dimanche 22 février 2026
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Au Miam de Sète : Les codes de l’art

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Vue de l’exposition © Pierre Schwartz

Au Miam, les expositions collectives se suivent… mais ne se ressemblent pas. Chacune d’entre elles semble nous dévoiler un monde jusque-là inconnu, porté par des hommes et des femmes osant bousculer les normes et repousser les limites. En cela, Fait machine n’échappe pas à la règle. Présentée comme un écho lointain de Fait Maison en 2000, l’exposition s’intéresse à la façon dont les artistes se sont appropriés le digital et son champ des possibles dans une exploration de la matière inédite. Car si les technologies numériques ont envahi notre quotidien ces vingt dernières années, elles ont aussi révolutionné un grand nombre de procédés créatifs, du design à l’artisanat, en passant par le domaine artistique contemporain. La première partie de l’exposition intitulée Le Laboratoire nous plonge dans un univers où art et technologie sont irrémédiablement liés. 

Le rez-de-chaussée du Miam se transforme temporairement en annexe du CCE (Céramique comme expérience), le laboratoire de recherche de l’École nationale supérieur d’art (Ensa) de Limoges, fondé en 2015. Conduit par l’artiste plasticien Michel Paysant, on y découvre un travail étonnant autour du principe d’eye-tracking (l’oculométrie en français). « Des artistes sont régulièrement invités à travailler au sein du laboratoire afin d’expérimenter et produire des pièces en lien avec les étudiants », explique Noëlig Le Roux, l’un des deux commissaires. 

Vue de l’exposition © Pierre Schwartz

Le monde des « makers »
Cette expérimentation sur la céramique se fait grâce aux technologies de l’impression 3D, qui permettent aujourd’hui d’imprimer des matières plastiques comme des matières plus organiques, de la céramique comme de la porcelaine… À condition de savoir adapter la machine à ses besoins. Encore une question de savoir-faire. Car ce qui relie les artistes présentés, c’est qu’ils ont été amenés la plupart de temps à créer leur propre imprimante, leur propre processus de fabrication, leur propre code parfois, dans une pluralité des approches comme des matériaux. Comme Miguel Chevalier, dont les Fractal flowers sont à la fois desfleurs du mal virtuelles et des objets dotés d’une existence physique à l’esthétique envoûtante. Elles incarnent à la perfection les liens subtils pouvant se tisser entre algorithme et poésie, structure théorique formelle et beauté du vivant. « Depuis quarante ans, j’utilise les outils numériques pour montrer qu’on peut développer une écriture propre, créer des univers complexes, tout en donnant une matérialité tangible à l’algorithme qui devient source d’émotion », explique Miguel Chevalier. 

Quant à Jonathan Keep, autre intervenant invité au CCE, il a créé sa propre machine destinée à explorer les formes naturelles, des structures à l’essence même de la céramique, à travers les algorithmes mathématiques. Il propose aussi l’accès gratuit et en open source à ses modèles d’imprimante 3D à l’argile. « C’est le monde des “makers”, l’univers des bidouilleurs, ceux qui expérimentent à l’intérieur des “fablabs”, qui sont avant tout des lieux collaboratifs, note Marguerita Balzerani, l’autre commissaire d’exposition. L’artiste n’est pas forcément seul, c’est un cliché, il peut aussi y avoir toute une mise en partage d’expérimentations communes ».

Oiling, 2012 – Faig Ahmed © Courtesy of Faig Ahmed Studio

Plantes d’urgence et cartes perforées
La jeune Camille Reidt incarne à merveille l’envie de concevoir à plusieurs tout comme celle de s’aventurer sans complexe dans le domaine scientifique. Formée à l’Ensa de Limoges, elle présente deux projets fascinants, deux récits imaginaires très personnels. Ses Plantes d’urgence sont des capsules de verre transformées en chambres de culture rétro-futuristes. Présentées comme des bijoux précieux, ses Strange Seeds sont le fruit d’un long procédé liant sciences et art, démarche structurée mais avec une grande part de hasard. Après avoir numérisé des graines issues de la grainothèque de la Faculté de sciences de Limoges, Camille Reidt les imprime et les moule pour réaliser une première coque de matière, qu’elle remplit ensuite de rebus de porcelaine, de verre et de métal, n’hésitant pas à tester les limites à travers des alliages disparates détonants. Le résultat, après cuisson et découpe précise, est fascinant de beauté et d’aléatoire, géode unique ni vraiment naturelle ni vraiment artificielle. Difficile de s’arrêter sur chaque artiste, chaque procédé créatif, tant cette exposition collective est volontairement foisonnante, jamais didactique, plutôt conçue pour nous surprendre que pour nous affirmer un propos limitant. Petit clin d’œil en passant pour le collectif Sommes et ses pièces en céramique et verre réalisées avec l’aide du fablab de la Palanquée à Sète, dans le cadre du Défi de création digitale.

Au premier étage, une grande place est laissée à la matière tissée, dans la deuxième partie de l’exposition bien nommée Le fil du code. À commencer par l’étonnante salle de bain de Philippe Schaerer et Reto Steiner réalisée grâce à un stylo 3D à filament. Les machines à tricoter de Jeanne Vicerial comme du duo Varvara & Mar s’exposent au regard, de même qu’un tapis particulier accroché au mur. Une œuvre de Faig Ahmed part des techniques traditionnelles du tapis persan, pour s’amuser des altérations du code numérique qui s’insère dans les fils comme un bug détournerait la matrice tissée pour la transformer en tout autre chose, avec ses harmonies particulières, sa logique créative détournée. L’exposition se termine par ce qui aurait pu être son commencement : les cartes perforées des métiers à tisser Jacquard qui ont révolutionné l’industrie textile au XIXe siècle. Ces mêmes cartes qui ont grandement contribué aux recherches du mathématicien Charles Babbage sur la création d’une machine analytique… aujourd’hui considérée comme l’ancêtre de l’ordinateur. La preuve que l’art et le code sont plus intimement liés qu’on ne voudrait le croire. 

ALICE ROLLAND

Fait Machine
Jusqu’au 12 novembre 
Miam, Sète 
04 99 04 76 44
miam.org

Guerre en Ukraine, l’an II

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L’anniversaire d’une guerre n’est jamais réjouissant à célébrer. C’est un peu comme l’anniversaire d’une mort, une mort multipliée ici par milliers. Loin de la guerre éclair espérée par le Kremlin, le conflit déclenché par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022 s’enlise. Si la résistance de l’ancienne république soviétique surprend face à la puissance de frappe de son voisin agresseur, on ne voit pas comment le géant russe pourrait s’incliner. C’est pourtant la seule option souhaitée et souhaitable pour les principales nations occidentales afin de mettre un terme aux atrocités commises aux portes de l’Europe. La France, par la voix d’Emmanuel Macron, espère « la défaite de la Russie en Ukraine » mais pas son écrasement, le président pensant que la fin de la guerre ne s’obtiendrait pas militairement. Une déclaration dont chaque mot a son importance. Et une position qui, si elle ne peut que décevoir et agacer son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky, a pourtant le mérite d’être juste. Et nuancée par rapport à l’apparente unité voire univocité de vue des parties prenantes à la rencontre de Munich du week-end dernier. La vision française contraste surtout avec la stratégie étatsunienne qui persiste dans la logique de bloc et d’axe du mal, allant jusqu’à propager des rumeurs sur une fourniture d’armes envisagée par Pékin à Moscou. Sans tomber dans la naïveté quant aux arrière-pensées chinoises, l’empire du Milieu avance assez finement ses pions dans le conflit, plutôt mesuré dans le soutien à son allié russe. Et la Chine d’affirmer qu’elle présentera prochainement son propre plan de paix. Une annonce qui aurait été également appréciée de la part de ceux qui, plus près de nous, privilégient à raison une issue diplomatique à la guerre.

LUDOVIC TOMAS

Doubles faces

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Tempêtes et brouillards de Caroline Dorka-Fenech

« Voilà. C’est tout. » Le père de Carina, la narratrice, vient de lui signifier sa décision irrévocable de quitter la France, d’aller s’installer au Maroc, pays où il est né, pour y vivre une retraite heureuse. Un retour à ses origines. Il en avait été chassé avec sa famille en 1956 après la proclamation de l’indépendance. Âgée d’une trentaine d’années, Carina s’essaie à l’écriture depuis longtemps sans grand succès. Plutôt seule et sans amour, après une enfance troublée et marquée au fer rouge par l’abandon de la mère qui l’a laissée avec ses deux grands frères aux seuls soins du père ; elle avait six ans. Quelques mois plus tard, il lui annonce son mariage avec une très jeune Marocaine en même temps que sa conversion à l’Islam. Cette désertion du père fait ressurgir la douleur de l’abandon maternel. Entre temps, Carina a rencontré un jeune architecte avec lequel se noue une vraie relation. Carina accepte sa proposition de s’installer chez lui pour se consacrer à son projet d’écriture. Elle commence un roman dont l’héroïne de six ans n’accepte pas la mort de sa mère. Les souvenirs de son enfance reviennent en boucle et se mélangent à la fiction : le père corrigeait ses fils à coups de rallonges électriques et a imposé des caresses à sa fille. Plus tard, le père annonce qu’il déshérite ses enfants au bénéfice de son épouse. S’impose alors la construction en abyme du récit qui va très loin car l’autricea vécu un conflit du même type avec son père – il l’a également déshéritée. Carina est un double de Caroline comme le père est un double du roi Lear de Shakespeare qui déshérite Cordélia. En exergue de son livre Caroline Dorka-Fenech a prévenu : « Je est ici l’entrée d’un labyrinthe ».

Ce dédoublement souligne comment le vécu et l’intime alimentent la fiction et comment la projection dans l’écriture peut ouvrir la voie à une libération. Le premier roman de Caroline Dorka-Fenech, Rosa dolorosa, publié en 2020 et salué par la critique a obtenu six Prix. Il y était question de la relation fusionnelle entre une mère et son fils. Ici, c’est l’image du Père qui s’impose, soutenue par une écriture, dense, qui prend parfois une tournure incantatoire. On frémit à cette lecture destructrice qui aurait eu plus de poids si elle avait été plus épurée. Sans doute l’autrice a-t-elle été débordée par un afflux d’émotions qu’elle nous a fort bien restitué.

CHRIS BOURGUE

Tempêtes et brouillards, de Caroline Dorka-Fenech
La Martinière - 18,50 €

« Le numéro un », gonflé à bloc

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"Le numéro un" de Mikhaïl Chevelev © Gallimard

Le roman de Mikhaïl Chevelev est un voyage dans les labyrinthes du temps et de l’espace dont l’issue, qui renvoie au titre du texte, ne s’entrevoit qu’à la dernière page (la 168e précisément). Il se conjugue à plusieurs temps : époque soviétique, perestroïka, 2018 – année d’écriture du roman – et traverse les continents : les deux blocs, de l’Est et de l’Ouest et leurs villes phares, New York et Moscou.

Le climat qu’instaure l’écriture est celui du film noir, avec ses dialogues et ses descriptions précises et rythmées. Noir qualifie également le marché qui conduit l’un des personnages principaux, en 1984 (année orwellienne), à collaborer avec le KGB, littéralement « sur le papier ». Cette transaction, oubliée et insignifiante, déterminera la suite de l’existence de Vladimir.

Une intrication serrée entre contextes politiques, collectifs, et quête des origines, filiation singulière, ouvre un espace d’enquête hybride, dans lequel le père, Vladimir Lvovitch, et le fils, David Kapovitch, New-Yorkais d’origine russe, se croisent.

Le numéro un est un roman à l’architecture virtuose, travaillé par deux sens, celui de l’humour et de l’engagement.

FLORENCE LETHURGEZ

Le numéro un de Mikhaïl Chevelev
Gallimard, collection Du monde entier - 18 €

Une victoire à portée de lutte

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Les quatre premières journées de mobilisation contre la réforme des retraites ont mis fin au doute : le macronisme n’est pas anesthésiant. Les Français·es n’ont rien oublié d’un premier mandat de mépris qui a aggravé les inégalités et les conditions de vie des plus fragiles d’entre elleux. Et de ne pas entendre se laisser plus longtemps abuser par la feuille de route antisociale et autoritaire d’un président et d’un gouvernement minoritaires dans le pays. Le 16 février puis le 7 mars, et après s’il le faut, la population continuera sans aucun doute à rejeter massivement l’assignation au travail jusqu’à 64 ans pour celles et ceux qu’un tel labeur n’aura pas achevé plus tôt. Car les grévistes, manifestant·es et leurs soutiens ont bien compris qu’une victoire populaire est à portée de lutte si cette dernière s’élargit et se renforce. Cette victoire et donc cet élargissement résident pour beaucoup dans une participation accrue de la jeunesse au mouvement. Une jeunesse qui, plusieurs fois dans l’histoire contemporaine récente, aura été déterminante pour donner un coup d’arrêt à des projets rétrogrades qui ne concernaient pas seulement une génération mais la société tout entière.

Ohé étudiants…
Les lycéen·nes ont déjà commencé à rajeunir et égayer les cortèges. Aux étudiant·es à présent de les rejoindre pour permettre l’impulsion qui enterrera l’infâme projet de loi. Des étudiant·es dont la précarité a été dramatiquement mise en lumière par la crise sanitaire. Des étudiant·es que le pouvoir en place semble se satisfaire de voir ne pas manger à leur faim, sacrifier certains soins et, au final, leurs études en s’épuisant dans des jobs devenus indispensables pour continuer tant bien que mal leur cursus. À quel âge ces jeunes pensent-ils accéder à une retraite digne si la réforme Macron-Borne-Ciotti est votée dans quelque jours ? Les universités comme les entreprises et les places publiques pourraient devenir les caisses de résonnance d’une bouillonnante réflexion autour d’un projet de société réhumanisée. A défaut d’une Assemblée nationale qui s’écharpe sur un tweet. Et de médias qui ravivent le débat tronqué sur une France bloquée.

LUDOVIC TOMAS

Littéralement renversant 

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Le complexe de l'autruche - Collectif d'équilibristes - Raphaël Caputo © Alistair Girardot

Neuf artistes en scène, une vingtaine de cannes – ces accessoires tubulaires servant à stabiliser l’équilibre sur les mains – et autant de possibilités. Le futé Collectif des équilibristes utilise la force du nombre pour décupler l’effet de ses acrobaties. C’est d’abord sous forme d’exercices de style qu’ils donnent à voir leur grammaire corporelle : décomposer le geste en le démultipliant, tel un prisme restituant le spectre lumineux. Puis les saynètes s’enchaînent, dans une sereine assurance baignée d’une musique cadencée et hypnotique, jusqu’au motif le plus inventif : mimer l’animal et ses comportements défiant parfois l’entendement. Et c’est bluffant ! Sous nos yeux, un vrai troupeau d’autruches prend vie, enfouissant sa tête pour fuir les absurdités bureaucratiques de notre monde, ou réclamant simplement la becquée. À se tordre de rire. Et si les décrochages récurrents entre l’acrobate et son personnage sont parfois superflus – eux-mêmes le soulignent non sans humour : « vos métaphores d’équilibristes, on n’y comprend rien ! » -, qu’importe le sous-texte. On se laisse embarquer par l’irrépressible transe. Un vrai coup de fraîcheur sur la mise en pratique d’une mono-discipline, qui n’est pas sans rappeler la force expressive du Collectif XY et ses virevoltants dix-huit porteurs et voltigeurs. Qu’il s’agisse d’une traversée solo en équilibre sur des cannes, à la manière d’un échassier hésitant, d’une succession de flashes en clair-obscur s’enchaînant par de rapides fondus au noir successifs ou encore d’une jubilatoire session en boîte de nuit, la compagnie entraîne tous les âges, sans rogner sur son esthétique contemporaine. Léchée, la mise en scène est magnifiée par un exemplaire travail sur les lumières, qui sculpte et cisèle, et une bande sonore sur mesure, ni trop présente, ni trop cliché. Graphique et élégant, drôle et envoûtant : on en frétille d’aise. 

