dimanche 22 février 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 374

Le balèti, c’est pour tous !

0
Saraï © Zoé Lemonnier

En langue d’Oc, le balèti désigne tout simplement le « bal populaire ». À Correns, le Chantier, Centre de Création des nouvelles musiques traditionnelles et musiques du monde, organisait une soirée « balèti », cette « musique traditionnelle à danser tous les instants de la vie par tous les âges confondus » expliqua Frank Tenaille lors de sa présentation. En première partie, l’Ensemble de musique traditionnelle du Conservatoire de Brignoles réunissait une belle phalange d’accordéons diatoniques, deux flûtes traversières et un beau pupitre de guitares (la classe au complet compte vingt-cinq élèves depuis les tout petits aux adultes). « Qui dit bal dit danse ! On va commencer par une Scottish ! » D’abord hésitants, les assistants s’emparent de la piste de danse improvisée de la salle de la Fraternelle (les chaises habituelles ont disparu, seuls quelques sièges attendent les plus fatigués ou les plus timides le long des murs). Se succèdent bourrées à deux temps dont une surnommée « de l’enclume » et pourtant toute de légèreté, mazurkas, bourrée à trois temps dite la « bourrée des voyageurs », valse « distillée » et bien évidemment plébiscité le fameux cercle circassien, danse conviviale s’il en est !

Bourrée à trois temps

Peu importe les générations, tout le monde danse, ceux qui « savent » vont vers ceux qui regardent, leur apprennent dans les rires et la bonne humeur. Tant pis si l’on rate une mesure, si le comptage des pas est parfois aléatoire, si l’on ne saute pas au bon moment dans la mazurka, si les bourrées s’embrouillent ou si l’on ne tourne pas dans le bon sens du premier coup, les corps et les esprits sont libres, se laissent porter par la musique, les gestes partagés. En jonction des deux parties de la soirée, les trois musiciens de Saraï montent sur scène aux côtés des élèves du conservatoire pour interpréter avec eux une mazurka nouvelle composée par Baltazar Montanaro. Le second temps de cette manifestation festive permet d’entendre et de danser les « histoires d’amour occitanes » concoctées par Baltazar Montanaro (violon baryton), Sophie Cavez (accordéon diatonique) et Juliette Minvielle (chant et percussions). Il y est question des relations amoureuses sur un mode espiègle, décalé ou profond, historiettes puisées dans un corpus de textes du XVe au XXIe siècle à partir du fonds documentaire du Cirdoc (Centre international de recherche et de documentation occitanes).

Et valse à cinq temps

Le thème intemporel se marie au branle de la vallée d’Ossau, à la valse à cinq temps (qui pourrait croire que seuls les trois temps sont figés à jamais !), à la chapelloise (gigue en Belgique), au rondeau par couples, à la bourrée à trois temps « dans le type auvergnat, mais pas classique », au rigaudon final. « Pour tout vous dire, les textes des chansons sont cueillis du Moyen Âge à nos jours, poétiques et féminins (car presque tous écrits par des femmes), et traitent de la question non encore résolue de nos jours, celle de l’amour », explique en souriant le meneur de jeu. La voix prenante de Juliette Minvielle, les instruments qui savent inventer sur des rythmes et des motifs traditionnels, en une époustouflante variation des tempi, accordent à ce balèti leur virtuosité joyeuse. Déjà fini ! « Tenir tout un bal après quelques jours de résidence, ce n’est pas mal ! Protestent les musiciens. Promis, un disque sort bientôt ! » Rendez-vous pris !

MARYVONNE COLOMBANI

Le balèti s’est tenu le 10 février au Chantier de Correns.

Photo : Zoé Lemonnier

Bouchées doubles

0

Ce week-end, c’est la grande collecte organisée par Les Restos du Cœur. Comme chaque année, l’association appelle à une mobilisation d’ampleur, partout dans le pays, pour la soutenir dans ses missions de solidarité. La routine ? Pas vraiment. Les bénévoles ne savent plus où donner de la tête alors que les bénéficiaires n’ont jamais été aussi nombreux. Leur appel n’y va pas par quatre chemins : il s’agit de « faire face à l’explosion de la précarité en France ». Et le mois qui vient de s’écouler n’annonce rien de bon avec une augmentation de plus de 20% du recours à l’association par rapport à février 2022.
Si la tendance se poursuit, les Restos du Cœur distribueront en 2023 entre 150 et 170 millions de repas, contre 142 millions l’an dernier. Loin des huit millions et demi lors du lancement de la campagne par Coluche en 1985. Parmi le gros million de personnes accompagnées l’année dernière, 52% ont moins de 25 ans, 40% d’entre elles sont mineures, dont 110 000 bébés. Dans le même temps, tandis que la grande distribution et les dirigeants de l’industrie agro-alimentaire parlementent sur leurs marges, est annoncée une augmentation d’environ 10% des prix alimentaires dans les prochaines semaines. Après l’inflation des matières premières, ces gaveurs d’actionnaires nous font le coup de la crise énergétique pour justifier leurs cyniques négociations.


Trimer plus pour vivre moins
Dans le déni sur l’état de fracture réel du pays, le président Macron opte une nouvelle fois pour des éléments de langage outranciers pour tenter de défendre son infâme projet de « réforme » des retraites. Et choisit de jouer son numéro dans le décor recyclé de la France qui se lève tôt. Le message est clair : trimer plus pour vivre moins. Plus discrètement, il remettait les insignes de chevalier de la légion d’honneur à Jeff Bezos, patron glouton d’Amazon. Car pour être distingué par la Macronie, mieux vaut détruire des emplois, saccager la planète et pratiquer l’évasion fiscale que de mourir au travail.
Le 7 mars, les syndicats, soutenus par les forces politiques progressistes, appellent à l’unisson à cesser toute activité pour immobiliser le pays. Comment ne pas leur donner raison tant ce « pays », façonné par les intérêts d’une finance sous perfusion de deniers publics, doit d’urgence être mis à l’arrêt. Pas seulement pour dire non à la « réforme » des retraites mais également pour faire grandir un tout autre projet commun de société.

LUDOVIC TOMAS

À Berlin, la jeunesse prend l’argent

0
Sofia Otero dans 20 000 espèces d'abeille d'Estibaliz Urresola Solaguren

L’an dernier, c’est Nos soleils de Carla Simon qui avait remporté l’Ours d’or. Une chronique familiale en Catalogne, où la réalisatrice portait un regard tendre sur ses personnages, en particulier les enfants. Cette année, c’est une jeune espagnole, Sofia Otero, qui obtient l’Ours d’argentde la meilleure interprétation, non genré, pour 20 000 espèces d’abeilles de l’Espagnole Estibaliz Urresola Solaguren. Et cela est en parfaite adéquation avec le personnage qu’elle incarne, Aitor, surnommé Cocó, un jeune garçon qui se sent fille, une petite fille dans un corps  de garçon. « Je ne veux pas être comme mon père quand je serai grand ! » La mère, Ane (Patricia López Arnaiz) et ses trois enfants vont passer les vacances au Pays basque espagnol dans la maison familiale et retrouver oncles, tantes, cousins qui préparent le baptême du dernier né.

Tout est difficile pour Aitor, les sorties à la piscine, les achats dans les magasins, les repas familiaux. Son malaise s’accroit au fur et à mesure que tous, en particulier sa grand-mère, exigent qu’il se comporte comme un garçon. Sa mère, préoccupée par ses problèmes personnels, de couple et de carrière, considère qu’iel se cherche mais n’accepte pas ce qui est évident. Seule la grande tante, Lourdes (Ane Gabarain) apicultrice, qui soigne les gens du village avec les abeilles, va lui permettre de respirer et de sortir de cet étouffement. Comment ne pas réagir devant un enfant de neuf ans qui dit : « je n’ai pas de nom » ou « pourrais-je mourir et renaître en petite fille ? » Et Lourdes va agir, pensant aussi sans doute à sa propre enfance « tu peux regarder ce qu’il se passe ou agir comme ta mère et fermer les yeux », lance-t-elle à Ane… Aitor deviendra Lucia.

20 000 espèces d’abeilles, premier long métrage d’Estibaliz Urresola Solaguren dont on avait apprécié le court Cuerdas, aborde avec tact et justessela question de l’identité de genre, permettant à tous d’y réfléchir. Le Jury ne s’est pas trompé en attribuant à la jeune Sofia Otero,excellente,le prix d’interprétation qui aurait pu aussi revenir à une autre petite fille Naima Santies. Elle interprète Sol, une jeune mexicaine de sept ans qui va assister à une fête d’anniversaire pour son père, atteint d’un cancer en phase terminale dans le beau film de Lila Aviles, Totem (prix du meilleur film en compétition du jury œcuménique)

ANNIE GAVA, à Berlin

20 000 espèces d’abeilles, de Estibaliz Urresola Solaguren

Le film a été présenté dans le cadre de la Berlinale 2023, qui s’est tenue du 16 au 26 février, à Berlin.

La Berlinale documente la guerre

0
Image tirée de du film In Ukraine de Piotr Pawlus et Tomasz Wolski © Kijora films

La Berlinale 2023, consciente de la responsabilité politique d’un festival international, a choisi d’affirmer sa solidarité et son soutien inconditionnels aux opposants héroïques des mollahs iraniens et au peuple ukrainien agressé par la Russie de Poutine. Sur ces sujets, films, tables rondes, conférences ont jalonné les programmes. L’actrice franco-iranienne Farhani Golshifteh, participait au jury international. Et le 16 février, Volodymyr Zelensky intervenait par vidéo à l’ouverture de la manifestation berlinoise. « Le cinéma peut influencer les gens qui pourront changer le monde », a-t-il répété, remerciant la 73e Berlinale d’avoir repeint son ours d’or en jaune et bleu. 

Parmi les films consacrés à la guerre en Ukraine, Superpuissance réalisé par Sean Penn et Aaron Kaufman était particulièrement attendu. Le projet de ce long métrage a débuté presque un an avant la guerre. Il s’agissait de réaliser le portrait de l’atypique président ukrainien Volodymyr Zelensky. Ancien acteur comique, star populaire d’une série télévisée où il devenait président malgré lui, et partait en croisade contre la corruption, rien ne semblait préparer cet homme à diriger un pays. L’équipe de tournage était à Kiev le 24 février 2022, quand les chars russes sont entrés en Ukraine. Zelensky devient alors instantanément chef de guerre et étonne tout le monde en refusant de fuir et en prenant la défense de son pays en main. Alliant une communication efficace à un courage physique et politique, il force l’admiration et accroît celle de Sean Penn. Ce dernier va continuer à filmer le président et faire de ce tournage à haut risque l’autre sujet de son film. Construit sur un compte à rebours comme dans la série 24 Heures chrono, on se retrouve presque dans un cinéma de genre. La caméra fébrile, portée dans l’action, monte et descend jusqu’à la nausée. 

Un raté regrettable

« Ce n’est pas un film impartial, affirme Sean Penn, parce que ce n’est pas une guerre ambiguë ». Ce parti-pris est audible et ce n’est d’ailleurs pas sur la partialité que le film achoppe. Certes l’héroïsation à l’américaine du président est un peu naïve mais surtout elle n’apporte pas grand-chose. L’entretien que le réalisateur obtient dans le bunker présidentiel n’a pas de contenu. Pas plus que les interviews du maire de Kiev, ancien boxer, ou celles des différents ministres. Les faits historiques – le Maïdan, la destitution du président pro-russe Viktor Ianoukovytch et l’élection de Zelenski avec 72% des voix –, appartiennent désormais à la culture de quiconque s’est intéressé au conflit depuis son début. Le récapitulatif qui nous en est fait, n’a pas grand intérêt. Quant à la mise en avant des risques encourus par l’équipe d’un tournage en plein bombardement face aux souffrances d’un peuple ukrainien qui n’a pas le loisir de repartir à Los Angeles, elle paraît un peu indécente. Sean Penn est de tous les plans. Hirsute, les yeux fatigués, cernés, en tenue de baroudeur. Quand il s’approche du front, casqué et vêtu d’un gilet pare-balles, c’est lui qui devient le héros de la scène : on en demeure un peu gênés. On pense aux dérives narcissiques d’un Bernard-Henri Lévy sur la guerre de Bosnie – BHL dont un film sur la résistance ukrainienne sort d’ailleurs fin février. Superpuissance est un documentaire pavé de bonnes intentions mais raté et on le regrette. Car Sean Penn est sincère et il défend une juste cause.

À l’opposé de ce digest auto-centré, le film polonais de Piotr Pawlus et Tomasz WolskiIn Ukraine, sélectionnédans la Section Forum, brillait par sa sobriété, sa modestie et sa finesse. Après le flot d’images déversées par les médias sur nos écrans, publiées sur la toile, saisies par les smartphones des particuliers, les appareils professionnels des reporters internationaux, ou encore les satellites tournant au dessus de nos têtes, comment documenter la guerre s’interrogent les deux cinéastes. Non pas par souci d’une originalité à tout prix mais pour éclairer la réalité autrement. Ni cris, ni sensationnel, ni fureur, ni horreurs sanguinaires, ni témoignages insoutenables, interviews de dirigeants. Pas de musique, peu de mots. La caméra se pose. Les regardeurs se soustraient du champ pour laisser place au quotidien du collectif. La guerre fait partie de la vie de ceux qui restent ou sont revenus dans leur pays. Une vie qui s’adapte dans le calme et la dignité.

La vie et la mort

Un char abandonné barre-t-il une route ? On le contourne. Ou alors on s’arrête un moment pour des photos « instagrammables ». Un pont a-t-il été bombardé ? On prend une barque. Il n’y a plus de fenêtres ? On découpe du bois pour fermer les logements. On récupère ce qui peut l’être. Les ados jouent à la guerre, inventent des checkpoints. L’alerte retentit-elle ? On s’abrite dans le métro où ceux qui ont perdu leur logement ont installé un camp de fortune. On s’organise : couchages, points d’eau et de communications, distribution de vivres. Les gens marchent dans les rues des sacs plastiques à la main. On nourrit même les chiens abandonnés. Les stigmates de la guerre sont partout. Les croix, les photos des jeunes soldats morts. Les drapeaux bleus et jaunes claquent au vent. Le front n’est pas loin. Les soldats femmes se coiffent devant un miroir avant le combat. On entend tomber les obus dans la forêt, avec ceux de l’infanterie. À l’écran, la vie qui construit et la mort qui déconstruit se juxtaposent dans l’image documentaire comme pour un collage surréaliste. Devant un immeuble détruit, les enfants jouent sur les aires de jeu. La caméra se place derrière une vitre brisée par un impact de balles fractionnant le paysage urbain. Jouant avec brio sur les cadrages, le film s’achève sur une suite photographique de façades endommagées, partiellement ou totalement détruites, qui semblent nous regarder.

ÉLISE PADOVANI, à Berlin

Superpuissance, de Sean Penn et Aaron Kaufman 
In Ukraine, de Piotr Pawlus et Tomasz Wolski

Ces films ont été présentés dans le cadre de la Berlinale 2023, qui s’est tenue du 16 au 26 février, à Berlin.

Heureux comme un poisson dans l’air

0
© M.C.

La scène du Petit Duc, augmentée de ses retransmissions en direct sur la chaîne web du lieu, offrait en primeur les nouvelles créations de Tom Poisson (alias Jean-Michel Couegnas) dans une formule en trio toute neuve assortie d’une sonorisation semi-acoustique très fine permettant d’entendre les voix en acoustique et nimbant joliment les instruments de vibrations électro. Voici donc un spectacle « transmis en mondiovision par l’ORTF, ce qui décuple le trac », sourit le meneur du groupe qui esquisse les premières notes de Love me tender sur sa guitare mais se reprend vite, abandonnant Elvis à sa légende pour nous convier à un unisson initial sur lequel se tissent ses mots… « si la raison s’envole / si la pensée s’étiole… » ? Denis Piednoir, son complice et arrangeur s’empare indifféremment d’une guitare, d’un clavier, du chant, tandis qu’Alice Chiaverini module, scate avec légèreté, reprend à la tierce, dessine un contrechant. Les mots se posent sur les mélodies ou bien l’inverse, tant leur relation est en osmose. Le poète nous embarque dans ses voyages, « Sur la route / Je penche / Je doute / Dansons au vent qui nous entraîne / Je prends mon voyage / Je pèse mon bagage » … Le monde est le lieu des émerveillements, le départ n’induit pas une quête, mais un cheminement qui nous réconcilie avec la Terre au cœur d’une poétique des paysages, de la douceur de l’air. « Tu vas voyager / danser et sourire (…) / On ira tout droit / Visiter l’azur », sourit l’artiste pour consoler l’ami qui pleure. S’en aller n’est pas une fuite mais scelle nos retrouvailles avec un univers que nous ne voyions plus. On s’accroche au vent, on sent l’odeur du journal de vingt heures, on a l’impression d’être légers comme les nuages, on écoute les avis de tempête et on part, on part on part… où l’on veut. La liberté scande les paroles, nourrit le fil musical, s’autorise des détours espiègles, fait naître un bestiaire humoristique, goûte « l’ivresse du galop », s’italianise avec un accent tordant sur un tube de Ricchi e Poveri, donne un rappel sur l’un des thèmes de Grease, brise toutes les cages et s’envole. Il y a sans doute des « chansons qui meurent dans les bras de leur auteur » (in l’album se passer des visages), celles de Tom Poisson nous suivent et nous accompagnent, familières d’emblée et d’une délicate poésie.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 4 février, au Petit Duc, Aix-en-Provence.

Paroles d’ensembles

0

Pour la première fois le colloque national de la Fevis se déplaçait en Région Sud. Pour la première fois aussi, des concerts accessibles à tous les publics et gratuits émaillaient ces rencontres, donnant à entendre aux spectateurs lambda comme aux professionnels des extraits de spectacles assortis d’une courte présentation des ensembles (onze répartis en quatre représentations).

La première journée se tenait au théâtre Liberté dont le directeur, Charles Berling, « hôte de la session » donnait le ton : « Une scène nationale et pluridisciplinaire existe pour que l’on y défende des formes hybrides. On ne spécialise pas les endroits mais on suscite l’envie de ces programmations hybrides. Sans aucun doute la musique n’y tient pas une place suffisante ». Virginie Hornus Pin, adjointe au maire de Toulon et vice-Présidente de la Région Sud, en charge de l’Art de vivre en Provence-Alpes-Côte d’Azur, du patrimoine et des traditions, soulignait l’importance des ensembles musicaux indépendants et rappelait les contributions de la Région Sud, la sanctuarisation de son budget culture et l’action de l’agence Arsud (émanation de la Région) tandis que l’Amiral Yann Tainguy, adjoint à la Culture de la ville de Toulon souriait à propos de la « navigation de haute mer » que représente la culture pour la ville de Toulon et que Bénédicte Lefeuvre, directrice régionale des Affaires culturelles de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur saluait la dynamique de la Halle aux musiciens, titre du colloque, au cœur d’un contexte d’urgence alors que la diffusion et son patient travail auprès des publics est au centre des débats : « toute politique territoriale doit avoir un volet culturel, l’État sera toujours aux côtés des artistes, afin d’inventer de nouveaux dispositifs ». L’ancien ministre de la Culture et Président de la Fevis, Jacques Toubon, insista pour sa part sur la « réalité un peu méconnue pour la musique » qui s’articule autour de « trois piliers, les « maisons » (opéras, conservatoires…), les orchestres constitués en formations permanentes et les ensembles indépendants représentés par la Fevis depuis 1999. Ces derniers sont d’une grande diversité et cet « arc-en-ciel » exerce un rôle tout à fait essentiel, cinq mille concerts par an, deux millions de spectateurs, cinq à sept mille actions d’éducation, trois mille disques… Ces ensembles indépendants ne font appel aux fonds publics que pour un tiers de leurs ressources alors qu’il est de plus en plus difficile d’avoir recours au mécénat. La Fevis, au-delà de son importance dans la politique culturelle (les indépendants sont plus présents à l’international que les autres), met en évidence combien il est difficile de faire place à la musique dite savante dans les salles pluridisciplinaires. Nous essayons d’étudier quelle offre et quelle démarche sont à mettre en œuvre pour accompagner cette diffusion. Il faut rappeler que l’on n’est pas là pour ceux qui font de la musique mais pour ceux qui l’écoutent… »

« Encourager la musique dans les territoires et lieux disciplinaires »

L’intitulé de la seule table ronde du colloque qui privilégia un travail en ateliers afin que les divers acteurs se rencontrent, échangent, élaborent, dans une mise en commun stimulante d’intelligence collective, prenait en compte la situation laissée par la crise sanitaire, les modifications des habitudes et la remise en question de ce qui semblait acquis. Nicolas Dambre, journaliste à La Lettre du Spectacle et modérateur de la table ronde évoquait la programmation de la musique dans les scènes nationales pluridisciplinaires : 30% en moyenne, tous genres confondus avec en tête, le jazz et les musiques du monde. « La danse et la musique ne sont pas suffisamment représentées dans les scènes nationales, reprend Francesca Poloniato, vice-présidente de l’Association des Scènes nationales, ce sont des revendications que l’on entend beaucoup, il faudrait une étude précise des programmes pour voir la réelle proportion et formuler un vrai questionnement. Il ne faut pas faire de « fixette » sur une discipline. Si le label « pluridisciplinaire » est attribué, c’est parce qu’il faut croiser les disciplines, d’autre part il est des lieux où il est préférable d’insister sur telle ou telle forme de spectacle… Il faudrait décloisonner les disciplines puisque nous gérons plusieurs labels. Une manière de faire pénétrer la musique dans un lieu est d’en réunir toutes les composantes, au Zef (dont Francesca Poloniato est la directrice) le musicien Loïc Guenin inclut l’équipe des trente personnes du théâtre pour présenter les programmes musicaux, chacun s’en trouve investi !»

Igor Boïko, directeur Culture de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, après avoir repris l’énumération des diverses structures qui aident la culture et sa diffusion (contrats de filières, Arsud, subventions sanctuarisées, Opéra au Sud…), salue la base de travail posée qui met les gens en réseau et insiste sur la nécessité de sortir de la logique de « silo » et de s’appuyer sur le terrain. Dominique Muller, délégué musique au Ministère de la Culture, formule le souhait de réinterroger les pratiques et de mettre en œuvre un travail au long cours avec les professionnels en posant un questionnement précis sur les conditions de l’accompagnement de la musique, de son accueil, des actions de coopération en s’appuyant sur les lieux de création et en s’adaptant aux scènes et aux territoires dont les spécificités sont multiples.

Un accueil des spectacles musicaux serait trop compliqué ? Absolument pas, sourit Francesca Poloniato, la musique, si l’on exclut les musiques actuelles, n’est pas très chère à programmer…

Des directeurs de salles dans le public témoignent à leur tour. Michael Dian, directeur de l’Espace Culturel de Chaillol sourit sur le terme de localisme qui ne doit en aucun cas être enfermé dans l’idée préconçue que sa portée serait moins longue : travailler sur un territoire défini, en osmose avec les populations, autorise une dimension supplémentaire à un simple concert, le « concert sec » ne fonctionne plus pour les publics, si ce n’est lorsqu’il s’agit de noms internationaux. Élodie Presles, directrice du théâtre Durance, revient sur la notion de décloisonnement : « lorsque je fais ma programmation, j’écris un récit destiné à une population. Le geste d’aller vers d’autres formes musicales que celles diffusées par les télés et les radios se travaille, par la question du son, du rythme… »

Les chiffres, sans appel étaient fournis par l’énorme travail effectué par Marthe Lemut du bureau Or Not, mission portée par l’association des scènes nationales (et consultable sur leur site) : les musiques classiques et contemporaines représentent 6,6% des programmations des scènes nationales pluridisciplinaires, alors que l’offre globale musicale sur ces mêmes scènes est de 32%. Si 18% des musiciens ont été artistes associés entre 2019 et 2020, toutes disciplines confondues, seulement 4,7% d’entre eux étaient des musiciens classiques…

Pourtant, malgré les difficultés, les concerts proposés ne cherchaient pas à racoler le public. L’exigence, la profondeur, la qualité du propos, sans concession étaient de mise. L’art ne ment pas, c’est son courage et sa force.

MARYVONNE COLOMBANI

Le colloque national de la Fevis s’est tenu les 31 janvier et 1er février, à Toulon.

Pour les minots de Ramina

0
Zar Electrik © Sylvie Matenot

Massilia Sound System, Imhotep, Zar Electrik… L’affiche n’est pas des moindres et la cause  n’en méritait pas moins. Artistes de premier plan de la scène musicale marseillaise, ils ont accepté comme une évidence de participer à la première soirée Gâter le coin, en soutien à l’association Ramina. Le réseau de bénévoles est devenu un acteur essentiel de la solidarité avec les jeunes exilés face à la défaillance du Département des Bouches-du-Rhône dans son obligation de mise à l’abri des enfants et particulièrement des mineurs non accompagnés. Aux manettes de la soirée du 22 février au Makeda, Morgan, DJ producteur connu sous le nom de BRK et actif dans les musiques électroniques depuis une quinzaine d’années à Marseille. Engagé depuis à peine un an dans le collectif, Morgan est devenu le référent d’un jeune Malien puis s’est investi dans la permanence de rue qui se charge de trouver des hébergeants bénévoles pour que les primo-arrivants évitent de dormir dehors. Son expérience dans la musique le conduit à organiser une première soirée solidaire au Molotov, en juin dernier, puis une autre, un mois plus tard, au Couvent Levat. « Créer des événements festifs, c’est plus sympa que faire des réunions pour recruter de nouveaux bénévoles et lever des fonds », explique-t-il. Car l’association multiplie ses actions bien au-delà de l’hébergement pour protéger et accompagner au quotidien les jeunes qu’un parcours migratoire souvent traumatisant a conduits jusqu’à Marseille. Parmi eux, Moussa, venu de Côte d’Ivoire, dont la passion pour le deejaying est encouragée par BRK et une autre membre de Ramina, Pauline Gomez, alias Pola Facettes. Au Makeda, Moussa deviendra donc DJ Mousco, et ambiancera le début de soirée avec deux heures de mix. Histoire de « gâter le coin ». Et pour que cette expression ivoirienne qui signifie mettre l’ambiance devienne, une fois par trimestre, un rendez-vous incontournable de la fête et de la solidarité dans la célèbre salle de la rue Ferrari.

LUDOVIC TOMAS

Gâter le coin #1
22 février
Le Makeda, Marseille
Billetterie ici

Clarté orchestrale

0
Weiner concert Verein © Den Sweeney

L’orchestre de chambre Wiener Concert-Verein a été fondé en 1987 par des membres de l’Orchestre Symphonique de Vienne (Wiener Philharmoniker), qui s’attachent à relier la musique de la grande tradition viennoise classique et la musique contemporaine. Lors d’une soirée d’exception, cette brillante formation dirigée finement par le chef argentin Pablo Boggiano, consacrait la soirée au répertoire viennois du XVIIIe avec trois œuvres de Mozart, si l’on excepte la Romance en fa mineur pour violon et cordes opus 11 de Dvořák. D’emblée, l’attaque aérienne des violons sur la Symphonie n° 51 en ré majeur de Mozart, légère et élégante, donnait le ton. La pièce dont les deux premiers mouvements sont tirés de l’ouverture de l’opéra La finta giardiniera, espiègle et spirituelle à souhait, permettait de découvrir la subtile palette de l’ensemble, son sens des volumes, l’équilibre des pupitres, la verve du phrasé. L’ensemble était rejoint par le violoniste canadien Timothy Chooi – premier lauréat du Concours international de violon Joseph Joachim 2018 à Hanovre, grand prix du Concours international de violon Yehudi Menuhin et Michael-Hill (Nouvelle-Zélande) et du grand prix de la Montréal Standard Life Competition (et tout cela alors que l’artiste est né le 17 décembre 1993 !) – pour le célèbre Concerto n°5 en la majeur K 219, dit « Turc » de Mozart, de décembre 1775. 

Pianissimi délicats
Le naturel du jeu, la véritable conversation qui s’instaure entre le soliste et l’orchestre, servent l’expressivité, la rythmique, les couleurs, passant de la mélancolie d’une âme méditative aux élans fiévreux et à des joies communicatives jusqu’aux envolées « folkloriques » du rondeau final qui puise dans l’humus des « turqueries » et des musiques tziganes, effaçant d’un trait de plume les cloisonnements entre musiques populaires et musiques savantes. La Romance en fa mineur opus 11 de Dvořák ouvrait le deuxième volet de la soirée (Le Grand Théâtre renoue avec la tradition des entractes) avec une formation plus restreinte, pour caresser les volutes mélodiques de cette œuvre au ton chambriste. Le soliste développe ici des pianissimi délicats, des emportements fougueux, des notes filées suspendues, des trilles éthérés, complice espiègle de l’orchestre et de son chef. Il se glissera dans le pupitre des violons pour la Symphonie n° 29 en la majeur de Mozart, montrant que sa virtuosité sait aussi bien se livrer à des cadences ébouriffantes qu’à se fondre dans le corps de l’orchestre avec lequel Pablo Boggiano « duettise » passionnément de même qu’avec son soliste.

Ce dernier offre en rappel Le tambourin chinois de Fritz Kreisler, un petit bijou orientalisant d’une époustouflante virtuosité. Le corps entier de l’instrumentiste joue le fil chatoyant de la partition et l’orchestre y trouve un regain d’incandescence. L’humour joue aussi sa partie : Timothy Chooi rejoint le chef avec un triangle sur le dernier rappel, la Pizzicato Polka de Strauss, pour un exercice potache de mime au cours duquel les deux musiciens font s’écrouler de rire le public. Pied de nez définitif à ceux qui dénigrent le « classique » et le croient réservé à une ennuyeuse et pédante élite.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 1er février, au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

Une passion russe

0
La Femme de Tchaïkovski de Kirill Sebrennikov © Hype Film

Dans le contexte de la guerre en Ukraine et malgré l’appel au boycott des productions russes, Kirill Serebrennikov (installé aujourd’hui à Berlin) était à Cannes, en mai 2022, pour la quatrième fois. Après Le Disciple (Un certain regard, 2016), Leto et La Fièvre de Petrov (compétition officielle en 2018 et 2021), La Femme de Tchaïkovsky concourait pour la Palme d’or. S’il est reparti sans récompense, ce film en costumes, éclairé à la bougie, poudré de lumière, confirme sans conteste, les qualités de mise en scène de son réalisateur, maître des plans séquences immersifs et des cadrages picturaux, magnifiés par son fidèle chef opérateur Vladislav Opelyants.  

Un mariage à la corbeille
L’urbanité d’une Russie pré-révolutionnaire, entre Moscou et Saint-Pétersbourg, entre chien et loup, clair et obscur, se colore de miel, de rouges et de bruns profonds, de verts et de bleus spectraux.  Le monde des salons peuplés d’artistes, de bourgeois et d’aristocrates parlant français, côtoie celui des mendiants et des fous, en guenilles, sortis d’un enfer dostoïevskien, agglutinés dans la fange, aux portes des églises. La pâleur du visage de la protagoniste, capté de près, devient fil conducteur d’un récit qui se raconte de son point de vue. Amoureux, naïf, confiant, buté, halluciné. La Femme de Tchaïkovski est un biopic nourri de documents réels, ré-imaginé et ré-imagé par Serebrennikov. 

