était le commun. Chacun peut se retrouver dans ces regards, ces personnes tournées vers la mer, les yeux qui cherchent l’autre côté de la rive.
Est-ce une évidence d’exposer cette série à Arles, ville chargée d’histoire ?
Cela a du sens car j’ai pris des photos d’Arles pour son histoire liée à l’empire romain, au-delà de son dialogue avec le pourtour méditerranéen. Donc oui, exposer dans cette ville a beaucoup de sens ! J’y présenterai une série de cent clichés argentiques sur les deux-cent-cinquante qui composent mon livre [sorti le 2 juillet, ndlr].
Paul Strand, Samuel J.K. Essoun, Shama, Ghana, 1964
Avec l’aimable autorisation de Paul Strand Archive et d’Aperture.
Voilà maintenant plusieurs années que cette exposition était dans les tuyaux. Prévue initialement en 2020, elle avait dû être déprogrammée en raison du Covid, qui rendait impossible son montage. Il a donc fallu attendre 2026 pour que cette histoire soit présentée au public d’Arles, dans une édition qui lui sied particulièrement bien. Jamais peut-être les Rencontres n’auront autant soulevé les questions post-coloniales dans leurs accroches, que ce soit avec Paul Kodjo, Katia Kameli ou Samy Baloji. Dans Ghana !, présentée au palais de l’Archevêché, la commissaire Damarice Amao raconte comment un jeune pays, sous l’impulsion de son leader Kwame Nkrumah, a utilisé la photographie pour s’affirmer en tant que nation, et se débarrasser des clichés coloniaux racistes et paternalistes.
Nkrumah à la D.A.
Le début de l’histoire a une date bien précise, le 6 mars 1957 : exit l’empire britannique, la Côte de l’Or devient le Ghana, indépendant après plus de 80 ans de colonisation. À la tête de ce jeune pays, Kwame Nkrumah, premier ministre aux idées socialistes, qui mena la lutte pour libérer son pays. C’est ce dernier, et son administration, qui invitent deux photographes américains à venir documenter ce pays : Paul Strand et Willis E. Bell. Les deux sortiront chacun un livre, Ghana : An African Portrait et The Roadmakers, qui sont à la fois le cœur et le point de départ de cette exposition.
Sur les murs de la salle principale, il y a donc les tirages issus de ces livres pionniers. D’un côté celui Bell, et en face celui de Strand. Le premier, co-écrit avec l’écrivaine ghanéenne Efua Sutherland, rassemble une centaine de photos prises en 1959 au moyen format. On y voit le récit d’un pays qui s’industrialise et se reconstruit ; un tableau noir devant lequel un homme s’instruit ; une rangée d’infirmières effectuant une tournée d’inspection ; un autobus flambant neuf qui passe un pont métallique. Dans le livre, les photos sont ponctuées de textes et d’adages ghanéens qui « viennent renforcer un récit faisant subtilement écho au programme politique de Nkrumah » écrit pudiquement l’exposition, qui ne lâchera jamais le terme de propagande.
En face, l’exposition présente le travail de Paul Strand. Il est arrivé au Ghana seulement quelques années après Bell, en 1964. Mais son livre ne sortira qu’en 1976, peu de temps avant sa mort, et quatre ans après celle de Nkrumah. Sur les photos capturées à la chambre, Paul Strand évoque, avec ce crâne d’éléphant ou cet arbre, le Ghana des temps anciens, bien avant la parenthèse coloniale. Architecture et savoir-faire traditionnels traversent d’ailleurs son livre, offrant au Ghana une image positive de son histoire, après une colonisation qui ne cessera, ici ou ailleurs, de la dénigrer.
Une œuvre qui infuse
Outre les deux auteurs américains, cette exposition est aussi l’occasion de retrouver le photographe ghanéen James Barnor, déjà présent à Arles en 2022 pour une grande exposition monographique. Dans ses clichés, on voit le premier ministre de retour de Londres après la conférence des Premiers ministres du Commonwealth, accueilli en héros et au milieu de son peuple. Ou un autre, de ce même Kwame Nkrumah, en famille, sur un simple sofa. Mais la puissance de ses photos réside dans ce qu’elle montre de la société ghanéenne, avant ou après son indépendance. Des scènes de joie lors de fiançailles, un petit déjeuner en famille, ou le portrait d’une jeune employée pensive, dans des tirages grands formats à la vitalité saisissante.
À côté de la figure tutélaire de James Barnor, le parcours met en lumière la scène artistique ghanéenne contemporaine. Intimité et histoires familiales se retrouvent dans l’œuvre de Denyse Gawu-Mensa intitulée Nsasawa. L’artiste rassemble des portraits de sa famille dans le Ghana post-indépendance qu’elle vient découper, coller, imprimer sur textile. 600 portraits, parfois les mêmes personnes répétées, forment ensemble un impressionnant motif, à la fragilité soignée.
La même énergie, le même aller-retour entre le passé et le présent, se retrouvent dans les photos-tableaux de Carlos Idun-Tawiah. Des mises en scène qui jouent des codes du passé, mais qui respirent le présent. Comme sur cette photo où un adulte cire les chaussures d’un enfant en costard bien trop large ; avec au premier plan ce jeune homme à vélo, tout sourire, qui regarde vers l’avant. Vous l’avez certainement reconnue, c’est la photo qui signe l’affiche de cette édition des Rencontres 2026. Une image qui résume beaucoup de propositions à découvrir cette année, où le passé, même désagréable, s’installe dans notre présent. Mais avec joie, il était temps.
Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022 Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta.