dimanche 22 février 2026
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Rodrigo Cuevas, l’électro-trad des Asturies

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Rodrigo Cuevas © Ricardo Gaete

Ce n’est pas si souvent que le Cité de la Musique annonce un concert à guichets fermés. Mais le premier passage de Rodrigo Cuevas à Marseille crée l’événement. Rencontre avec l’homme qui n’aimait pas être comparé à Freddie Mercury.

Zébuline. Votre spectacle s’intitule Tropico de Covadonga. Qu’est-ce que cela signifie ?
Rodrigo Cuevas.
Ce tropique est un méridien ou un parallèle imaginaire qui traverse toute la terre, toute l’humanité, en passant bien sûr par les Asturies puisque c’est moi qui l’ai inventé. Il nous connecte tous à travers le folklore. Car les musiques traditionnelles sont quelque chose de reconnaissable par tous les êtres humains même par ceux qui n’ont jamais été en contact avec elles.

Covadonga est un endroit particulier aux Asturies…
Oui, c’est un lieu sacré, un peu comme Lourdes pour les Français.

Comment avez-vous constitué votre répertoire ?
C’est un répertoire que j’ai construit à partir de musiques traditionnelles des Asturies mais aussi d’autres régions de la péninsule ibérique. J’ai choisi des morceaux que j’aimais parce que je les trouvais émouvants. Une des grandes vertus de la musique traditionnelle est son pouvoir émotionnel.

Avez-vous pratiqué le collectage pour recueillir certains morceaux ?
En effet, pendant le processus d’enregistrement de l’album Manual de cortejo [« Manuel de séduction », ndlr], j’ai voyagé avec mon producteur dans les Asturies pour lui faire rencontrer des femmes qui chantent et qui jouent de la pandereta, tambourin traditionnel dans cette région. Afin d’imprégner le disque de cette musique, nous avons utilisé certains de ces enregistrements.

Quels types d’histoires racontent vos chansons ?
Je parle beaucoup de Xixón, la capitale des Asturies [Gijón en espagnol castillan, ndlr]. Je transmets à travers mes chansons les histoires que m’ont racontées les anciens, hommes et femmes. Le personnage de la Tarabica, une femme âgée aujourd’hui décédée, en est le fil conducteur. Elle nous apporte une version plus citadine de la vie à cette époque. Car le folklore renvoie souvent à des histoires rurales et c’était important de faire connaître cette dimension urbaine qui est aussi une réalité. À travers ce personnage, on se rend compte que les préoccupations d’alors étaient les mêmes que les nôtres aujourd’hui. Je pense d’ailleurs que le folklore peut servir de catalyseur d’émotions entre les époques.

« C’est curieux qu’en France les musiques, les cultures et les langues régionales soient perçues comme quelque chose de conservateur. »


Beaucoup d’artistes relativement jeunes se tournent vers les musiques traditionnelles et folkloriques. Qu’est-ce que cela dit de votre génération, de son rapport au monde dans lequel elle vit ? Doit-on y voir un rejet d’une certaine modernité, un retour aux valeurs essentielles ?
Je ne pense pas que la musique traditionnelle s’oppose à la modernité. C’est même tout le contraire. C’est curieux qu’en France les musiques, les cultures et les langues régionales soient perçues comme quelque chose de conservateur. On a une tout autre vision en Espagne. Chez nous, les conservateurs sont ceux qui rejettent cette diversité culturelle. Donc pour moi, il s’agit plutôt d’une revendication du fait que la modernité passe par le folklore, la pluralité, le plurilinguisme. Je revendique aussi le droit au divertissement par le folklore. Cela permet de se reconnaître les uns les autres et d’apporter encore plus de richesse culturelle.

Après l’Espagne, votre pays, vous commencez à avoir beaucoup de succès en France. Comment expliquez-vous que le public français soit sensible à votre travail ?
C’est super bizarre ! Peut-être parce que la culture et la création sont valorisées en France. Et je suppose qu’il y a beaucoup de personnes ici qui partagent ce que j’ai développé dans la réponse précédente, qui sont conscientes de la richesse que portent les musiques traditionnelles. Mais en vérité je ne sais pas vraiment pourquoi [rires]. Je sens en tous les cas une tendresse particulière de la part du public français.

Pourquoi un jeune artiste queer né dans les Asturies a choisi de vivre en milieu rural plutôt que de s’installer dans une grande ville, où l’on pourrait imaginer qu’il y a plus de liberté ?
C’est tomber dans les préjugés de penser qu’il y a moins de liberté à la campagne qu’à la ville. Parce que j’ai justement vécu le contraire. Dans la ville où je suis né, j’ai beaucoup souffert de harcèlement et d’insultes en raison de ma sexualité. Alors que dans le village de ma grand-mère, situé dans les montagnes de la région de León, une zone aride et loin de tout, je n’ai jamais été insulté parce que je suis PD. Donc depuis tout petit, je me sens beaucoup plus en sécurité dans le monde rural qu’urbain. Et quand, adulte, j’ai fait le choix de m’installer dans un village, cela s’est confirmé. Je suis enchanté d’y vivre et j’y ressens toute la liberté du monde.