Ce long métrage raconte la passion à sens unique d’Antonina Milioukova pour le grand compositeur russe qui – n’en déplaise à l’idéologie viriliste actuelle du Kremlin – était homosexuel. S’il consent au mariage, c’est pour faire cesser les rumeurs, et l’union avec Antonina, dès le départ est vouée à l’échec. Elle ne durera réellement que quelques mois, mais ne sera jamais, ni consommée, ni dissoute. Non seulement le divorce est difficile en cette fin de XIXe siècle en Russie où, comme partout en Europe, la femme n’a pas de droits civiques, et n’existe que sur les papiers de son époux, mais de plus, Antonina le refuse, persuadée que Piotr Ilitch l’aime. Dans le duel Antonina Tchaïkovski contre Piotr Ilitch Tchaïkovski, l’histoire officielle prend le parti du grand compositeur, gloire nationale, taisant ses penchants pour les jeunes hommes, et considère Antonina comme une idiote incapable de le comprendre, une vipère harcelant le grand homme et le conduisant à la dépression. 

Hypocrisie sociale
À contre courant, le réalisateur déclare avoir eu envie de faire un film sur cette femme méprisée, d’en savoir plus « sur l’essence de cette vie complexe qui confine au supplice, se brûlant à l’énorme soleil qu’était Piotr Ilitch ». Il filme la combustion pathétique et sublime de cette jeune fille ordinaire. Issue de la petite bourgeoisie, elle est musicienne, exaltée, mais pas franchement sympathique avec son antisémitisme, sa religiosité hystérique, son irrationalité, sa dureté pour les gens qui l’entourent, ou ses enfants qu’elle abandonne. 

Car la passion exclut les autres. Elle crée un enfermement que le film construit avec brio, servi par l’interprétation remarquable de Alyona Mikhailova dont les yeux à l’étrange couleur vert-jaune, semblent voir une autre réalité. Comme Adèle H., autre figure cinématographique d’une passion simple, Antonina mourra à l’asile psychiatrique, seule. Odin Lund Biron incarne un Tchaïkovsky volage, tourmenté, adulé et célébré par ses fans, soutenu par son clan, dépassé par l’amour dévorant de cette femme qu’il se met à haïr.

Les thèmes de l’hypocrisie sociale, du patriarcat, de l’aveuglement, de la destruction née d’un déni et d’un acharnement farouches résonnent étrangement dans la Russie de Poutine. 

ÉLISE PADOVANI

La Femme de Tchaïkovski, de Kirill Serebrennikov
En salle depuis le 15 février

Poétique du collectif

0
Slava Snowshow © Veronique Vial

Tout a été dit à propos du Slava’s Snow Show et de son créateur Slava Polunin, ce clown jaune en pantoufles rouges, et ses acolytes avec leurs invraisemblables bonnets à oreilles démesurées et leurs chaussures disproportionnées. Le récit, enserré entre deux trains dont les bruitages évoquent la présence, convoque la palette de toute une vie passant de la comédie à la tragédie avec le même étonnement, la même simplicité. L’absurde y devient vraisemblable, le rire, métaphysique, la poésie, ossature du monde… Tout devient fascinant, hypnotique, dans la perpétuation du rite magique qu’est le spectacle. Mais ce qui frappe, au-delà de tout cela, c’est la capacité à créer un public uni : la solidarité entre les spectateurs et les artistes se noue lorsque ces derniers décident de grimper sur les sièges et de passer d’un rang à l’autre en sollicitant les mains secourables des personnes assises tandis que les clowns se tiennent en équilibre d’un accoudoir à l’autre. Spontanément, les bras se tendent, guident, empêchent les chutes… L’ensemble de l’auditoire est sollicité lorsqu’une immense toile d’araignée vient envelopper la totalité du parterre, chaque rangée tirant au-dessus d’elle le tissu afin de le faire passer au rang supérieur. Pas une main qui ne se tende, pas un regard qui ne cherche à anticiper le mouvement, mais un élan collectif uni sur un même propos. Ne serait-ce que pour cela et les énormes ballons qui viennent clore le spectacle de leurs bondissements aléatoires « guidés » par les enfants et les adultes (ces derniers sont loin d’être en reste !), ce spectacle rêveur et poétique, qui nous installe dans ses tableaux de neige et ses univers de brumes où niassent des personnages fantasmagoriques, est un inestimable bain de jouvence où les notions de liberté et d’humanité solidaire prennent sens.

MARYVONNE COLOMBANI

Slava’s Snow Show a été joué du 25 au 29 janvier, au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.