dimanche 22 février 2026
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Poétique du collectif

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Slava Snowshow © Veronique Vial

Tout a été dit à propos du Slava’s Snow Show et de son créateur Slava Polunin, ce clown jaune en pantoufles rouges, et ses acolytes avec leurs invraisemblables bonnets à oreilles démesurées et leurs chaussures disproportionnées. Le récit, enserré entre deux trains dont les bruitages évoquent la présence, convoque la palette de toute une vie passant de la comédie à la tragédie avec le même étonnement, la même simplicité. L’absurde y devient vraisemblable, le rire, métaphysique, la poésie, ossature du monde… Tout devient fascinant, hypnotique, dans la perpétuation du rite magique qu’est le spectacle. Mais ce qui frappe, au-delà de tout cela, c’est la capacité à créer un public uni : la solidarité entre les spectateurs et les artistes se noue lorsque ces derniers décident de grimper sur les sièges et de passer d’un rang à l’autre en sollicitant les mains secourables des personnes assises tandis que les clowns se tiennent en équilibre d’un accoudoir à l’autre. Spontanément, les bras se tendent, guident, empêchent les chutes… L’ensemble de l’auditoire est sollicité lorsqu’une immense toile d’araignée vient envelopper la totalité du parterre, chaque rangée tirant au-dessus d’elle le tissu afin de le faire passer au rang supérieur. Pas une main qui ne se tende, pas un regard qui ne cherche à anticiper le mouvement, mais un élan collectif uni sur un même propos. Ne serait-ce que pour cela et les énormes ballons qui viennent clore le spectacle de leurs bondissements aléatoires « guidés » par les enfants et les adultes (ces derniers sont loin d’être en reste !), ce spectacle rêveur et poétique, qui nous installe dans ses tableaux de neige et ses univers de brumes où niassent des personnages fantasmagoriques, est un inestimable bain de jouvence où les notions de liberté et d’humanité solidaire prennent sens.

MARYVONNE COLOMBANI

Slava’s Snow Show a été joué du 25 au 29 janvier, au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

Un anniversaire romantique

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Requiem de Fauré © Julien Benhamou

Le Chœur Accentus, chœur de chambre devenu une référence dans l’univers de la musique vocale et Insula Orchestra, ensemble qui joue sur des instruments d’époque, tous deux fondés et dirigés par Laurence Equilbey, fêtaient respectivement leurs trente et quarante ans. 

Au programme, deux œuvres permettaient de goûter la palette subtile du chœur et de l’orchestre menés par la battue précise et intelligente de leur cheffe. Le rarement donné Oratorio Saint François d’Assises de Charles Gounod, redécouvert un siècle après sa composition (la partition de 1891, que l’on croyait perdue, fut exhumée des archives des Sœurs de la Charité de Saint-Louis), ouvrait le spectacle, sublime de sobriété dans l’épaisseur de son écriture lyrique. La voix du ténor Amitaï Pati épouse avec élégance la partition qui demande des passages délicats entre les registres de poitrine et de tête, de même que celle ample et mélodieuse du baryton Samuel Hasselhorn. Les accents du chœur répondent aux solistes, bouleversants d’expressivité. Le dialogue entre le saint et le Christ en croix prend une dimension spirituelle tandis que les anges en chœur rompent avec le caractère tragique du propos dans une réconciliation lente et apaisée. Cette union de l’être et du monde trouve son accomplissement dans le Requiem de Fauré qui est enchaîné sans pause avec l’oratorio, prolongement poétique qui maintient le public en apesanteur.

Voix séraphique
Ce « Requiem doux comme moi-même», souriait le compositeur qui affirmait ne pas avoir écrit ce monument de la littérature musicale pour une occasion particulière mais « pour le plaisir », évite la colère du Dies Irae et n’en conserve que le dernier verset, Pie Jesus, prière de conclusion, portée par la voix séraphique de Lenny Bardet, soliste soprano, enfant de la maîtrise des Bouches-du Rhône dirigée par Samuel Coquard. Le jeune chanteur, baigné par une douche de lumière, offre la pureté de sa voix à la mélodie qui semble plus angélique qu’humaine. La mort n’est pas sujet de terreur pour Fauré qui écrivait à son propos : « je la sens comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur d’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux ». L’ensemble du Requiem, conçu comme un tissage fin de prières chantées, trouve des échos fulgurants dans l’interprétation menée par Laurence Equilbey. Les vagues sonores viennent transporter les âmes, on côtoie l’indicible, baignés des effluves célestes. Les agitations et les angoisses s’apaisent. On reste suspendu dans un univers de paix et de beauté. 

Le directeur des lieux, Dominique Bluzet, saluera au terme de la représentation la présence fidèle de Laurence Equilbey et de ses ensembles dès la première année de fonctionnement du Grand Théâtre. Une fois n’est pas coutume (on ne « bisse » pas après un Requiem), la cheffe faisait reprendre le final In Paradisum, libérant toutes les tensions pour entrer dans un univers de joie célébré par la clarté radieuse des vents. 

MARYVONNE COLOMBANI

Spectacle joué le 17 février, au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Un continent imaginaire

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Shadi Fathi et Zé Luis Nascimento aux Suds, en hiver 2023 © Florent Gardin

Le week-end démarra en Argentine pour se conclure au Brésil. Pour les habitués des musiques du monde et du festival arlésien Les Suds, le voyage aurait pu sembler un peu court. Mais du concert de La Yegros accueilli vendredi soir par les Passagers du Zinc dans leur Rotonde de Châteaurenard à celui de Dom la Nena, dimanche après-midi, dans la chapelle Saint-Martin-du-Méjan surplombant les berges du Rhône arlésien, ce sont des milliers de kilomètres de diversité culturelle que les artistes de la programmation nous inviteront à parcourir. Des artistes à l’engagement généreux sur scène et qui ont aussi en commun le goût de la rencontre, du frottement. Plus de dix ans après sa mise sur orbite avec l’album Viene de Mí, la plus argentine des Montpelliéraines, La Yegros, continue de déplacer les foules avec sa cumbia nourrie de sonorités électroniques.

Douceur et espièglerie
Si son répertoire s’est étoffé de bientôt trois autres opus, on ne peut s’empêcher de préférer ses anciens morceaux au pouvoir dansant redoutablement efficace, incarnant à la perfection l’énergie chaude et contagieuse des rythmes traditionnels sud-américains. De la violoncelliste originaire de Porto Alegre installée à Paris, Dom la Nena, on retient avant tout son aisance à créer une atmosphère baignée de douceur et d’espièglerie. Elle n’a besoin ni de virtuosité à l’archet ni d’être une chanteuse d’exception pour ravir le public séduit par ses boucles qui échafaudent des chansons mélodieuses, originales ou reprises de compositeurs brésiliens. La veille, au Cargo de nuit, c’est un alliage musical détonnant qui fera transpirer l’auditoire. Celui, survolté et rugueux, de Throes + The Shine, trio luso-angolais dopé au kuduro, à l’électro et au punk rock. Une formation de laquelle émerge une rage émancipatrice, portée par un chanteur sur ressort, lui-même soutenu dans sa furie par un batteur implacable. Mais la plus enivrante des surprises viendra d’un continent imaginaire aux frontières floutées par la soliste Shadi Fathi et le percussionniste Zé Luis Nascimento. Une rencontre dans l’écrin boisé d’une des splendides salles du Museon Arlaten et dont il ne fallait surtout pas attendre une quelconque fusion entre la musique iranienne et des rythmes supposés brésiliens. Pour caractériser le moment qui unit l’instrumentiste née à Téhéran et le musicien originaire de Salvador de Bahia, il est même difficile d’évoquer un dialogue tant l’évidence de la convergence, la cohérence de l’échange et la pertinence de l’intention relèvent du chœur. La colonne vertébrale des deux sets de trente minutes chacun (dont le contenu est défini par l’heure à laquelle ils sont joués et donc l’ambiance de la journée qui y correspond) reste la musique classique persane à laquelle Shadi Fathi se consacre depuis l’âge de 7 ans. Mais elle est délicatement et savamment colorée par les interventions d’un Zé Luis au sommet de son inspiration. Une harmonie étonnante que les artistes expliquent en partie par leurs parcours musicaux respectifs, nés de l’exil et façonnés par les rencontres.

LUDOVIC TOMAS

Les Suds, en hiver ont eu lieu du 8 au 12 février dans le Pays d’Arles.

Première fois, premiers émois

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Sans frapper © Alter Ego Production, CVB

C’est peut-être toujours La Première Fois mais ce n’est jamais la même avec la jeune équipe des Films du Gabian qui se renouvelle depuis 2008. Toujours en revanche le même désir de rencontre, de partage et de découverte du monde. Pour cette 14e édition du festival du premier documentaire qui se déroule du 28 février au 4 mars, après Dominique Cabrera, Alessandra Celesia, Hassen Ferhani, Eve Duchemin et bien d’autres, c’est Alexe Poukine qui en est l’invitée d’honneur. Réalisatrice et scénariste, elle a voulu d’abord devenir comédienne avant d’étudier la philosophie, l’arabe, l’ethnologie puis le documentaire à Lussas, en Ardèche. Après son film de fin d’études, Petites Morts, elle réalise, en 2013, Dormir, dormir dans les pierres, sur l’exclusion et la précarité, sélectionné dans plusieurs festivals internationaux. En 2019, ce sera Sans frapper, primé dans de nombreux festivals  C’est ce documentaire, où quatorze acteurs donnent à entendre les paroles d’une victime de viol  avant de livrer leur ressenti personnel sur cette agression, que la réalisatrice belge présentera à la soirée d’ouverture, le 28 février à 20 heures, au cinéma Les Variétés, à Marseille. Le lendemain après-midi, à La Baleine, Alexe Poukine donne une master class, suivie de la projection de Dormir, dormir dans les pierres. Le festival se poursuit au Videodrome 2* avec quinze premiers films qui parlent de transformations sociales, intimes, politiques. En voiture au Maroc avec Petit Taxi de Samy Sidali, au Liban avec Fiasco de Nicolas Khoury, dans une cour d’école avec Dans la nuit, des enfants de Jeanne Mayer, en Syrie avec Deux morceaux de mémoire de Diala Al Hindaoui, à Lens où Chaylla tente de se libérer d’une relation conjugale violente dans le documentaire de Cara Teper et Paul Pirritano… Sans oublier la séance en partenariat avec le collectif Copie Carbone, le 3 mars (16 heures) :  une écoute collective de la création sonore « Route terre », voix de femmes de marins à Douarnenez.

ANNIE GAVA

*https://www.videodrome2.fr/le-videodrome-2-est-a-bout-de-souffle/

La Première Fois
Du 28 février au 4 mars
Divers cinémas, Marseille
festival-lapremierefois.org

« C’est toujours difficile de faire son coming out »

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Olivier Peyon © A.G.

Zébuline. Le roman de Philippe Besson, Arrête avec tes mensonges, est paru en 2017. Quand avez- vous eu l’idée d’adapter ce livre ? Et pourquoi ?
Olivier Peyon. J’ai eu l’idée d’adapter le livre en 2016 ! Souvent les éditeurs envoient les livres avant leur parution, en particulier à des producteurs. Un producteur m’a appelé et m’a demandé si je voulais l’adapter ; je l’ai lu et j’ai trouvé très originale la rencontre entre l’écrivain et le fils de son premier amour. En gros, le roman se passe dans un café, à Bordeaux, puis à Paris. La rencontre est prétexte à des discussions, des souvenirs. Philippe Besson écrit toujours des choses très sensibles mais les codes littéraires et cinématographiques ne sont pas les mêmes. Il a fallu que je trouve un contexte, le monde du cognac, quelque chose qui puisse générer une action. J’ai rencontré Philippe Besson que je ne connaissais pas. Entre temps, le livre était devenu un best seller, jusqu’à 175 000 ventes. Je lui ai dit « votre roman est plutôt tourné vers le passé, moi je voudrais faire un récit au présent. » Et ça lui a plu. 

Comment avez- vous travaillé avec vos co-scénaristes, Vincent Poymiro, Arthur Cahn et Cécilia Rouaud ? Philippe Besson est-il intervenu au moment de l’écriture ou à la fin ?
Philippe Besson m’a dit « les plus grandes trahisons font les meilleures adaptations ». J’ai eu à cœur des respecter l’esprit du roman ; j’ai inventé des personnages. Avec les scénaristes cela a été compliqué car j’ai changé de producteur. En fait, j’ai en grande partie écrit le scénario tout seul. Mon intention de départ était de développer la relation père/fils. Philippe Besson n’est pas intervenu mais comme le livre est une autobiographie, j’ai été très attentif. On est devenus amis, je lui parlais du casting, je me sentais responsable, et je le tenais au courant pour l’associer au processus. Il me racontait des anecdotes comme celle du pastis. J’ai lu tous ses romans et me suis renseigné auprès de son éditrice. C’est ma vision de Philippe Besson mais il s’est totalement reconnu dans le personnage de Stéphane Belcourt qu’incarne Guillaume de Tonquédec.

Pour incarner Stephane Belcourt, vous avez pensé à Guillaume de Tonquédec dès l’écriture ?
Non mais cela a été une telle évidence pour moi. Il lui ressemble pas mal et on a accentué la ressemblance par la coupe de cheveux, les lunettes et d’autres détails.

Comment cela s’est passé pour les deux jeunes acteurs, Jérémy Gillet et Julien de Saint Jean, qui ont eu des scènes de sexe pas évidentes à tourner ?
Ce sont des comédiens professionnels. On a fait un casting et cela a été long. Pour le casting, on voit les comédiens séparément. Puis on fait des répétitions pour former des duos. Pour eux, cela a été une telle évidence ! Ils sont devenus amis et ainsi cela a été plus facile de tourner les scènes de sexe. On a vraiment travaillé à trois. Ils avaient lu le roman qu’ils adoraient et avaient compris que ces scènes étaient importantes pour le film.

Et d’où vient l’idée du cognac Baussony ?
L’action se passe à Barbezieux qui est à 40 kilomètres de Cognac. Je voulais une unité d’action et dans le roman une phrase dit que les parents du jeune Thomas sont viticulteurs. J’avais fait un documentaire sur la maison Hennessy. Un milieu que je connaissais bien, une ville qui correspondait au milieu de province que décrit le roman. J’ai donc déplacé l’action ici. Hennessy nous a permis de tourner chez eux, une chance, dans leurs chais et même dans la maison historique de la famille qui n’avait jamais été filmée. Des décors assez beaux. Et j’ai inventé une marque, le cognac Baussony, plus provinciale et plus modeste qu’Hennessy, leader mondial du marché. La ferme des parents de Thomas n’a pas été facile à trouver. Lors de la visite, la fermière, une vieille dame très bavarde, me raconte des tas de choses, me montre la chambre de son fils, mort, me confie qu’elle avait rêvé d’être comédienne dans sa jeunesse, qu’elle adorait Jean-Paul Belmondo… Je lui ai donc proposé le rôle et Victor Belmondo (qui joue Lucas Andrieu, ndlr) a pris en charge toute la scène ; il lui a posé des questions sur sa vie : une scène improvisée. Cela a été un moment très fort du tournage, en particulier quand on atourné dans la chambre de son fils, mort, un lieu chargé d’histoire et d’émotion. 

Vous avez aussi inventé un personnage qui n est pas dans le roman, Gaëlle, que joue Guilaine Londez.
Il y a dans le roman un thème très fort, le rapport à la province, et je devais l’incarner par un personnage, une problématique. Stéphane Belcourt a eu du mal à revenir dans sa ville qu’il avait fuie. Je voulais dire qu’on peut résister. Gaëlle dit « rester n’est pas forcément subir ».Guilaine est une grande comédienne à qui on donne souvent des rôles de cruche. Je voulais jouer avec son personnage pour aller ailleurs. Je voulais que le spectateur se retrouve face à elle comme Stéphane Belcourt face à Gaëlle et la découvre au fil du film. 

Le sujet, l’homosexualité et le fait de faire son coming out, vous parait–il important à traiter en 2023 ?
C’est toujours difficile de faire son coming out. Pour un jeune, c’est même une épreuve. Il faut réfléchir plus que quelqu’un qui n’a pas à se confronter à la différence. C’est vraiment une épreuve de vie.

