dimanche 22 février 2026
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La saison des tremplins

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Les auditions de Class'Eurock se tiennent jusqu'au 25 février © Aix'Qui copie

Ils sont nombreux les artistes reconnus à être passés par un tremplin musical. On peut citer Pomme, Feu! Chatterton, Eddy de Pretto pour la seule dernière décennie. Si pendant longtemps la reconnaissance était synonyme de passage dans les médias, les tremplins font aujourd’hui office de dénicheur de talents, autant suivis par les amateurs en quête de nouveaux sons, que par des professionnels à la recherche de la nouvelle pépite. Les artistes, quant à eux, profitent de ces dispositifs pour découvrir un monde qu’ils ne connaissent pas forcément, se faire des bons contacts et décrocher certaines récompenses qui peuvent considérablement aider leurs carrières.

Une compétition ?
Si l’on peut être dans un premier temps refroidi par le caractère compétitif de tels dispositifs, les artistes n’y voient souvent qu’une opportunité de plus pour s’exprimer. « On l’a pris comme un concert normal. On ne se rendait pas compte de l’importance du truc », explique Jules Hendriel, chanteur de Parade, groupe sélectionné pour les Inouïs du Printemps de Bourges en 2020. Même son de cloche pour Trampqueen, vainqueure d’Orizon Sud en 2022. « Il y a ce coté compétitif car on essaie de gagner. Mais j’étais plus en compétition avec moi-même. Et puis on découvre d’autres groupes, qui peuvent devenir des potes. Avec qui on peut envisager des collaborations. »

Des rencontres avec des artistes mais aussi avec des professionnels, une manière de découvrir les rouages de l’industrie musicale française, pour le meilleur et pour le pire. « Ca nous a aidé car on voit aussi ce que l’on n’aime pas. C’est un monde particulier avec des gens particuliers. Après une journée à me faire former par un mec de Spotify, je me suis dit que les réunions à la banque étaient moins pires », raille le chanteur de Parade, banquier dans une autre vie. 

Des gains à la clef
Le principal intérêt pour les jeunes artistes demeure dans les lots à gagner, souvent hors de prix, ou hors d’atteinte pour des artistes émergents. « On a gagné une résidence, c’est un graal pour un jeune groupe. Ça nous a permis de mettre en place notre live », témoigne Ange Debili, de Social Dance, qui a participé à Orizon Sud en 2022, et qui se lance dans la prochaine édition des Inouïs. 

Une participation qui assure aussi aux artistes une certaine visibilité. « Je sais qu’il y a pas mal de professionnels qui suivent les tremplins, donc ça nous a peut-être aidé à nous implanter à Marseille », poursuit Ange. Une mise en lumière qui peut aussi provoquer du stress pour certains participants. « J’ai vu une artiste vomir avant de monter sur scène. Elle a passé trois jours angoissée, paniquée par cet événement », explique Jules de Parade. De quoi se rappeler que si « ça peut aider à ouvrir des portes, il n’y pas qu’un seul chemin », résume le guitariste-chanteur de Social Dance. 

Si Orizon Sud a clôturé les inscriptions le 5 février, on en est déjà à la phase des auditions à Class’Eurock, celle-ci se poursuivant jusqu’au 25 de ce mois. L’ainé des tremplins en Paca – il est porté depuis sa création en 1991 par l’association Aix Qui – a vu ses estrades foulées par Hyphen Hyphen ou encore Deluxe. Et cette fin semaine, ce sont les Inouïs qui invitent le public à découvrir sur scène les groupes régionaux présélectionnés dont un participera peut-être à la grande finale à Bourges, au printemps.

NICOLAS SANTUCCI

Auditions live des Inouïs du Printemps de Bourges 
10 février au Live, Toulon et le 11 février au Moulin, Marseille

Angélica Liddell : « Je pratique la pornographie de l’âme »

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Angélica Liddell © Ximena y Sergio

Zébuline. Liebestod est truffé de références, la plus évidente étant celle à la tauromachie. L’art est-il un combat et le théâtre une arène ? 

Angélica Liddell. Bien sûr, l’agone de la tragédie grecque est à la base de mes œuvres. Il me faut toujours travailler avec ce sentiment de danger intérieur. Je lisais Annie Ernaux l’autre jour et elle disait qu’elle avait toujours besoin d’écrire quelque chose qui était dangereux pour elle. Je comprends ce genre de danger. Le danger de l’aveu. Et il est certain que le seul pouvoir dont on puisse abuser est le pouvoir de la poésie. 

Comme pour le torero Juan Belmonte dans l’arène, montez-vous sur scène avec l’envie de mourir ? 

Cela se produit automatiquement. Tout le désir de mourir que je traîne depuis mon enfance se libère et me donne de la force. C’est pour cela que j’ai choisi la tauromachie comme métaphore de mon histoire du théâtre, et Juan Belmonte parce que c’est un torero qui a affronté l’art à partir d’une philosophie tragique. L’essentiel est d’ÊTRE, pas de PARAÎTRE. C’est le dilemme de Persona, dans le film de Bergman. On naît tout simplement ainsi. 

Dans une société qui ne semble plus vous apporter beaucoup de bonheur, le théâtre est-il pour vous le plus supportable des sacrifices ?
Malgré le fait qu’au théâtre je me sens dans un corps qui ne m’appartient pas, cet abandon est ce qui donne un sens à ma vie. S’il n’y avait pas eu mon travail, je me serais tiré une balle, comme Belmonte quand il ne pouvait plus monter seul à cheval. Le théâtre pour moi, c’est aussi l’écriture, et je n’ai qu’un seul choix : l’écriture ou la potence. Le fait que le monde du théâtre, des acteurs, des danseurs, etc. me répugne, ne signifie pas que je n’aime pas mon travail. Bien qu’il m’arrive de le détester aussi, comme dans le film Les Chaussons rouges de Pressburger. Parfois j’aimerais être heureuse sans avoir besoin de travailler. Mais « les chaussons rouges » m’obligent à danser. Ils sont le diable. 

Votre travail vous rend-il tout de même heureuse ? 

C’est la seule chose qui me rend heureuse. Les films aussi. Et la peinture. 

Vous êtes parfois dure avec le public. Avez-vous encore besoin d’un rapport direct avec lui ? 

Je ne suis pas agressive avec le public, pas du tout. Cela signifierait que les personnages d’Oncle Vanya ou d’Hamlet sont durs avec le public. Ce n’est pas le cas. C’est tout le contraire. Je recherche la communion et la complicité du public. Je veux qu’il participe à mes haines. Je recherche l’amour du public, pas le rejet. Ma relation avec lui est pratiquement sexuelle. Je pratique la pornographie de l’âme. 

Vous êtes considérée comme une artiste radicale et clivante. Cherchez-vous vraiment à l’être quand vous écrivez vos spectacles ? 

Je ne cherche pas la provocation, seulement la limite de la pensée. Et surtout quelle partie de mon âme je veux livrer. Je suis une sorte de Sade à l’asile de Charenton. Grâce à la prison de la société, je libère mes souffrances et les transforme en cruauté esthétique. C’est un acte de liberté qui à son tour libère le spectateur. 

Vous avez dit que les responsabilités démocratiques étouffaient l’expression artistique. Qu’entendez-vous par là ? 

Je crois qu’il ne faut pas confondre la loi de l’État et celle de la poésie. Quand l’expression artistique se voit menacée par les discours politiques, cela me fait trembler. Je pense à la révolution culturelle maoïste qui a anéanti les arts. Je pense à Tarkovski et Paradjanov, exilés parce qu’ils n’obéissaient pas à une esthétique d’État. Je pense à la polémique au Met [The Metropolitan Museum à New York, ndlr], où ils voulaient retirer les tableaux de Balthus. Tout cela est une régression. Connaissez-vous la seconde mort de Maïakovski ? L’artiste, tel que l’explique George Steiner, évolue dans le décalage entre l’art et la vie civile. En tant que citoyenne, je suis résistante à la barbarie. En tant qu’artiste, je suis une tueuse. L’art, le crime et l’amour représentent l’impuissance de la raison. Et les discours politiques sont l’asservissement à la raison. Une servitude qui ne génère pas de pensée. 

Est-ce donc l’artiste ou la citoyenne que l’on pourrait qualifier de réactionnaire ? 

Ni l’une ni l’autre. Pasolini est une référence constante dans ma vie et dans mon œuvre, et personne qui a Pasolini comme référence ne peut être réactionnaire. Vous le savez ? Quand j’ai joué au Teatro Olimpico de Vicence, en Italie, j’ai dû entrer sous la protection de la police à cause des menaces des fascistes et des ultra-catholiques. J’ai même subi des menaces de mort. Aujourd’hui, ces fascistes sont au gouvernement italien. C’est ça le fascisme. Moi je veux simplement un monde plus beau et je suis horrifiée par la bêtise des bonnes intentions appliquées à l’art. Les œuvres ne sont pas appréciées pour leur qualité esthétique mais pour leur message, un message moral. En ce qui concerne l’esthétique, je défends l’immoral, car l’immoral dans l’art est éthique en soi. L’immoral éduque. Ce qui est moral nous rend stupides. 

Vous donnez l’impression de ne pas avoir beaucoup d’estime pour vos contemporains. Avez-vous plus d’espoir dans les générations futures ou estimez-vous définitivement être une femme du passé ? 

Pour moi, c’est un honneur d’être une femme du passé. Je ne m’intègre pas. J’aime les artistes du XXe siècle. Et cela m’ennuie de devoir mourir dans un siècle de merde comme le XXIe. Mais la foi dans les jeunes me fait tenir. Oui, je crois qu’arrivera une génération avec une puissance esthétique brutale, loin de toute cette avalanche de messages positifs et « motivationnels », de l’art de l’entraide. Viendra une génération de fous, d’artistes irresponsables, qui placeront la suprématie esthétique et le déséquilibre de l’être humain au-dessus de tout. 

Dieu est-il la dernière personne que vous admirez ? 

On parle à Dieu quand on ne peut plus parler à personne d’autre. Dieu est un besoin pour qu’il existe. Quand je parle de Dieu, je parle d’un monde où l’esprit triomphe de la matière. Vous souvenez-vous de cette phrase d’Ingmar Bergman ? « Dieu et l’amour c’est pareil, c’est comme un brouillard noir, et autant de fois que vous l’appelez, il ne répond jamais. » L’art est ce cri. Le mystique n’est rien d’autre que haïr la vie. Je veux que l’art ait la force de la religion. Ce sont ces dieux qu’il faut chercher. Dieu est l’inspiration. On pourrait dire que la beauté est toujours son portrait. C’est pour cette raison que je recherche inlassablement la beauté sur scène. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Liebestod s'est joué du 9 au 11 février
La Criée, théâtre national de Marseille
theatre-lacriee.com

Dire les marges

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Les Promises © Maïa Izzo Foulquier

Elle me dit
C’est cette anaphore scandée avec moins de colère que de lassitude par Samir Laghouati-Rashwan qui reste à l’esprit et hante encore le spectateur, une fois la performance On vous voit achevée. Ce « elle me dit » qui précède les propos de plus en plus inacceptables d’une femme, ou sans doute de plusieurs autres, à l’encontre d’un corps d’homme exotisé, fétichisé. Ce corps pourrait être celui auquel l’artiste performeur donne voix. Ou bien peut-être s’agit-il de celui du danseur Trésor, esquissant des pas de plus en plus amples, gonflés par la rage et la peur. La voix amplifiée, enregistrée, décuplée, multiplie ces compliments qui n’en sont pas, qui intiment à l’homme de séduire en adoptant les codes d’un virilisme de pacotille. « Je rentre skin, je mets mon masque player, je joue le jeu » : cette ritournelle érigée en guise de réponse semble s’effriter, de même que le masque de masculinité requis. Efficace et frontal sans jamais tomber dans l’excès. 

Samba Triste
On pourra regretter que la « Cérémonie d’ouverture » pensée par Juliette George et Joseph Perez, avec la complicité de Clément Douala, se soit vue attribuer le rôle non pas d’introduction, mais de transition, entre ce On vous voit décapant et le très attendu O Samba do Crioulo Doido. Le texte et l’écriture, assez savoureux, semblant s’éparpiller dans l’enceinte peu indiquée des grandes Tables de la Friche. Donnée enfin au grand plateau, la pièce dansée de Luis de Abreu a quant à elle récolté une standing ovation. Créée il y a près de vingt ans par le chorégraphe, c’est désormais par le formidable Calixto Neto qu’elle est interprétée. Elle demeure l’un des plus brillants réquisitoires contre le traitement des corps noirs au Brésil jamais dansés. Techniquement virtuose, O Samba do Crioulo Doido détourne avec une intelligence, un humour mais également une rage salutaires les codes du carnaval brésilien : bottes aux talons vertigineux, sourires ultra brite, petits pas à contretemps, déhanchés et jeux de bras … Tout en les entremêlant avec des éléments de langage crus et dérangeants. Un chef-d’œuvre dont on peut cependant regretter qu’il semble, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité.

Promises et prometteuses
Il n’est plus rare que des artistes formé·es aux disciplines du spectacle vivant empruntent d’autres voies créatives. Parfois en dépit de leur intention initiale. C’est le cas de la chorégraphe Marion Zurbach, enfant de Martigues, dont le projet Les Promises, imaginé pour la scène, s’est conclu sur un écran, le Covid ayant compliqué les choses. Peut-être l’œuvre y a-t-elle gagné ? On ne le saura jamais. Toujours est-il que le résultat filmé par la réalisatrice Giulia Angrisani donne à cette expérience artistique collaborative une dimension poétique inattendue. Pendant deux ans, accompagnées par des artistes dont Arthur Eskenazi, des travailleur·ses sociaux·ales et des anthropologues Amira, Rachel, Fatima, Ilhem, Minane et Djenna ont écrit cette performance documentaire, puisant dans la spontanéité de leur vie d’adolescentes des 15e et 16e arrondissements de Marseille. À travers la danse, la fringue, les réseaux sociaux, le jeu, l’écrit aussi, elles mettent en scène, avec une liberté de ton et d’action – que l’on imagine acquise au fil du processus – leur quotidien, réel ou imaginaire, de jeunes femmes françaises des années 2020. Qu’elles s’imaginent le jour de leur mariage, en train de faire un tour du monde ou dans le rôle de garçons dont elles parodient les postures, ces Promises crèvent l’écran par leur hargne à s’inventer un avenir. Parce qu’elles parlent depuis les quartiers populaires, qui plus est ceux du Nord de Marseille, elles donnent à leur récit truffé d’humour et d’autodérision une force naturelle capable de soulever des montagnes. Loin de tout déterminisme ou misérabilisme.

Dalida, es-tu là ?
Il fallait vraiment avoir confiance dans la programmation du festival pour choisir de s’enfermer, cinq heures durant, dans l’auditorium du Mucem un dimanche après-midi ensoleillé, afin d’assister à la conférence performée de Christodoulos Panaytolou, Dying on Stage. En près de 90 vidéos piochées sur YouTube, l’artiste chypriote déroule une brillante analyse personnelle sur les représentations de la mort dans le monde des arts et du spectacle. Des derniers saluts d’un Rudolf Noureev terriblement amoindri par le sida, quelques semaines avant son décès, à l’Opéra de Paris à l’occasion de sa version du ballet La Bayadère, à l’ultime concert d’une Amy Winehouse qui n’est plus que le fantôme d’elle-même. Sans oublier l’éternelle Dalida dont les interprétations scénographiées laissent parfois transparaître la vie « insupportable » à laquelle elle mettra un terme, abandonnant son vœu de « mourir sur scène ». Panaytolou parvient à nous émouvoir avec des images d’inconnu·es : celles d’une cantatrice à la carrière écourtée qui ne peut contenir ses larmes en réentendant sa voix, celles de fans d’Adèle ou Lady Gaga dont l’existence semble prendre sens à travers le dévouement à leur idole. L’électrocution filmée en direct d’un éléphant aux premières heures du cinématographe nous glace par ce qu’elle dit du fantasme humain sur la mise en scène de la mort. Même si le « conférencier » s’éloigne parfois du sujet initial, la pertinence de ses enchaînements nous y ramène de manière détournée et subtile. En nous faisant sourire souvent. Peut-être parce que la mort est au centre de la création depuis qu’elle est incarnée sur un plateau.

SUZANNE CANESSA
LUDOVIC TOMAS

Le festival Parallèle s’est déroulé du 19 janvier au 4 février, dans divers lieux à Marseille et Aix-en-Provence.

En vert trempé

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Tant que le soleil frappe © Pyramides Distribution

Sur une petite place laissée à l’abandon, un no man’s land en plein centre-ville. S’y trouve un Algeco où Max (Swann Arlaud), paysagiste, et son associé Gaspard (Pascal Rénéric), ont une réunion de travail. Leur projet : transformer cet endroit en un « otium », un jardin sans clôture, ouvert à tous ; impliquant les habitants du quartier. Après des années de refus, d’absence d’écoute, Max et Gaspard voient leur projet retenu en finale d’un concours d’architecture lancé par une fondation. Ils y croient et le spectateur aussi. 

En un travelling latéral, la caméra filme la salle pour s’arrêter sur…d’autres qu’eux. Leur travail n’est pas choisi, Gaspard est complètement découragé. « Deux projets et demi en trois ans. T’as l’impression qu’on avance ? Regarde les choses en face », lance-t-il à Max. « Ne désespérez pas », les encourage l’un des membres du jury, un architecte qui a pignon sur rue, Paul Moudenc(Grégoire Oestermann). Max reprend son emploi de jardinier au parc, il faut bien qu’il gagne sa vie. Une vie partagée avec sa femme Alma (Sarah Adler) et leur petite fille. Pourtant il ne renonce ni à ses idées, ni à ses rêves.

Vive l’échec
Avec Tant que le soleil frappe,son premier long métrage de fiction, Philippe Petit dresse le portrait d’un homme qui se bat. Un homme plein d’énergie, comme consumé par un feu intérieur et la caméra le suit, nerveuse, nous faisant partager sa ténacité, sa rage parfois. Swann Arlaud est superbe de vérité pour interpréter ce personnage qui l’a touché. Tourné à Marseille avec des acteurs et des comédiens non professionnels, ce film éminemment  politique nous interroge sur une société ne laissant que peu de place à des projets citoyens et humanistes. 

De passage à Marseille le 17 janvier dernier, le réalisateur s’expliquait : « Je voulais faire un film sur un échec car on apprend beaucoup d’eux. On ne parle pas assez des gens qui perdent. D’ailleurs que veut dire perdre ? On encense toujours ceux qui gagnent. Or quand on échoue, on a envie de réfléchir et là on va au fond de soi. Le film interpelle cette question. » À juste titre. 

ANNIE GAVA

Tant que le soleil frappe, de Philippe Petit 
En salle depuis le 8 février

En clé d’humour

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Le jeune compositeur Mikel Urquiza, né en 1988 à Bilbao, voit ses pièces jouées dans le monde entier. Avec C Barré dirigé par Sébastien Boin, la collaboration porte ses créations avec une verve réjouissante. Espiègle, dernier disque de ce bel ensembleutilise un instrumentarium aux alliances rares et pertinentes, s’inspirant du monde contemporain, de ses voies de communication, de ses impasses, de ses interrogations, de ses doutes, de sa relation au temps. 

On se plaît à chercher les références dans le premier morceau intitulé Lavorare stanca (« travailler fatigue ») allusion ou pas (?) au recueil de Cesare Pavese publié en 1936. Ce subtil tissage de mélodies piochées dans l’histoire de la musique pose ses énigmes, passage d’un air baroque, fragment de la chanson des sept nains revenant du boulot dans Blanche-Neige, écho d’un chant révolutionnaire des Quilapayún, de La Marseillaise, de l’Internationale mais aussi de When you’re alone de John Williams, (la « chanson de Maggie » dans Hook de Spielberg)… On écoute le morceau en boucle afin d’élucider les devinettes et comme dans les miniatures, une multitude de détails nouveaux s’offrent, déployant leur enchevêtrement. 

Coassements délirants
Six voix a cappella se glissent dans la suite My voice is my password, nourrie des poncifs des centres d’appels téléphoniques avec une vivacité narquoise, véritable pied de nez aux platitudes mécaniques de notre modernité. En regard, Songs of Spam (six voix mixtes et sept instruments parmi lesquels on compte le polystyrène !) élucubre une demande d’aide d’un certain « Doctor Tunde », envoyé dans l’espace et prêt à partager avec vous la « somme astronomique » (sic) qu’il a réunie au son de coassements délirants. Vient ensuite les vertiges de la Madonnina piange et le catalogue des Size matters pour allonger votre nez ! Le Cancionero sin palacio pour douze instruments réimagine une Renaissance intemporelle dont les tempi palpitent en de mouvants et envoûtants tableautins. Intemporel, Elurretan (en basque « Dans la neige », méfiez-vous encore des possibles références à Debussy !) jongle entre les matières contemporaines et les effluves d’hier mêlant les cordes de la mandoline, de la guitare et de la harpe. Un petit bijou interprété avec brio !

MARYVONNE COLOMBANI

Espiègle de Mikel Urquiza, par C Barré et Neue Vocalsolisten
L’Empreinte digitale - 16,50 €

Jusqu’à ce que mort s’ensuive

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22 janvier 2018 : lorsque Ruth pénètre dans la chambre d’amis où elle héberge Clio Campbell, elle découvre celle-ci morte. Un suicide soigneusement mis en scène, comme s’il avait été prévu de longue date. Depuis l’année précédente sans doute, lorsqu’elle avait fêté ses cinquante ans. Pourquoi ce geste ? Dépression ? Solitude ? Déceptions en chaîne ? Ou dernier coup d’éclat d’une combattante toujours prête à en découdre avec un système qu’elle haïssait ? C’est ce que dira, ou pas, le roman de l’Écossaise Kirstin Innes, Reine d’un jour. 

Hit parade
Paru au Royaume-Uni en 2020, il vient tout juste d’intégrer la fameuse bibliothèque écossaise des  éditions Métailié. Et c’est tant mieux, car une fois qu’on l’a commencé, ce roman choral fleuve –cinq cents pages tout de même ! – vous prend pour ne plus vous lâcher. Au-delà du parcours de la fictive Clio Campbell, ce sont presque trente ans de la vie sociale et politique d’un pays – de l’ère Thatcher au Brexit et au référendum pour l’indépendance écossaise – qui se racontent ici. Sous la forme d’allées et venues dans le temps (entre les années 1990 et 2018), et de points de vue variés, comme autant de pièces d’un puzzle compliqué qu’on reconstitue peu à peu. 

Le titre français évoque la carrière éclair d’une chanteuse à la tignasse d’un roux flamboyant, venue du fin fond de l’Écosse. En 1990, elle s’est hissée en haut du hit parade avec Rise up, un hymne pop contre la poll tax (un impôt très inégalitaire pour les plus modestes, instauré par le gouvernement Thatcher et finalement abandonné en 1991 à la suite de violentes émeutes). Le titre original Scabby Queen offre, lui, une image moins reluisante de l’héroïne. On peut en effet traduire « scabby » par « galeuse ». Alors qui était-elle, cette Cliodhna Jean, dite Clio, Campbell ? 

La muse de l’histoire
Une chanteuse à la voix et à la beauté envoûtantes, mais à la carrière morcelée, pour ne pas dire sabordée ? Une paumée aux addictions nombreuses, à l’allure provocante et négligée ? Une activiste qui ne lâchait rien, quitte à faire subir aux autres les dommages collatéraux ? Une solitaire en manque d’affection ? Une altruiste prête à tout pour venir en aide aux plus démunis qu’elle ? Sans doute un peu tout cela à la fois. 

Dès l’annonce de la mort de Clio, le roman court de personnage en personnage : famille, amis, compagnes de lutte, musiciens, ex-mari ou amants, journalistes… Au travers de leurs souvenirs et selon le style de chacun s’élabore le portrait composite et contrasté d’une personnalité complexe, qui échappe à toutes les étiquettes. Un personnage original, attachant et horripilant, dont on se plaît à découvrir les facettes, au fil d’une narration diablement bien menée. Comme on se plaît à retrouver la Grande-Bretagne de toutes ces années-là.

FRED ROBERT

Reine d'un jour, de Kirstin Innes 
Métailié - 23 €

Tout nouveau, tout choro 

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Duo Luzi-Nascimento © DR

Zébuline. Qu’est-ce qui a motivé la création de ce nouveau Festival International de Choro ?

Claire Luzi. Il s’agissait pour nous de revenir à nos bases. Nous avons fondé notre compagnie en 2007 afin de promouvoir et diffuser le choro brésilien en Europe car c’est une forme musicale qui y est peu connue et, dans le même temps, trouver notre public pour nos propres créations. On a toujours organisé des rodas de choro avec des artistes amis. La roda, c’est le moment et le lieu où les artistes se réunissent pour jouer du choro, en un fantastique instant d’interaction entre les musiciens. On pourrait comparer la roda à un jeu de société dans lequel chacun se dépasse et grandit dans son art. Au Brésil, c’est une véritable institution où les gens viennent pour apprendre – il y a toujours un vieux à côté de toi qui t’enseigne et parfois se fâche ! [rires]. C’est totalement intergénérationnel, à la fois dans la transmission, la création et l’improvisation. Nous nous sommes demandé de quelle manière nous pourrions reprendre les rodas, la solution fut évidente : il fallait inviter de grands musiciens de choro. Ainsi nous invitons pour notre première édition Pedro Aragão, grand pédagogue, interprète, arrangeur, chef d’orchestre, chercheur (il est maître de conférence en musicologie et docteur en ethnomusicologie) et surtout au service de la musique qu’il joue. Dans la roda, et c’est une différence essentielle avec le bœuf ou le jam, les musiciens restent au service de la musique, ne cherchent pas à briller en écrasant les autres (bien sûr, chacun cherche à montrer le meilleur de lui-même). Le personnage principal reste le choro !

Comment a été élaborée cette première édition ?

Nous avons le souci de nous adresser à tous les publics et de varier les propositions. Il y aura des ateliers pour les familles (et pour tout le monde) pour une approche ludique du choro, l’atelier Copomaxixe(un rythme du choro est effectué avec un gobelet que l’on se passe sur une table), celui avec Emilia Chamone (percussions corporelles et chant)… Aussi du cinéma, Verioca présente le documentaire signé Milena Sa, Nas Rodas do choro, une masterclass suivie d’un concert de restitution, dirigée par Pedro Aragão qui donnera aussi un concert-conférence « Le choro ». Également des concerts, avec Boum mon bœuf (Duo Luzi-Nascimento), un concert de Pedro Aragão où je serai en première partie accompagnée de Verioca, Emilia Chamone et de l’accordéoniste Karine Huet, grande figure du syndicalisme musicien qui nous aura conviés auparavant à un concert attablé. Bien sûr il y aura une roda de choro invitant tous les musiciens, quel que soit leur instrument, le jour de clôture au Petit Duc. Le musicien photographe Olivier Lobsera présent avec son labo-photo itinérant. Nous attendons beaucoup de monde à ce festival de musique populaire où chacun peut s’approprier une musique vivante. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Festival International de Choro
Du 10 au 19 février
Divers lieux, Aix-en-Provence
06 98 72 89 40 
laroda.fr

Espace Julien : Grand Bonheur mis sur orbite

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© N.S.

Zébuline. Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de cette décision ?
Olivier Jacquet. Que les gens qui ont décidé de faire bouger les lignes au sein de la ville ont réussi à aller au bout de cette décision, qui est un choix de forte mutation. Il a fallu sans doute du temps et du courage pour cela et je les en remercie.

Pourquoi du courage ?
On n’efface pas d’un revers de la main une équipe qui a fondé l’établissement, qui l’anime depuis sa création, qui a un rayonnement politique non négligeable. De ce fait, imaginer donner sa chance à un projet alternatif, ce n’est pas rien.

Êtes vous en contact avec l’association Teknicité, culture et développement ?
On n’a pas établi de contact avec le conseil d’administration mais avec l’équipe salariée bien entendu. Pour des choses très opérationnelles déjà, car on organise le festival Avec le temps, dont plusieurs soirées se passent à l’Espace Julien. Et depuis qu’on a eu l’information, on échange sur le processus de clôture de leur mission et le lancement de la nôtre.

Pensez-vous que la transition va bien se passer ?
Oui, j’ai ce sentiment. Et si elle ne se passait pas bien, ce serait notre premier échec. Je vais tout faire pour que l’aspect collaboratif de notre candidature s’incarne y compris avec la structure qui était en place, et le partenaire du projet qui n’a pas été retenu [Le Molotov, ndlr]. Il faut qu’on aille au bout de notre démarche, qui ne s’arrête pas à ceux qui ont décidé de se rassembler, en regardant ce qui a été fait avant, et en se tournant vers l’avenir le plus enthousiasmant possible.

Pouvez-vous nous présenter les grandes lignes de votre projet ? 
Il y a plusieurs étages. Un premier en compagnie du Makeda, de la Mesón, d’Internexterne et du Théâtre de l’Œuvre avec lesquels on va monter une nouvelle structure, qui va se transformer en SCIC ensuite. Ce n’est pas une fusion des structures mais une mutualisation. Chacun gardera sa programmation. 

Il faut qu’on collabore avec tout le tissu associatif, commerçant, tout ce qui fait quartier et vie dans le centre-ville


Le deuxième étage, c’est la mobilisation de l’ensemble de la filière. Au moment de candidater, on a établi des contacts avec quarante structures culturelles et sociales. Assemblées en pôles, elles vont représenter un faisceau de partenariats et de collaborations qui va être très important dans l’identité du projet, et dans le temps d’occupation de la salle. Il y a neuf pôles en tout : culture urbaine, culture électronique, littérature, musique expérimentale, jazz… L’idée est d’avoir chaque année un ou plusieurs événements par pôle. 
Ensuite il y a l’aspect territoire. Il faut qu’on collabore avec tout le tissu associatif, commerçant, tout ce qui fait quartier et vie dans le centre-ville. On a déjà établi un certain nombre de contacts et de partenariats avec une logique de s’engager un maximum dans les grands enjeux sociétaux qui sont ceux de la deuxième ville de France : la diversité, la mixité, l’impact écologique, la responsabilité sociétale sous toutes ses dimensions. Ça va jusqu’à connecter les pratiques amateurs locales et en accueillir régulièrement dans nos murs, même en dehors de notre projet. Avec l’espoir un jour, sans faire de l’ombre à l’Ifac [centre social attenant à l’Espace Julien, ndlr], de revenir à cette idée d’une maison pour tous, mais autour des musiques actuelles.

Olivier Jacquet © X-DR

Un lieu vivant en journée également ?
Tout à fait. Mais on ne va pas trop fanfaronner, car il y a beaucoup de travail. On va essayer de trouver le juste équilibre, mais très clairement, l’objectif est d’accueillir aussi des temps pour les associations, groupes de parole… de la vie du centre-ville dans nos murs en dehors des concerts.

Avez-vous l’intention d’intensifier la programmation ?
Oui, très fortement. On va finir de négocier les conditions financières de ce mandat avant de se vanter, mais le projet c’est 178 ouvertures de rideaux.

Quelle couleur musicale souhaitez-vous donner à cette programmation ?
Les musiques actuelles ouvertes à toutes les formes pluridisciplinaires. La diversité et l’éducation artistique, plus que les esthétiques. La découverte, mais aussi les artistes à forte visibilité. Une collaboration accrue autour de trois pôles, du fait des acteurs d’excellences existants dans le territoire. Autour des cultures urbaines main dans la main avec l’Affranchi, des musiques électroniques avec le Cabaret aléatoire, Bi:Pole, Le Bon Air… Le jeune public avec le Théâtre Massalia, le Nomad’Café et Babel Minot

Y aura-t-il également une volonté d’accompagnement pour les musiciens ? 
C’est une évidence. Je suis directeur de coopérative qui a fait toute sa carrière autour de la production d’artistes ; c’est toujours ce qui fait battre mon cœur. On a tout un dispositif qui est prévu pour accompagner les musiciens : des résidences de création et des artistes en résidence à l’année. Nous avons aussi un dispositif d’accompagnement des personnes qui entourent ces musiciens émergents. Comme avec les associations qui organisent des soirées, et d’imaginer avec elles, si elles le veulent, un parcours de professionnalisation.

La mairie vous a accordé un Convention d’occupation temporaire et non une Délégation de service public. Cette distinction est-elle importante pour vous ?
C’est important évidemment. Ce n’est pas exactement la Rolls des relations public-privé. Mais on a des collectivités qui ne sont pas au top de leur santé financière, et qui traversent elles-mêmes des mutations importantes. Je ne peux que comprendre la prudence qui est la leur.

Vous avez cinq ans pour mettre en place votre projet, n’est-ce pas trop court ? 
C’est la durée d’un mandat présidentiel, et cinq ans c’est long si on travaille mal ! En même temps, quand on a envie de faire les choses collectivement ça peut être court. Car le collectif peut emmener à des prises de décisions un peu plus longues. Mais elles sont plus fortes, cohérentes et fiables.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI

Trois questions à… Jean-Marc Coppola 

Adjoint au maire en charge de la Culture, Jean-Marc Coppola présidait le jury réuni pour désigner la nouvelle gestion de l’Espace Julien. Il explique les raisons de ce choix

Zébuline. Pourquoi était-ce important de relancer un nouveau projet à l’Espace Julien ? 
Jean-Marc Coppola. Il y avait plusieurs motivations. La première, c’est l’ordonnance de 2017, qui oblige les collectivités locales, quand on est propriétaire d’un lieu, à lancer une mise à concurrence et donc un appel à projet et à candidature. Ça n’avait pas été fait dans le passé, j’ai voulu être conforme au règlement. 
La deuxième motivation c’est qu’à Marseille, il y a des salles de diffusion de musiques actuelles de différentes jauges, avec par exemple le Silo, l’Affranchi, Le Moulin, l’Espace Julien… Mais on n’arrive pas à créer un réseau qui fasse que les uns et les autres travaillent ensemble. Or l’idée c’est bien de créer un réseau de musiques actuelles, et pour cela, nous avons établi en transparence des critères pour sélectionner une association qui porterait le meilleur projet à nos yeux.

Qu’est-ce qui a séduit le jury dans le projet de Grand Bonheur ? 
Ce qui nous a plu, c’est vraiment cette présentation qui est portée par un collectif, avec plusieurs acteurs : la coopérative Grand Bonheur, le Théâtre de l’Œuvre, le Makeda, la Mesón. On sentait qu’il y avait déjà un réseau qui était construit. Et donc un dynamisme et un collectif qui nous permettra peut-être d’avoir un label du Centre national de la musique voire même de la Sacem. Ce serait une reconnaissance et un apport de partenaires financiers supplémentaires. Même s’il n’y a rien de fait, on crée les conditions pour qu’ils puissent venir. C’est notre souhait le plus cher. 

La décision devait être rendue en septembre, mais on ne l’a apprise qu’en janvier. Pourquoi ce retard ?  
Parce que nous sommes respectueux des acteurs et de ce qu’ils ont fait pendant plusieurs années. Benoît Payan a tenu à rencontrer Éric Di Meco, le président de Teknicité, culture et développement, mais le rendez-vous avait du mal à se faire. Il était bien occupé, notamment avec la Coupe du monde. Finalement, le rendez-vous a eu lieu début janvier. Nous voulions expliquer les motivations de ce choix et les faire comprendre. Et parfois, ça peut prendre du temps. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR N.S.