Rodrigo Cuevas (c) Isaac Flores


Vous rentrez de Porto Rico où vous avez travaillé sur votre prochain album. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Y trouvera-t-on des influences latino-américaines ?
Quand je vais quelque part, j’aime découvrir les lieux, connaître des gens. Je cherche naturellement des points communs, je fais des analogies. Porto Rico ayant été une colonie espagnole jusqu’en 1898, nous avons beaucoup d’arrière-grands-parents communs y compris Asturiens. Là-bas, ils jouent aussi des percussions manuelles comme le tambourin. Donc évidemment des influences, il y en aura… Je ne peux pas en dire beaucoup plus.

N’est-ce pas fatiguant d’être systématiquement comparé à Freddie Mercury parce qu’on est un chanteur gay qui porte la moustache ?
[Rires] C’est très fatigant ! Mais je crois que la ressemblance va un peu plus loin que la moustache… De mon côté, je ne l’ai jamais revendiquée. Je n’aime pas trop ça mais c’est comme ça !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS
Traduction Céline Garcia Navio

Rodrigo Cuevas
3 février
Cité de la Musique, Marseille
04 91 39 28 28
citemusique-marseille.com

Néandertal, mon frère

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C’est une idée si brillante qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas déjà fait les choux gras de la science-fiction. Soit la nouvelle cohabitation, dans un futur proche, d’homo sapiens et d’hommes de Néandertal. Si une ombre simiesque n’a cessé, depuis Pierre Boulle, de planer sur les excès de l’espèce humaine du côté du cinéma, la question de la représentation de ce proche cousin n’a de cesse de poser problème. Car c’est avant tout sur l’homme « occidentalisé » que cette espèce exerce une menace, quitte à animaliser de façon inquiétante l’altérité. Demain les ombres s’affranchit sans difficulté de ce penchant sensationnaliste : l’autrice Noëlle Michel donne corps à ces proches cousins de notre espèce avec générosité, complexité, et surtout de façon documentée. 

Nean story
C’est, entre autres, aux travaux de Marylène Patou-Mathis qu’elle emprunte de nombreux traits prêtés à ses personnages, et surtout la peinture de leur vie en communauté. Celle-ci propose non pas un contrepoint nécessaire ou idéalisé à la vie des sapiens, ni un cauchemar éveillé loin de toute civilisation, mais une ouverture sur une société parallèle, sur un mode de vie élaboré en autarcie le plus vraisemblable et le plus réel possible. On croise, au fil d’un entremêlement savant de couches temporelles, différents personnages plus tangibles les uns que les autres : Eva, ingénieure à l’origine de la recréation in vitro de néandertaliens ; Lune Rousse, cheffe de clan filmée à son insu des années plus tard pour l’émission de téléréalité Néan Story … Et tant d’autres qu’une succession jamais gratuite de retournements de situations et autres révélations et dénouements présentent au lecteur avec la même délicatesse. L’intelligence demeure le maître-mot de ce récit tricoté avec maestria par Noëlle Michel, qui n’est pas exactement une nouvelle venue dans le monde de la littérature, ni même aux éditions du Bruit du Monde : c’est à elle que l’on doit la très belle traduction du néerlandais de l’ouvrage d’Hannah Bervoets paru l’année dernière, mais aussi un premier roman policier antispéciste paru chez Lilys, et bien-nommé Viande. Et il y a fort à parier qu’on entende beaucoup parler d’elle dans les années à venir. 

SUZANNE CANESSA

Demain les ombres, de Noëlle Michel
Le Bruit du Monde, 21 €

Revoir ses classiques

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La postérité a retenu de Vincent d’Indy sa contribution considérable à l’enseignement de la musique, et notamment à la création de la Schola Cantorum de Paris. Mais aussi et surtout à l’analyse musicale, puisque ses écrits consacrés à la composition et aux formes musicales (dont, tout particulièrement, la forme variation) sont encore étudiés aujourd’hui. Ce grand musicien à la carrière longue et multiple, puisqu’il mourra en 1904 à l’âge de 82 ans, était pourtant un compositeur pour le moins intéressant, certainement plombé par des positions beaucoup trop à droite sur l’échiquier politique pour convaincre ses contemporains… 

Il suffit cependant d’entendre le très lyrique Chanson et danses enregistré par les solistes de l’Orchestre de Paris pour regretter cette omission. Un premier mouvement finement agencé fait tinter les inimitables vents de l’Orchestre de Paris. Sept instruments y rivalisent de grâce, et s’unissent sur des harmonies évoquant les plus belles pages de Wagner. Sur les danses, un goût pour la mélopée et la dissonance se fait joyeusement entendre. 

Gounod et la couleur
Belle idée également que de l’unir, comme l’avaient fait leurs prédécesseurs en 1975, à la Petite Symphonie de Charles Gounod, composée en 1895, soit trois ans auparavant l’opus d’un Vincent d’Indy quasi octogénaire. Outre la nomenclature, fort rare, rassemblant également les seuls instruments à vent, on devine dès l’Adagio un même goût pour la conjugaison du majestueux et du facétieux, et la même passion pour la couleur. 