Quels sont vos projets ?
En 2021, j’ai écrit une bande dessinée, En toute conscience, (éditions Delcourt)sur l’euthanasie et le suicide assisté. J’ai suivi une association à Toulouse. Une histoire d’engagement. On suit un petit groupe de militants qui accompagnent les membres dans leur dernier voyage et revendiquent le droit d’aider tout le monde. Un jour, débarque une jeune de 20 ans qui veut mourir à la suite d’un chagrin d’amour. Sous prétexte de l’aider à mourir, ils vont lui redonner le gout de vivre. Je vais adapter cette bande dessinée.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA 

Arrête avec tes mensonges, d’Olivier Peyon
Sorti depuis le 22 février
Olivier Peyon présentait son film en avant-première le 7 février au cinéma Les Variétés, à Marseille 

Navigation en eaux troubles

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La jeune maison d’édition marseillaise Le bruit du mondes’est donnée pour vocation de « révéler une littérature capable d’enrichir nos imaginaires et d’élargir nos horizons ». Rien d’étonnant alors qu’elle fasse une place au polar et accueille aujourd’hui, au sein d’un catalogue exigeant et éclectique, Le cimetière de la mer, premier ouvrage traduit en français d’Aslak Nore, auteur etéditeur norvégien, installé à Marseille lui aussi.

Dans quelle catégorie ranger ce roman foisonnant ? Thriller psychologique? Saga familiale, dans la grande tradition nordique ? Polar géopolitique ? Roman d’aventures ? Le captivantcimetière de la mer est un peu tout cela… Plus de 500 pages qu’on a du mal à lâcher, fourmillant de personnages, de lieux, de péripéties et de rebondissements, avec un remarquable sens du tempo et de l’intrigue. Quelques mots de l’intrigue justement. Pas trop pour ne pas gâcher le plaisir. 

Des énigmes
L’histoire s’ouvre sur le suicide de Vera Lind, matriarche de la puissante famille Falck. Cette mort bouleverse tout le clan, d’autant plus que le testament de Vera a disparu et que l’existence d’un manuscrit compromettant refait surface. Renaissent alors les rivalités anciennes. Ressurgit un passé que certains voudraient bien laisser dans le « cimetière de la mer », là où l’express côtier DS Prinsesse Ragnhild fit naufrage en 1940. Et se pose la question cruciale de la vérité. Jusqu’où la chercher, tout en restant loyale à la famille ? C’est ce que ne cesse de se demander Sasha, une des principales protagonistes, résolue à élucider les énigmes de la vie de sa grand-mère chérie.

Ce récit haletant propose plus d’un voyage. Dans le temps d’abord, puisqu’il va et vient entre aujourd’hui et l’époque de la seconde guerre mondiale. Dans l’espace également, car s’il navigue volontiers dans les eaux norvégiennes, il fait aussi de nombreuses escales dans les zones de combat du Moyen-Orient : Liban des années 1980, Kurdistan actuel… Ce faisant, il met au jour les manœuvres très sombres (et bien cachées) d’une Norvège apparemment si lisse, si soucieuse de démocratie et de paix… Histoire familiale et histoire nationale s’imbriquent habilement dans ce roman à l’intrigue très scénarisée, qui n’est pas sans rappeler – l’auteur le déclare lui-même – certaines séries où les guerres de succession font rage. Ce premier volet très réussi se termine d’ailleurs sur un cliffhanger stupéfiant, qui laisse présager une suite tout aussi percutante. On l’attend de pied ferme.

FRED ROBERT

Le cimetière de la mer, d’Aslak Nore 
Le bruit du monde - 25 € 

« L’horreur absolue »

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J'ai trop peur © Christophe Raynaud de Lage

La rentrée des classes approche, rentrée qui s’annonce particulière pour le pré-ado campé avec conviction et tendresse par Théodora Marcadé. Et pour cause, la jeune bouture qui divise encore ses années en deux – il a « 10 ans et demi » – quitte le confort et la sécurité de l’école primaire pour l’enfer annoncé du collège. Les vacances en Bretagne, le soleil, les mouettes et les invectives des copains en tous genres n’y font rien : cet enfant qui commence à ne plus en être un, reste terrifié à l’idée de se retrouver petit parmi les grands. Il rencontre sur son chemin l’hilarant ado Francis, incarné avec délice par l’étonnante Camille Roy,qui l’avertit car il sait de quoi il parle – c’est un grand, il a quatorze ans ! Le collège, c’est, comme redouté, « l’horreur absolue », la fin de l’innocence. Ponctué de poses de hip-hop délicieusement approximatives et de tics de langage gratinés, son précis de survie en cas de racket, de harcèlement, ou tout simplement de situation embarrassante constitue un des grands moments du spectacle écrit et mis en scène par David Lescot. Les nombreuses interventions de la petite sœur, « deux ans et demi : aucun intérêt », valent également le détour. Lyn Thibault, gonflée à l’hélium et impressionnante d’incarnation, prête des traits attachants et un babillage redoutable à cet archétype souvent exploré par la littérature jeunesse, mais rarement avec autant de tranchant. La mise en scène, dépouillée, regorge d’idées comiques qui font mouche auprès d’un public familial réunissant des enfants à partir de sept ans, de jeunes pré-ados mais également leurs parents, hilares – le feu d’artifice récoltera lui aussi son lot de fous rires. J’ai trop peur fourmille également d’idées poétiques étonnantes pour suggérer les différents lieux mais aussi les émotions traversées par ce personnage bien conçu. La plus grande réussite de David Lescot se situe cependant dans la caractérisation du personnage central, dont la balourdise mais aussi la grâce suggère ce temps distinct de mue entre enfance et adolescence, où le tragique n’est jamais loin.