JULIE BORDENAVE 

Le complexe de l'autruche a été joué le 5 février, au Théâtre de l’Olivier, à Istres, dans le cadre des Élancées

Veillée en plein air 

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Faces Nord © LaFéroce

De son propre aveu, La Féroce aime à manier « un cirque sauvage sans animaux mais en liberté, dans la montagne souvent, des personnages féminins à l’humour noir et cruel, l’amour du risque et du lâcher prise… » À sa tête, l’acrobate Laurette Gougeon, portée par la volonté de concilier la pratique du spectacle et un amour indéfectible pour les hauts sommets. Avec Faces Nord, l’acrobate questionne ce qui nous pousse à aller toujours plus haut. L’addiction aux paysages comme aux endorphines ; l’obsession de gravir, mêlant défi et plénitude ; le spectre de la chute, jamais loin… 

Lune complice
De la gestuelle de l’ascension, elle tire d’étranges chorégraphies, osant le jonglage avec un piolet. En fond sonore, un patchwork de paroles récoltées lors de veillées organisées dans le Queyras et les Écrins. L’originalité de cette forme courte ? Cultiver la légèreté – une tente, quelques accessoires – pour pouvoir jouer en autonomie dans les refuges de montagne. Ce soir-là, à l’orée du massif des Calanques, Faces Nord est présenté devant deux poignées de spectateurs assemblés sur un tapis d’aiguilles de pins, à l’issue d’une marche d’approche à travers bois. Un joli moment suspendu, minimaliste et intimiste, partagé à la lumière d’une lampe frontale… et d’une pleine lune complice. De l’art contextuel s’il en est, et assurément l’une des propositions revigorantes de cette Biennale ! 

JULIE BORDENAVE

Faces Nord a été donné le 3 février dans le cadre de la Biac et à l’initiative de l’association Karwan, au chemin du vallon de la Barasse, Marseille. 

« Ce côté Jamy de la musique, j’adore »

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Musique pas bête © P.MORALES

Zébuline. Votre spectacle a été créé à peine avant le Covid. Comment est-il né ?

Nicolas Lafitte. Il a en effet fait l’objet d’une trentaine de dates au Studio Champs-Élysées en décembre 2019. Et il avait été créé juste avant au festival Tous en Sons, au Théâtre du Gymnase, avec un décor en carton, qui n’était pas du tout la version d’aujourd’hui, avec de vrais décors en dur ! Il s’agissait alors d’un rebond de l’émission pour enfants Klassiko Dingo que j’animais sur France Musique. J’y recevais des messages d’enfants qui posaient différentes questions à propos de la musique. Les éditions Bayard m’avaient proposé d’en faire un livre, et j’ai eu envie de faire un spectacle à partir des questions qui m’avaient le plus marqué : à quoi ça sert la musique ? Qui a inventé la musique ? Ce sont des questions qui, sous leur apparente naïveté, soulèvent quelque chose de philosophique. 

Mais aussi de scientifique, d’ailleurs !

Absolument ! Ce côté Jamy de la musique, j’adore, et j’assume complètement cet aspect didactique. En essayant de répondre à ces questions, on se rend compte de plein de choses : que mêmes les hommes et femmes préhistoriques soufflaient dans des pierres pour produire de la musique. Ça permet aussi de revenir au corps, et à la voix, le premier de tous les instruments. Comprendre que notre corps est une caisse de résonnance, c’est quelque chose d’indispensable.

Non content de poser ces questions et d’y répondre sur scène, vous recourez justement au chant, à l’interprétation… Est-ce une chose dont vous avez l’habitude ?

La pratique musicale a toujours fait partie de ma vie, et le chant en particulier. Chanter a toujours été ma passion : je suis allé en fac de musicologie, au conservatoire en saxophone… Mais ce qui me plaisait le plus, c’était la chorale ! Après Radio France, j’avais une certaine appréhension à l’idée de monter sur scène. Mais cela me travaillait. L’écriture a évolué, de l’idée de faire une conférence accompagnée d’un musicien à ce projet bien plus ample, de l’ordre du théâtre musical. Il a été mis en scène par Agnès Audiffrenet on y retrouve mon complice Lionel Romieu. Et je pense qu’il n’aurait pas pu être mieux accompagné !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Musique pas bête
le 9 février à La Criée, Marseille
theatre-lacriee.com
En partenariat avec Marseille Concerts
marseilleconcerts.com

Les femmes dans la musique : et si on changeait de disque ?

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© TnK1PrdZ

Ce jeudi, le Centre national de la musique a choisi Marseille pour la tenue de la 2e édition des Assises de l’égalité femmes-hommes dans la musique. L’occasion de dresser un état des lieux pas toujours réjouissant. Entretien avec Corinne Sadki, conseillère Europe et égalité femmes-hommes au CNM.

Zébuline. Pourquoi des Assises nationales de l’égalité femmes-hommes dans la musique ?
Corinne Sadki. Le rendez-vous des assises nationales est un moment de communication fort autour d’un sujet prioritaire autour duquel toute une filière est mobilisée depuis quelques années. Historiquement, le secteur de la musique avait déjà organisé une première initiative de l’ordre d’assises de l’égalité, en 2019, sous l’égide de TPLM [Tous pour la musique est une association réunissant l’ensemble des représentations professionnelles de la filière musicale française, ndlr] du Prodiss [le syndicat national du spectacle vivant et de variété est organisme patronal, ndlr]. Quand le Centre national de la musique (CNM) a été créé, en 2020, cela semblait évident que son rôle était de mettre en lumière le sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes au niveau national. Nous avons donc décidé de pérenniser ce moment d’échanges et d’état des lieux. Une première édition a eu lieu en juin 2021 à Paris.

Pour quelles raisons leur deuxième édition a-t-elle lieu à Marseille ?
Après les premières assises, on avait envie de les délocaliser. Les premiers partenaires avec lesquels nous en avons discuté ont été des acteurs de la région et notamment le Pam [pôle de coopération des acteurs de la filière musicale en Provence-Alpes-Côte d’Azur et Corse, ndlr] et l’association Orane, organisatrice du festival Marsatac et très impliquée sur ces sujets et avec qui on travaille beaucoup. Le projet a ensuite avancé en menant des ateliers avec d’autres acteurs locaux dont la Ville de Marseille et la Région Sud. La motivation locale est forte.

Pouvez-vous nous donner quelques chiffres évocateurs quant à la présence des femmes dans la filière musicale ?
Dès la première édition, nous avons pointé le besoin d’avoir des chiffres au niveau national dont on puisse mesurer l’évolution d’année en année. Nous allons présenter l’édition zéro de ce baromètre à Marseille. Sur les formations de musiques actuelles présentes sur les scènes hors festival en 2019, 17% sont menées par des femmes et 62% par des hommes. 21 % ont un genre mixte. En ce qui concerne les artistes enregistré·es, on est à 55 % de production de voix à tonalité masculine, 17 % de tonalité féminine et 28 % de tonalité mixte. Dans ce que les médias diffusent, la tonalité féminine atteint 29 %, ce qui correspond donc à peu près à ce qui est produit. En revanche, au niveau de la consommation (en streaming et sur YouTube), on descend à 14 %.