L’Histoire, sans aménagement 

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Les Rafles, d'un siècle à l'autre est la nouvelle création de Virginie Aimone et Jeremy Bescon © Elise Carratala

Le 29 janvier dernier, Marseille commémorait les quatre-vingts ans de la rafle du Vieux-Port qui a entraîné l’arrestation de 12 000 personnes, pour 1642 déportations, dont 782 personnes juives. La justice française via le pôle du parquet de Paris a ouvert un dossier pour crime contre l’humanité à la suite de la plainte déposée au nom des survivants et des descendants de ces rafles, le 29 mai 2019 seulement. Le 1er février 1943, 1200 immeubles près du Vieux-Port, le cœur même de la Marseille antique, sont détruits à l’explosif par les troupes du génie allemand. Cyniques miliciens français qui, secondés par les troupes allemandes, ont procédé à l’évacuation des habitants auxquels ils demandaient de bien garder les clés de leur maison par sécurité… 

Les artistes relèvent quelques paroles annonciatrices de cette destruction : l’architecte en chef de 1926 à 1941, chargé d’établir le « plan directeur de la région marseillaise », expliquait afin de justifier son ambition de remodeler entièrement cette zone : « C’est l’occasion providentielle d’assainir la ville et les mœurs, de jeter bas cette vieille citadelle de la punaise et de l’infamie. Faisons du vide, enlevons ces gravas et qu’enfin cesse la honte de Marseille. Un seul moyen, raser tout et vite, et, sur les ruines de ces vieilles masures, bâtir une ville nouvelle ». On le sait, les aspirants au renouveau et à la « propreté » justifient les êtres et les théories les plus dangereux ! Il est sans doute à préciser que cet architecte ne souhaitait pas détruire les vies, et que les motivations de ces grands travaux d’assainissement relevaient davantage de la spoliation et de la spéculation immobilière (Zola en a tracé le terrifiant mécanisme dans La curée).

Photo du Vieux-Port de Marseille, pendant la rafle du 24 janvier 1943 © Archives fédérales allemandes

Coïncidences et parallèles
Le propos de Virginie Aimone et Jeremy Beschon s’appuie sur une solide documentation. Elle va de la plaidoirie de Pascal Luongo pour crime contre l’humanité auprès du tribunal de grande instance de Paris, des ouvrages de Gérard Guicheteau, Michel Ficetola, Alessi Dell’Umbria, des témoignages recueillis par Dominique Cier, à la thèse d’anthropologie urbaine de Marie Beschon, Euroméditerranée ou la ville de papier, ethnographie du monde des aménageurs

La pièce emplie de délicatesse et d’humour nous fait revivre l’histoire à travers des destins particuliers et d’amples mouvements d’ensembles. Voici une famille juive qui débarque d’Algérie, confiante dans le décret Crémieux, les Napolitains qui ont fui les chemises noires, les hauts-dignitaires nazis, la mafia, les architectes urbanistes… Ceux d’Euromed produisent aujourd’hui des plans dont la rectitude en évoque d’autres plus anciens, comptant toujours leur lot d’expulsions, curieusement toujours située dans les quartiers populaires… Si l’acte de guerre coïncida avec un projet d’administration municipale, le projet étatique de rénovation d’Euroméditerranée accentue la violence des inégalités sociales. Le lien entre l’architecture et les projets de société est une évidence certes, mais qu’il est bon de souligner. La relation entre urbanisme et pouvoir se pose fortement et la limpidité de la pièce du collectif Manifeste Rien apporte un éclairage glaçant sur les mécanismes qui régissent l’aménagement des territoires.

MARYVONNE COLOMBANI

Les rafles, d’un siècle à l’autre
2 au 4 février
Théâtre de l’Œuvre, Marseille
04 91 90 17 20  
theatre-œuvre.com

Adel El Shafey, vers l’avenir

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© Jean-Claude Carbonne

Dès son ouverture, Yalla my friends prend littéralement aux tripes. Les subtils jeux de lumière de Jade Rieusset et Erika Sauerbronn nous plongent dans une semi-pénombre travaillée, les fréquences basses élaborées par Romain Constant nous saisissent en plein sternum. La danse ne naît pourtant pas dans la suffocation que l’on pourrait attendre : les corps orchestrés par Adel El Shafey n’auront ainsi de cesse de se mouvoir avec amplitude et générosité, de s’ériger contre l’inhospitalité d’un tel écrin.

Si les gestes se décomposent ou se saccadent par endroits, c’est toujours pour mieux aboutir, et jamais pour s’obstruer. Pensée comme le récit de l’amputation de son lobe pulmonaire et de son retour à la vie, la pièce d’Adel El Shafey s’extrait toujours de la noirceur avec grâce. C’est ce bel élan qui guide les tableaux à deux ou à quatre, ou les danseurs et danseuses s’épaulent et s’appuient les uns les autres ; où quelques portés s’enchaînent, discrètement, à même les hanches. C’est sans doute dans sa capacité à explorer toute une gamme de mouvements privée des appuis habituels – au sol, notamment – et inspirée, entre autres, du hip-hop ou des arts martiaux, que la chorégraphie d’Adel El Shafey impressionne. Ainsi que dans sa capacité à tirer le meilleur de ses interprètes sans rien sacrifier de leur individualité.

Forte d’une taille et d’une souplesse démesurée, sa grande complice et associée Maëlle Deral explore avec finesse et étrangeté une partition très riche. Plus cadrée, très musicale, l’interprétation de Rémi Richaud emporte, notamment sur ses passages solistes. Athlétique, millimétrée jusque dans ses ondulations valvées à couper le souffle, Yasmina Lammler se révèle d’une physicalité à toute épreuve. Une sensibilité rare exhale enfin du jeu d’Adel El Shafey, qui cale ses pas sur ceux de ses camarades et partage avec eux la lumière. Une belle ode à la résilience et surtout au collectif, qui réchauffe intelligemment les cœurs.

SUZANNE CANESSA

Yalla, my friends a été créé le 9 février au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

À venir
10 février à 20 heures au Pavillon Noir