Les mélomanes les plus curieux pourront s’essayer au jeu des sept différences en faisant également l’acquisition de Gounod d’Indy, paru lui aussi chez Indé Sens mais comportant l’enregistrement par les solistes en 1975. L’opus enregistré en 2021 et paru lui aussi en ce début d’année 2023 comporte cependant un atout de taille : deux œuvres en sus de contemporains de Gounod et d’Indy. Le très beau Quintette en sol mineur d’un autre inconnu, Paul Taffanel, faisant sonner ses vents avec le grain des cordes et l’élan mélodique de la voix – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ? Et la charmante Pastorale de Gabriel Pierné, modale en diable et joliment transcrite pour quintette par le clarinettiste Philippe Berrod. De quoi se tordre joliment les (h)anches !

SUZANNE CANESSA

D’indy Gounod, par les solistes de l’Orchestre de Paris
Indésens - 16,90 €

La Biac, au fil de l’ô   

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Brame © Jérémy Paulin

Flamboyants rituels 

C’était l’un des spectacles attendus de cette Biennale Internationale des Arts du Cirque (lire aussi nos articles sur la Biac 2023, ici) : Brame, la nouvelle création de Fanny Soriano, artiste mise à l’honneur de cette 5e édition, qui présente par ailleurs l’intégralité de son répertoire tout au long du festival. Pour la première fois, la circassienne s’attaque à un grand plateau : huit acrobates en scène, à parité exacte, évoluent au sein d’une véritable forêt reconstituée permettant toutes les explorations verticales. L’attrait intact de l’artiste pour les éléments végétaux et organiques explose dans cette scénographie inventive, à base d’arbres dénudés, de véritables bois de cerf ou de plumes d’un noir de jais. L’éblouissante scène d’ouverture fait quant à elle montre de son savoir-faire : à terre, une masse grouillante composée de huit corps enchevêtrés, pour une ondulation incessante parcourant le plateau. Puis les binômes s’affranchissent et explorent le panel des rituels amoureux : parade, fusion, domination, soumission, rejet… Chacun porteur d’une indéniable singularité, les interprètes se fondent à merveille dans l’univers qui porte la patte de la metteuse en scène. Quant à son langage corporel, il s’affirme toujours davantage, entre danse et acrobatie, empruntant parfois au krump, déjouant les assignations de genre et pour la première fois, ne boudant pas l’humour ! 

JULIE BORDENAVE

Brame a été donné les 26 et 27 janvier au Zef, Marseille.

L’intranquillité facétieuse

Les Promesses de l’Incertitude © Julien Mudry

Avant-même le début des Promesses de l’incertitude, le décor donne le ton : des dizaines de sacs lestés en suspension incertaine au-dessus de la scène, au milieu de laquelle trône une peau de banane… Quant au frêle Marc Oosterhoff, il déjoue sans cesse les catastrophes, qu’il boive un café de manière nonchalante, se livre à un étonnant fakirisme du quotidien ou rallie la scène en empruntant le chemin le plus assurément semé d’embûches. La tension monte crescendo au fur et à mesure qu’il assoit son personnage d’éternel intranquille, qui s’effondre littéralement d’émotion à chaque aléa contourné in extremis. En quelques actions bien senties, le cirque en dit beaucoup : de toutes ces impensées épées de Damoclès qui trônent au-dessus de nos têtes quotidiennement… Sans parler des mises en position inextricables dont l’être humain a l’apanage ! 

JULIE BORDENAVE

Les Promesses de l’incertitude a été joué du 27 au 29 janvier au Théâtre Joliette, Marseille.

Peep-show jonglé 

Les fauves-© Christophe raynaud de lage

La compagnie EA EO a assurément tiré son épingle du jeu de la programmation proposée au village de chapiteaux du Prado. Ludique et audacieuse, Les Fauves s’amuse des codes du jonglage comme de ceux du peep-show : assimilés à des bêtes sauvages comme à des phénomènes de foire, les jongleurs sont d’abord enserrés dans des enclos durant un parcours déambulatoire inaugural. Chacun enfermé dans sa performance comme dans une véritable prison mentale (belle métaphore de la vie d’un jongleur !), donnant à voir des aspects singuliers de sa discipline : de micro performance en apnée au sein d’un aquarium géant, une jongleuse antipodiste qui substitue les pieds aux mains… Électrisant, baigné de lumières néon, d’une musique lancinante et des boniments d’une irrévérencieuse Mme Loyal, ce prologue joue habilement avec le dedans / dehors, au coeur et autour de la piste, jusqu’à une ludique percée en extérieur, avec le massif de Marseilleveyre en toile de fond. Puis le show se rassemble au centre des gradins, et la tension – comme l’intérêt – redescendent d’un cran, pour se muer en une trop banale succession de numéros, aussi talentueux fussent les artistes, Wes Peden et ses massues fluo en tête.

JULIE BORDENAVE

Les Fauves a été joué du 20 au 28 janvier au Village chapiteaux du Prado, Marseille. 