SUZANNE CANESSA

J’ai trop peur a été joué les 7 et 8 février, au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Du théâtre ou de la fabrication du mythe

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L'Uruguayen © Denis Caviglia

Peu importe si Copi n’avait pas conçu son texte pour le théâtre. Stephan Pastor donne merveilleusement vie à L’Uruguayen, longue lettre-journal adressée à un certain « maître » ou « connard »… Le comédien se glisse avec intelligence au cœur des articulations du récit, nous entraîne dans sa folie surréaliste (on se croirait parfois plongés dans un poème de Leiris), sa luxuriance de paysages d’atmosphères que nous pouvons interpréter à notre guise : dénonciation politique de la dictature, introspection, autofiction, métaphysique de l’écriture… La mise en scène permet l’éclosion du jeu grâce à son évidente simplicité. D’emblée, la lumière éclaire alternativement les joues, le front du protagoniste, comme pour décrire le passage inéluctable des jours. Le comédien se voit enserré dans un carré esquissé par quatre longs câbles venus des cintres, où se concentrent tous les gestes du quotidien : se laver, s’habiller, manger, dormir, bouger… Tandis que quatre chutes de sable créant au sol des cercles parfaits dessinent un espace plus grand (symbolique d’un carré terrien et d’un cercle mystique ?). Ces limites seront franchies, transgression du corps qui s’affranchit des frontières à l’instar des mots qui repoussent leurs propres contours. 

Le narrateur fait des miracles
Tout semble dissimuler un autre sens. Les mots sont mis en doute ; le langage crée depuis le néant, lui accorde une existence, mais la capacité à percevoir hors du langage nous est interdite. La fiction est autant la matérialisation de l’abstraction qu’une réécriture fantasque qui nous ouvre de nouveaux territoires. Les rues changent de place, la mer disparaît, tous les habitants meurent, puis ressuscitent. Le narrateur fait des miracles. Et ne parlons pas de ce qui arrive au Président de l’Uruguay ! Les mimiques, les gestes, les déplacements, les grimaces, les syllabes exacerbées (« Ra, ra, ra… Rat ? »), le visage qui se tord, en une respiration qui se cherche, sont menés au cordeau. Le texte, puissamment rythmé, est articulé en des variations qui vont de la poésie à l’humour et l’ironie glaçante. On suit le conteur au fil de son imagination foisonnante. Le théâtre devient mythe au sens premier du terme, fable, récit. Et si les mots nous fuient à l’instar du sable que nous ne pouvons retenir, reste l’art du théâtre qui gagne ici un nouveau fleuron.

MARYVONNE COLOMBANI

L’Uruguayen a été joué le 7 février, au Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence

Alexandrie, un phare à travers les siècles

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Asl Cavuolu Gordian Knot, 2013 Ceramique © Asl Cavuolu Courtoisie Isabella Mehmet Icoz photo Hadiye Cangokce

On vous épargnera l’allusion à Claude François : l’exposition qui s’ouvre au Mucem est de toute façon fort éloignée des paillettes et déhanchés du disco. Il s’agit plutôt, selon l’un des commissaires, Arnaud Quertinmon, de « gratter le vernis d’Alexandrie ». De s’immerger dans l’historicité de cette ville depuis sa fondation par Alexandre le Grand en 331 av. J.-C., à travers les périodes antique, médiévale, moderne et contemporaine. Un processus qui peut s’avérer frustrant, souligne le conservateur des antiquités égyptiennes et proche-orientales au Musée royal de Mariemont (Belgique) : « La réalité des sciences historiques est ce qu’elle est, fragmentée, incomplète. » Peu de vestiges architecturaux ont passé les siècles : en l’an 365, un tsunami colossal ravageait le site, provoquant un effondrement et une salinisation des sols.