À quel moment d’un parcours de femme en musique, les inégalités se creusent et pourquoi ?
Dans les emplois permanents à des postes et métiers divers, c’est relativement équilibré avec 46 % de femmes dont 47 à des postes de cadre, cette dernière donnée ayant progressé de 4 % en dix ans. Dans les emplois intermittents, on a 35% de femmes au global, c’est-à-dire aux postes artistiques et techniques. En revanche, les femmes s’évaporent dans les métiers de la filière à partir de 30 ans. Soit à l’âge moyen de la première maternité en France… On ne peut pas affirmer que cela en soit la raison principale mais c’est le constat.
Quand on arrive aux postes de direction, c’est là que les écarts deviennent très importants. Les femmes y ont nettement moins accès. Elles représentent entre 9 et 17% des directions des structures telles que les Smac, les centres nationaux de création musicale, les opéras ou les orchestres.

Y a-t-il des disparités au niveau de la programmation des artistes femmes en fonction du genre musical ?
On s’est rendu compte que les esthétiques où il y a le plus de femmes programmées sur scène sont les musiques du monde et traditionnelles. Le hip-hop est celle pour laquelle elles sont le moins programmées. Du côté des musiques enregistrées, on trouve 32 % de femmes dans la pop. Là où il y en le moins, c’est en rock, métal et rap. Au niveau des musiques classiques et contemporaines, il faut noter qu’il n’y a qu’une seule femme pour dix-sept hommes parmi les chef·fes d’orchestres nationaux. Il y a d’ailleurs un grand travail à mener avec les conservatoires sur les instruments genrés : les femmes veulent toutes jouer du violon et de la harpe.

Trouve-t-on, comme dans le monde du travail en général, des inégalités salariales entre les femmes et les hommes à poste et qualification égaux ?
Eh oui ! Et elles s’intensifient avec l’âge. Sur les moins de 25 ans, dans l’édition ou le spectacle vivant, les disparités sont de l’ordre de 7 à 9 %. Entre 25 et 35 ans, elles sont beaucoup plus faibles, de 2 à 5 %, et c’est plutôt intéressant. Entre 35 et 45 ans, ça se creuse, entre 9 et 16 %. De 45 à 55 ans, on est entre 13 et 20 % d’écart. À plus de 55 ans, la différence de salaire varie entre 14 et 32 % ! C’est concomitant avec le fait que l’on propose très peu de poste de direction aux femmes.
Chez les intermittents, les écarts sont très faibles en ce qui concerne les cachets artistiques (de l’ordre de 3%) mais atteignent 22% aux postes techniques.

En live
Les Assises étaient aussi l’occasion d’écouter des artistes féminines sur scène avec le lancement du festival Les femmes s’en mêlent. Au programme de la soirée du 9 février, Nadine Khoury et Stella Galactica étaient sur la scène du Café de l’Espace Julien.

Le CNM a mis en place une feuille de route en faveur de l’égalité femmes-hommes. Quelles sont les avancées constatées depuis les précédentes assises en 2021 ?
On constate une sensibilisation générale de la filière aux sujets de l’égalité et de la prévention des violences. Même si cela n’a pas fait clairement bouger les lignes, il y a une prise de conscience réelle car impossibilité de passer outre. Nous avons conditionné toutes les aides financières à la mise en œuvre d’un cadre de prévention des violences sexistes et sexuelles. Le nombre de formations a d’ailleurs explosé. C’est l’avancée majeure et également une condition pour que les femmes se sentent en sécurité, restent dans la filière et puissent y développer leur carrière. Il existe une sororité entre actrices de la filière qui se sont mobilisées pour monter des programmes. Une initiative concrète récente : l’Association française des orchestres (Afo) vient d’annoncer qu’elle s’engageait à programmer davantage de compositrices. Les assises servent aussi à cela : mettre en lumière tous les projets développés dans la dernière période et qui permettent d’accompagner les professionnel·les vers le changement. Sur d’autres sujets liés à l’égalité, comme l’inclusion de plus de femmes dans les projets, le CNM a engagé une politique de bonifications, d’incitations financières. D’aucuns trouveront qu’on est bien trop lent et trop tiède mais d’autres trouvent aussi qu’on va beaucoup trop vite…

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Assises organisées en coproduction avec le conservatoire Pierre Barbizet et en partenariat avec le Pam, la Drac Paca, la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Ville de Marseille, l’association Orane, France Musique et Radio Grenouille.