Le geste à la parole 

Desoberire © Francis Aviet

C’est entre deux spectacles, au sein du chaleureux Magic Mirrors, que le dramaturge Guillaume Clayssen cueille le spectateur avec Désobérire. Habitué des mises en scène circassiennes, le dramaturge fait ici l’apologie du poil à gratter théorique, en compagnie de l’acrobate Roberto Stellino lui grimpant littéralement dessus pour une auto proclamée « conférence philosophique et circassienne ». Ici, on parlera désobéissance civile, en joignant le geste à la parole. L’exercice de style tire son épingle du jeu dans un contexte qui n’a rien d’évident et réussit l’air de rien, entre une tasse de chocolat et un verre de vin chaud, à aborder des concepts tels que le délit de solidarité ou l’état de nécessité. Le but est atteint : semer les graines du trouble dans les esprits de tous âges en compagnie des penseurs tels que La Boétie, Rousseau ou encore Thoreau.

JULIE BORDENAVE

Désobérire a été joué les 3 et 4 février au Village chapiteaux du Prado, Marseille.

Compas(sion)

La pointe du compas Cie HKC © ALAIN RICHARD PHOTOS

Sortir de la cage dans laquelle le fait d’être née femme semble l’enfermer, Tessa y parvient en rusant. Aussi habilement qu’elle manie la roue Cyr. En se grossissant dans un survêtement XXL comme en fuyant les garçons au point de passer pour une lesbienne. Mélodie Marin incarne avec justesse cette lycéenne surprotégée par sa mère. Avec le talent d’une comédienne doublée d’une circassienne. Le texte d’Anne Rehbinder, qui a adapté son roman La pointe du compas avec le metteur en scène Antoine Coinot, grince de justesse à travers la spontanéité et l’indépendance de cette adolescente qui ne raconte pas un mal-être, juste le refus d’obéir à des normes. Au fil du récit, les raisons de son rejet du féminin, de la chappe maternelle, se révèlent aussi sobrement que tragiquement. Emporté par le mouvement de sa roue Cyr, Mélodie Marin n’en perd même pas le souffle.

LUDOVIC TOMAS

La pointe du compas a été jouée les 24 et 25 janvier à Klap – Maison pour la danse, Marseille.

«Astrakan», la douce violence

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"Astrakan" de David Depesseville © New Story

« J’aime ton sourire : tu es vrai quand tu souris », dit Hélène à Samuel, son voisin de douze ans sur lequel la jeune fille a jeté son dévolu. Ces moments de lumière sur le visage de ce pré-adolescent sont rares dans Astrakan, premier long métrage de David Depesseville. Samuel (Mirko Giannini) est orphelin, placé dans une famille d’accueil du Morvan. Un père  Clément (Bastien Bouillon), une mère, Marie (Jehnny Beth) qui ne seront jamais ses parents. Leurs deux enfants Alexis et Dimitri, qui ne seront jamais ses frères. Des grands-parents (Lisa Hérédia et Paul Blain) qui ne seront jamais les siens. Et un oncle Luc (Théo Costa-Marini) perçu comme une menace bien plus que comme un référent.

Clément et Marie tirent le diable par la queue et ils ont besoin de la pension que les services sociaux leur octroient pour Samuel. Et même si Clément le corrige à la ceinture, il fait des heures supplémentaires pour l’envoyer comme les autres en classe de neige. Et Marie paie la cotisation du club de gym où Samuel s’épanouit. Ils le conduisent même chez un magnétiseur pour essayer de chasser ses démons. Samuel les exaspère ; ils ne le comprennent pas. « Il est cinglé », dit la grand-mère en lui achetant une sucette. Il tache ses slips, refusant d’aller à la selle, et ne s’exprime guère. 

En lisant le synopsis d’Astrakan, on pourrait s’attendre à un drame social, naturaliste, psychologisant. Il n’en est rien. Cette chronique d’une enfance blessée se fait du point de vue de Samuel, sans explication, sans flash-back, conférant à cette belle campagne morvandelle, une opacité étrange. À cette « douce » France, une noirceur sous-jacente. Le zoo, la ferme, les champs, la rivière, la chambre de Luc, celle d’Hélène, la maison de Clément et Marie, le gymnase, l’école, la montagne, l’église. On passe d’un lieu à l’autre et d’une émotion à autre émotion: la découverte de la sexualité, du cinéma, les petites joies, le chagrin, la jalousie, les peurs. L’univers imaginaire, sensoriel et affectif du jeune garçon se reconstitue, fragmentaire, confus, contradictoire, éveillant, en chacun de nous, le souvenir ancien du pays de l’enfance.