Tête colossale d’une statue royale, 305-222 av J.-C.

Trésors archéologiques
Qu’à cela ne tienne ! D’autres éléments permettent de se faire une idée de l’importance de la capitale des Ptolémées, qui y régnèrent trois siècles durant (323–30 av. J.-C.). Alexandrie : futurs antérieurs arrive à Marseille, après plusieurs mois d’exposition au Bozar de Bruxelles, forte de quelque 200 œuvres et artefacts prêtés par différentes institutions muséales européennes. Au premier rang desquelles deux belles fresques de Pompéi, Io accueillie par Isis à Canope, inspirées d’un modèle alexandrin, témoins du rayonnement de la cité dans l’Antiquité, et de l’hybridation entre les divinités gréco-romaines et égyptiennes. D’autres pièces ne sont que des reproductions, mais pas moins impressionnantes, telles les mosaïques où se démarque un véritable portrait de chien, que l’on dirait prêt à sauter de ses tesselles pour venir vous lécher la main, bien qu’il ait été réalisé au IIe siècle av. J.-C. afin d’orner la fameuse bibliothèque d’Alexandrie. Ou la maquette du tout aussi fameux phare, septième Merveille du monde. Plus discrètes, les pièces de monnaie finement ouvragées, miniatures délicates, ou encore une exceptionnelle bague en or sur laquelle se lit la titulature d’Antonin le Pieux (86-161), traduite du latin au grec et gravée phonétiquement en hiéroglyphes, racontent une histoire plurielle dans le creuset méditerranéen.

Les incursions des commissaires de l’exposition dans les périodes ultérieures, l’avènement du christianisme, les temps byzantins, arabo-islamiques et modernes… sont moins fournies. Sans doute parce que Nicolas Amoroso, qui épaulait Arnaud Quertinmont, est lui aussi conservateur des antiquités. Il aurait peut-être fallu choisir une amplitude temporelle plus courte, pour ne pas risquer de laisser les visiteurs sur une frustration.

GAËLLE CLOAREC

Alexandrie : futurs antérieurs
Jusqu'au 8 mai
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 
mucem.org
Pour aller plus loin, un catalogue qui ravira particulièrement les amateurs d'histoire et archéologie :
Alexandrie – Futurs antérieurs
Co-édition Bozar/Mucem/Actes Sud/Fonds Mercator
35 €

Regards contemporains sur un mythe

Outre sa dimension archéologique, l’exposition met aussi en lumière des travaux d’artistes contemporains

Si le parcours fait la part belle aux artefacts, images et objets premiers, il ouvre également plusieurs parenthèses contemporaines. À travers une sélection d’oeuvres, comme ces trois productions pour le Mucem signées Wael Shakwy, Jasmina Metwaly et Mona Marzouk. Le tout selon un agencement qui alimente le scénario écrit autour de la fondation – histoire et urbanisation – et des pouvoirs d’Alexandrie – intellectuel, religieux, économique, politique. D’origines grecque, libanaise, palestinienne, syrienne ou française, les artistes témoignent du prestige exercé aujourd’hui encore par la cité à travers des œuvres critiques.

Du fantasme au politique
Au croisement de l’histoire et du mythe, Untitled (Seaside Diptych) d’Ahmed Morsi introduit habilement le propos en faisant cohabiter sur la toile figures humaines, poissons et fragments de New York où il vit. Un paysage idyllique pour dire le déracinement, contrecarré par la photographie de Maha Maamoun représentant le tourisme nautique ouvert à une population cosmopolite. Shooting décomplexé d’une réalité sans fard apparue dans les années 1970.