Le petit théâtre photographique de Gilbert Garcin

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Le coeur de la cible © Gilbert Garcin - Courtesy galerie Camera obscura

Ce qui frappe en premier lieu dans l’œuvre de Gilbert Garcin, c’est son mélange d’insolite et de fausse simplicité. Exclusivement réalisées en noir et blanc, comme pour garder une distanciation salutaire avec le réel, les photos font l’effet d’un étrange bricolage qui nous pousse à regarder à saute-moutons. Et ainsi dérouler le fil de minuscules histoires aussi surréalistes, graves, loufoques qu’il est possible de concevoir. Car Gilbert Garcin a plus d’un tour dans son sac pour inventer des situations abracadabrantesques auxquelles il donne des titres décalés : L’Embarras du choix (clin d’œil à Eliott Erwitt), Changer le monde, Lorsque le vent viendra, L’Inconnu… Le tout composant un vaste ouvrage de quelque 400 photographies délicieusement mises en scène.

Une silhouette malicieuse
Comme au théâtre ou en littérature – il rêvait d’être écrivain –, il y a un héros. Gilbert Garcin a choisi de se glisser dans le rôle du personnage principal avec beaucoup de modestie. Seulement revêtu d’un long pardessus gris comme Jacques Tati dans ses films, parfois accompagné de sa femme, il prend la pose, se précipite dans le vide, joue à l’équilibriste, se projette en marionnette dans Être maitre de soi, se perd dans les nuages… Des photomontages faits de bric et de broc à la manière du théâtre forain. D’une simplicité saisissante mais mystérieuse : pourquoi ses clichés nous touchent-ils autant ? Raphaël Dupouy, directeur de la Villa Théo, le constatait déjà en 2009 à l’occasion des « Déambulations photographiques » organisées au Lavandou. « C’est une œuvre attachante qui parle à tous les âges. La grande force de son travail est qu’il projette ses propres doutes et ses propres joies. C’est à la fois plein d’humour et de profondeur, d’où le titre de l’exposition La drôle de gravitéde Gilbert Garcin».

Un rébus poétique
Chaque photographie est un haïku, parfois surréaliste avec des emprunts à Magritte, parfois philosophique comme sa dernière œuvre intitulée Vivre, où il s’immortalise couché au sol, les bras en croix. Mises bout à bout, elles forment un long poème où des éléments anodins côtoient réflexions et rêves ; où les mots deviennent des images. Des témoignages, comme il les nomme lui-même, sur ce qu’il a lu, vu, entendu, vécu. Des saynètes cocasses et tendres, moqueuses ou graves, fabriquées de manière presque artisanale dans son studio à La Ciotat. Il y a d’abord eu un personnage avec un bob enfoncé sur la tête, puis un autre encore plus banal, un « monsieur tout le monde » qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, photographié, découpé, collé mille et une fois afin d’inventer l’illusion parfaite. D’aucuns y voient son double… Gilbert Garcin ne réfutait pas cette hypothèse et laissait planer le doute, pourvu que son personnage reste hors du temps. 

Un jeune artiste de 65 ans
Gilbert Garcin s’est lancé en photographie à la retraite, après une vie d’entrepreneur, à l’occasion d’un stage aux Rencontres d’Arles où il découvre le photomontage. Le hasard faisant bien les choses, il gagne le premier prix d’un concours ! Sa « carrière » est lancée, il enchaine quelque deux-cents expositions à Marseille puis en France ; son œuvre séduit les maisons d’édition (Mister G, Le témoin, La vie est un théâtre, Faire de son mieux, Simulacre…). Au Lavandou aujourd’hui, la magie opère encore car derrière les artifices, son œuvre touche au sensible, à l’affectif, à l’instinctif, loin de tout formatage. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

La drôle de gravité de Gilbert Garcin
Jusqu’au 25 mars
Villa Théo, Le Lavandou
04 94 00 40 50
villa-theo.fr