Bouleversant

« J’aime les films qui ont besoin du spectateur pour se remplir », déclare le réalisateur. Son écriture travaille poétiquement la juxtaposition, la répétition, l’écho et l’ellipse. Les médailles d’un champion de ski et celles d’une compétition de gym junior, le corps qui retient la douleur, et l’expulse par le sang, le vomi, l’excrément, la mauvaise haleine. Le lait qui bout et verse, la neige, l’hostie du prêtre, les aubes blanches des communiants. La prière à la Vierge Marie et celle que Samuel dédie en silence à l’autre Marie, sa nourrice, pour qu’elle accepte son amour. L’enfance sacrifiée comme les chatons dans un sac, qu’on assomme contre le mur, l’agneau blanc qu’on égorge en sacrifice, et celui mort-né qu’on écorche, l’astrakan au pelage noir, qui a donné son titre au film.

Tout est à la fois très doux et très violent dans cette réalisation tournée en 16mm. L’absence de musique pour accompagner le récit accentue un effet de rétention. Et, lorsque la puissance de J.S. Bach retentit dans l’ultime séquence, le film qu’on vient de voir semble exploser tout entier de la mémoire traumatique de Samuel. Admirateur, entre autres, de Gérard Blain (dont le fils Paul est au générique) de Brisseau (dont il emprunte l’actrice , Lisa Héredia), de Jean Eustache, de Pialat et des montages d’Artavazd Pelechian, David Depesseville, trouve sa propre voie et nous offre ici un film bouleversant.

ÉLISE PADOVANI

Astrakan, de David Depesseville
En salle le 8 février

Électre ou la tragédie musicale

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Electre des bas-fonds © Antoine Agoudjian

S’il fallait illustrer d’une œuvre récente la définition du théâtre populaire du XXIe siècle, l’exemple d’Électre des bas-fonds siérait à merveille. La pièce de Simon Abkarian coche toutes les cases d’un spectacle exigeant qui s’adresse au plus grand nombre. Se démarquant des précédentes et illustres adaptations de cet épisode de la mythologie grecque, l’Électre d’Abkarian vit dans un bordel d’Argos. Elle en a épousé l’homme à tout faire – bien trop respectueux voire intimidé pour tenter d’« honorer » ce mariage – incarné par le metteur en scène lui-même, non sans rappeler la légèreté débonnaire d’un Yves Montand dans ses interprétations les plus enjouées. Anéantie par l’assassinat de son père, le roi Agamemnon, par Clytemnestre, épouse plus sensible qu’il n’y paraît, la jeune femme ne trouve plus de raison d’espérer ni même de goûter aux plaisirs de la vie.

Humanité meurtrie
À moins que son vœu de vengeance puisse aboutir grâce au retour d’Oreste, le frère porté disparu qui se travestit pour se protéger. Dans ce lupanar peuplé de belles et rebelles aux tenues et coiffes soignées, vaincues mais pas résignées, le combat pour la dignité se mène en chœur et en couleur, en danse et en musique, accompagné par trois instrumentistes comme sortis d’un piano-bar. Que l’on soit putain ou princesse, vierge ou violée, que l’on ait les yeux crevés ou que l’on regarde le monde avec acuité, on partage ici le constat d’une humanité meurtrie par l’avidité et la suffisance, sans limite ni morale, des hommes – surtout des hommes. Une inconséquence que seule l’union des faibles et des opprimés, sans autre considération que celle de réparer l’injustice, parviendra à neutraliser. Pendant deux heures trente, la troupe de cette Électre des bas-fonds sans faiblesses ni longueurs affirme avec éclat le pouvoir du théâtre : nous rendre mieux humain·es.

LUDOVIC TOMAS

Électre des bas-fonds a été jouée du 25 au 28 janvier, à La Criée, théâtre national de Marseille, en co-accueil avec le Théâtre du Gymnase hors les murs.

Amore Mio : survivre au chagrin

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Amore Mio © Urban Distribution

Acteur depuis l’âge de 15 ans, ayant réalisé trois courts métrages, Alexis Ivanovitch vous êtes mon héros, Mademoiselle et Mon royaume, Guillaume Gouix se met au long métrage et ne choisit pas un sujet facile. Comment survivre au deuil d’un être cher. Lola (Alysson Paradis) vient de perdre, dans un accident de moto, l’homme de sa vie, Raphaël (Félix Maritaud). Impossible pour elle de suivre le protocole, endurer les condoléances et même l’enterrement. « Je ne supporte pas la compassion » dit-elle. Elle décide de fuir, d’abord en stop, emmenant avec elle son fils de huit ans, Gaspard (superbe Viggo Ferreira-Redier) qu’elle a du mal à regarder tant il ressemble à son père. « Je veux juste rouler », explique-t-elle à sa sœur ainée, Margaux (Élodie Bouchez) qu’elle n’a plus vue depuis quelques années. C’est en route, vers le Sud, que la blonde Lola, en chemise à fleurs colorées, et la brune Margaux, vont régler de vieux comptes mais aussi retrouver leur enfance complice. 