Maha Maamoun, Domestic Tourism I Beach, 2005, C-print © Courtoisie de l’artiste et Gypsum Galerie

Dans cette même quête de vérité, l’installation Watter-Arm de Jumana Manna, composée de tuyaux en céramique et briques, évoque le dysfonctionnement récurrent des infrastructures hydrauliques urbaines. Dénonciation à peine voilée du délabrement généralisé de cette partie du Moyen-Orient. Autre geste politique fort, celui de Iman Issa dans sa série Materiel, suite anachronique d’éléments inspirés de monuments égyptiens mais déconnectés des personnages représentés ou glorifiés. Une phrase éloquente faisant écho à chaque pièce, telle celle qui surplombe l’obélisque couché : « Material for sculpture representing a monument erected in the spirit of défiance of a large power » (Matière pour sculpture représentant un monument érigé dans un esprit de défiance envers une grande puissance). 

Contestataire à sa manière, Haig Aivazian puise son inspiration dans la découverte d’objets archéologiques enfouis au centre de Beyrouth, mis à nu à l’occasion d’un projet immobilier de Jean Nouvel. Spéculation financière, réappropriation des objets d’art, urbanisation galopante, Rome is not in Rome est d’une troublante actualité. Il n’y a donc pas de hasard si l’installation occupe le centre de l’exposition, tandis que film et dessin de Wael Shawky, Isles of the blessed (Oops !… I forgot Europe) clôture de la plus belle manière qui soit l’exposition.En nous interrogeant avec la poésie et le savoir qui caractérisent son œuvre, sur l’histoire des fondements de l’Europe, et, à travers elle, sur le « sempiternel cliché orientaliste de l’imaginaire européen ».

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Bien faire son boulot 

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"Vie de Voyou", spectacle écrit et mis en scène par Jeanne Lazar, Cie Il faut toujours finir ce qu'on a commencé, photographié par Arthur Crestani le 3 octobre 2021 au Phénix à Valenciennes.

Avant que ne commence le spectacle, elle s’avance sur le plateau et lit un texte de soutien au mouvement contre la réforme des retraites. Puis, en prologue à Vie de voyou, un policier prend la parole, évoquant la disparition de la police de proximité dans les années 2000, et ses conséquences néfastes. Il voudrait juste continuer à bien faire son métier, sans que celui-ci rime seulement avec répression. Aucun doute, Jeanne Lazar, elle aussi, fait le job. Celui d’une autrice et metteuse en scène engagée, pour qui le théâtre est la chambre privilégiée des échos du monde. D’où la fiction qu’elle a imaginée à partir de l’existence hors normes du célèbre braqueur Rédoine Faïd. À travers la figure de ce bad boy très médiatisé, elle brosse le tableau de la France des années Sarkozy : montée en puissance de médias racoleurs, atteintes à l’impartialité de la justice… Pour écrire, elle a puisé dans des articles, des interviews, des récits. Théâtre documenté, documentaire, qui met en scène un passé récent, pour en révéler les dérives actuelles.

Une histoire commune
Un théâtre vivant, en prise avec les questions d’aujourd’hui. Cela donne une pièce en trois parties ; trois temps du parcours de Faïd, de son évasion spectaculaire de 2018 à son procès en 2020. La scène se transforme en salle de rédaction, en plateau télé, en cour de justice. Sur des portants à vue côté jardin, les comédiens prennent les costumes dont ils ont besoin pour endosser au mieux leur rôle de juge, d’avocate, de journalistes, de présentateur, de policier. Quant au braqueur, il apparaît en star, avec musique et fumigènes, au cœur du spectacle, dans un flash-back de 2010. Apparition troublante et séductrice, incarnée par l’androgyne Morgane Vallée, à qui on donnerait (presque) l’absolution, tant sa repentance semble sincère. Mais à sa démarche sinueuse, à sa douceur apparente, il ne faut pas se fier. Comme il ne faut pas croire tout ce que le cinéma raconte des voyous. C’est ce que la fin, poétique, comme en suspens, laisse entendre.

Un spectacle dynamique, qui mixe habilement les époques et les techniques (vidéo, musique – même si on peut regretter un orgue quelque peu envahissant –), multiplie les clins d’œil à l’actualité et entraîne le spectateur dans une histoire qui est aussi un peu la sienne.

FRED ROBERT

Vie de voyou a été donné du 7 au 11 février au Théâtre Joliette, Marseille. 
Une pièce proposée par le Théâtre du Gymnase hors les murs.