Un scénario ténu
« Je voulais faire un film sur le deuil qui ne soit pas morbide mais plutôt du côté de la vie. J’avais envie de raconter comment, malgré un deuil, la vie peut encore déborder », précise Guillaume Gouix. Et la vie est là, entre bars et hôtel où on s’arrête parce que la voiture s’est enlisée, entre rires et pleurs, confidences et aveux dans une baignoire, entre mutisme et paroles de l’enfant. « Moi je voulais y aller à l’enterrement de papa !  Est-ce qu’on est encore une famille quand on est deux ? » Dans ce road-movie particulier, le directeur de la photo Noé Bach ne lâche pas les personnages, captant sur leurs visages, souvent en gros plans, leurs émotions, leurs rires, leurs larmes, leur colère. Si le scénario est très ténu, si certains dialogues sont parfois un peu attendus, on doit souligner le jeu des deux actrices : Alysson Paradis a su rendre l’énergie, l’envie de liberté, le désespoir de Lola et Élodie Bouchez l’évolution de Margaux qui, peu à peu, s’ouvre à sa sœur.
« On va où quand on est mort ? », demande Gaspard. « On n’a plus besoin d’aller quelque part. On est là…Une fleur, un parfum, un reste de dentifrice… » répond sa mère. C’est sans doute cela, survivre au deuil.

ANNIE GAVA

Amore mio, de Guillaume Gouix
En salle depuis le 1er février

Tomber sous la coupe

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Le piège de Huda © Destiny Distribution

Comme Paradise Now (premier film palestinien nommé aux Oscars en 2005), qui suivait une opération kamikaze à Tel Aviv, Le piège de Huda soulève une nouvelle fois la polémique. Il faut dire qu’Hany Abu-Assad, réalisateur palestinien de nationalité néerlando-israélienne reconnu internationalement à l’instar de son aîné Elia Suleiman et primé à Cannes en 2013 pour Omar, développe des sujets délicats. La trahison, l’extrémisme, la remise en cause de la légitimité de la violence dans les révolutions, l’oppression – non seulement des Israéliens sur les Palestiniens mais encore des Palestiniens sur les Palestiniens et surtout sur les Palestiniennes. Il décrit une société bloquée, oppressive, machiste, minée par une occupation et une guerre sans fin qui engendre peurs, soupçons, perversions, lâchetés. Une société d’autant « plus facile à occuper qu’elle se réprime déjà elle-même », résume Huda.
Si Hany Abu-Assad revendique la fiction, Le piège de Huda s’inspire de faits réels : des salons de coiffure en Palestine, utilisés par le Mossad pour piéger de jeunes femmes, puis les contraindre à espionner leurs compatriotes. Compromises même par ruse, ces Palestiniennes n’avaient d’autre choix que de céder au chantage, sous peine, si elles s’y refusaient, de n’être pas crues, d’être mises au ban familial et social, de perdre leurs enfants, voire d’être éliminées par la Résistance pour présomption de trahison. 

En vase clos
Dans le film, c’est Huda (Manal Awad) qui fait le travail. Agent de l’ennemi mais féministe, elle-même prise à la gorge par les services secrets israéliens, la coiffeuse recueille les confidences de ses clientes, leurs doléances conjugales. Elle sélectionne les épouses « des plus connards», les drogue, met en scène un adultère, menace de diffuser les polaroïds qu’elle prend. Reem (Mais Abd Elhadji) sera sa dernière prise. Jeune mère d’un bébé qui accroît sa vulnérabilité, engluée dans un mariage étouffant ses désirs d’indépendance, la jeune piégée n’aura pas le temps de trancher le dilemme entre trahison et exclusion. Huda est démasquée, et on trouve les photos de toutes ses « recrues ». Dès lors, on suit en parallèle d’une part le calvaire de Reem, recherchée par les résistants, se débattant seule face à l’adversité. Et, d’autre part, la confrontation entre Huda et le chef du réseau palestinien, Hassan (Ali Suliman). Un long débat comme une mise à nu, sans tabou, rapprochant paradoxalement peu à peu la collabo du résistant dans un désespoir partagé.

L’action se situe à Bethléem. Et le préambule nous rappelle les faits, comme les racines incontestables du mal : la Cisjordanie occupée depuis 1967, coupée de Jérusalem par un mur depuis 2002, les déplacements contraints, les fouilles, les checkpoints. De la ville, on ne voit guère que le « mur de la honte » paré de street art, une Marie de Nazareth en fresque, un bout de souk et quelques rues défoncées. Le drame, théâtralisé, se joue essentiellement en vase clos : le salon de coiffure et la chambre attenante, l’appartement de Reem, la salle d’interrogatoire où seuls Huda et Hassan sont éclairés sur le fond noir. Un vase clos dans un lieu clos, sans échappatoire. Tous les protagonistes sont ici piégés.

Dans ce thriller politique, oppressant et dérangeant, il n’y a pas de héros, il n’y a que des victimes et cela ne rassure personne.

ÉLISE PADOVANI

Le piège de Huda, de Hany Abu-Assad
En salle depuis le 1er février

La Galerie éphémère : place à l’art durable 

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La galerie vue du ciel © Ch. Ruiz, Montpellier3m

En arrivant aux Salines de Villeneuve, difficile de ne pas se laisser submerger par la beauté du paysage sous le soleil d’hiver. On s’attarderait bien à écouter le clapotis de l’étang malgré le vent qui s’amuse à nous glacer les oreilles. Ce week-end, dans le cadre de La Galerie éphémère, une foule assortie d’écharpes et de bonnets va se presser au bord de l’étang ainsi qu’à l’entrée de la demeure singulière située en retrait. Une ancienne maison de sauniers, dernier témoin du passé industriel d’un lieu où les hommes ont récolté le sel dès le XIIe siècle, et jusqu’à la fin des années 1960. Le bâtiment a des faux-airs de maison hantée, un cadenas est attaché à une barrière, rien ne filtre à travers les fenêtres. Un écriteau précise au promeneur imprudent : « Pas d’accès. Résidence en cours. Ouverture 03/02/2023 ». 

On a rendez-vous avec Cahuate Milk, alias Tanguy Soulairol, photographe et plasticien bien connu du milieu culturel montpelliérain. Il fait partie de l’association Inkartad, en charge de la direction artistique de l’événement aux côtés d’Aline Riou et Olivier Scher. C’est au détour d’une collaboration de Cahuate Milk avec ce dernier, naturaliste et photographe, que l’histoire de cette galerie au bord des étangs est née, presque par hasard. En 2013, la première édition attire 500 personnes. Au fil des ans, le succès est grandissant. En 2021, en pleine crise du Covid, la neuvième édition de La Galerie éphémère ne se visite que virtuellement, pour la plus grande frustration des amateurs d’art. Comme une revanche, ils seront 4000 en trois jours à faire le déplacement l’année suivante. 

En 2023, rien ne change. Le cadre est aussi exceptionnel qu’immuable : les Salines de Villeneuve, site protégé sous la responsabilité du Conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie. À cheval entre les communes de Villeneuve-lès-Maguelone, Mireval et Vic-la-Gardiole, il compose un paysage lagunaire unique de près de 300 hectares. C’est la raison pour laquelle l’événement se déroule à l’occasion de la Journée mondiale des zones humides, qui célèbre la signature en 1971 de la convention de Ramsar destinée à mieux protéger ces espaces fragiles.

Déconstruire les perspectives
La résidence de création dure à peine six jours, notre venue a un avant-goût presque frustrant. La visiter, c’est comme fouiller dans les frigos d’une cuisine de restaurant en essayant de deviner à quoi ressemblera le plat une fois servi. Ici, pas d’assiette, mais une exposition à déguster pièce par pièce. À commencer par une cuisine dont les fenêtres donnent sur l’étang. À défaut de pouvoir y boire un café, on y apprécie le papier-peint réalisé avec l’illustrateur-naturaliste Cyril Girard. À l’étage, plusieurs installations sont en cours, il y a de la couleur sur les murs, des sculptures en attente d’être accrochées, une pièce où chacun peut recycler des matériaux en bon état issus des éditions précédentes. Au bout du couloir, on reconnait les formes graphiques dessinées par l’artiste Siko

Résidence © Federico Drigo

Vient une pièce sombre, dont les murs noirs sont décorés des peintures mystérieuses de Célia Teboul, le fruit d’un travail réalisé en partenariat avec le CNRS. On poursuit la visite dans un dédale de couloirs, tandis que Cahuate Milk décrit l’ambiance sonore qui va redonner vie à l’une des pièces. Jules Hidrot est en train de coller des fragments de clichés de bâtiments architecturaux tout en déconstruisant les perspectives. Plus loin, quelques illustrations bleutées de Nadège Féron sont déjà installées. On redescend en empruntant un escalier qui garde les traces des éditions précédentes. 

En bas, la première salle est destinée à accueillir les illustrations de Rachel Weasel Fisher, mais pour l’instant seules quelques dentelles de papercut (papier finement découpé) donnent des indices sur l’univers graphique que le visiteur va être amené à traverser. L’artiste installée à Montpellier participe à sa deuxième édition, tout comme la photographe Élise Ortiou Campon, qui présente son travail photographique à la fin du parcours.

Un condensé d’art
Pas question d’en dévoiler plus, car La Galerie éphémère est avant tout une immersion pleine de surprises pour le visiteur. « C’est un condensé d’art, des univers très différents qui se côtoient au sein d’un même parcours : de l’illustration, du graffiti, de la photo, de la sculpture… On essaie de montrer le spectre le plus large possible en termes de pratiques artistiques », détaille Cahuate Milk. Avec dans l’idée de créer des passerelles lors d’un événement à la fois familial et grand public. Ici, ni censure ni thématique imposée, mais des artistes qui s’inspirent des lieux, de la nature omniprésente comme de son passé industriel. 

Cette année, ils sont une douzaine à exposer (ainsi que deux groupes de musique), essentiellement des artistes régionaux, sous la houlette de l’association Inkartad, qui leur laisse carte blanche. « Chacun fait ce qu’il veut, c’est un lieu d’expérimentation qui leur permet de sortir de leur zone de confort, précise Cahuate Milk. On laisse les artistes libres tout en leur proposant de bénéficier de notre regard artistique. Avec Inkartad, on fait de l’accompagnement d’artistes émergents et locaux tout au long de l’année. » Selon lui, la résidence fait pleinement partie du processus, permettant de « fédérer en connectant les artistes entre eux ». Depuis 2013, 150 artistes ont été exposés ici.

Pour prolonger la visite, différentes actions de sensibilisation à la nature sont proposées l’après-midi : balades natures, observation des oiseaux, ludothèque écologique… Alors que près de 80 bénévoles sont engagés dans l’événement, un groupe Facebook a été créé pour mutualiser les trajets. En partant, chacun pourra se prendre en photo devant un tableau souvenir réalisé en 3D par le duo Maj qui devrait laisser la part belle au flamant rose, mascotte malgré lui d’une Galerie éphémère 100% nature. 

ALICE ROLLAND

La Galerie éphémère
3 au 5 février  
Salines de Villeneuve
Villeneuve-lès-Maguelone
Entrée libre

David Hockney : aiguilleur du siècle 

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David Hockney "In the Studio, December 2017" Photographic drawing printed on 7 sheets of paper (109 1/2 x 42 3/4" each), mounted on 7 sheets of Dibond Edition of 12 109 1/2 x 299 1/4" overall © David Hockney assisted by Jonathan Wilkinson

Déjà passée par le Bozar de Bruxelles, le Kunstforum de Vienne et le Kunstmuseum de Lucerne, la rétrospective David Hockney s’installe cette fois au musée Granet d’Aix-en-Provence. Peintre vivant le plus cher au monde depuis qu’il a détrôné Jeff Koons en 2018 (90,3 millions de dollars adjugés pour son Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de 1972), il aura 85 ans en juillet prochain et se consacre aujourd’hui aux paysages de sa Normandie d’adoption, où il est installé depuis 2019. L’exposition aixoise, organisée grâce à un partenariat de la Tate Modern de Londres, compte neuf sections, en suivant une chronologie du milieu des années 1950 jusqu’à aujourd’hui. 

Peu de toiles 
Les 103 œuvres présentées et sélectionnées par la commissaire Helen Little sont essentiellement des œuvres sur papier, gravures et lithographies. Seule une quinzaine de toiles sont présentées. Dont le très connu Man in Shower in Beverly Hills (1964) qui reprend certains des thèmes favoris de l’artiste dans les années 1960 : l’eau en mouvement, le rideau, les scènes domestiques et l’imagerie homo-érotique. Également, plusieurs grands doubles portraits en pied, naturalistes, série qu’Hockney a débuté en 1968, s’inspirant notamment pour leur composition d’annonciations religieuses (celle peinte par Fra Angelico au XVe siècle) ou de portraits de mariage (The Arnolfini Marriage du peintre flamand de la Renaissance Jan van Eyck), tout en détournant avec espièglerie quelques codes du genre, pour évoquer certains malaises relationnels. 

Par exemple, dans Mr and Mrs Clark and Percy (1971), deux amis du peintre, représenté peu de temps après leur mariage, tous deux à distance l’un de l’autre, le regard tourné vers le spectateur. Ou encore dans My parents (1977) où l’on perçoit l’incommunicabilité entre les deux personnages. Dans la dernière section de l’exposition, sont exposés deux œuvres hommages encore jamais vues en France : La chaise et la pipe de Vincent (1988) dans lequel, plein cadre, comme le serait un portrait, la chaise est représentée selon une perspective inversée. Et Les joueurs de cartes (2015) en hommage à Cézanne.

A Bigger Card Players, [Les joueurs de carte en plus grand format], 2015, dessin photographique imprimé sur papier et monté sur cadre aluminium, exemplaire 11/12, 177 x 177 cm, Galerie Lelong & co, Paris, © David Hockney 

L’un des derniers cubistes
La perspective inversée (le point de fuite du tableau se situe derrière le spectateur qui le regarde) est l’un des outils picturaux qu’Hockney utilise pour ses recherches sur la représentation de l’espace. Ce qui l’a spécifiquement mobilisé à partir des années 1980, donnant lieu à des travaux qui occupent les dernières sections de l’exposition, après celles dédiées aux arts graphiques (gravures de la série A Rake’s progress et celles inspirées du poète gréco-égyptien Constantin Cavafy). 

Car comme Picasso, qui l’a fortement influencé, Hockney prône la pluralité des points de vue, constatant que l’œil humain n’est jamais figé, et qu’il est capable de percevoir plusieurs choses en un seul regard. Un nombre important de lithographies en témoignent, aux compositions dansantes, et aux influences qu’on pourrait également qualifier de fauve et « matissienne ». Notamment celle des vues de la cour intérieure de l’hôtel Acatlán au Mexique, ou encore le paravent de quatre panneaux formant Carribean Tea Time

À la fin de l’exposition, son goût pour « le point focal changeant », la combinaison de différents médias et techniques, les citations érudites et les mises en abimes picturales s’expriment en très grand dans le monumental (8m x 3m) In the Studio de 2017. Un autoportrait de l’artiste dans son atelier, entouré d’œuvres anciennes et récentes, composé de 3000 photographies numériques assemblées. Enfin, les paysages normands sont présentés sur un triptyque d’écrans, où on les voit se réaliser du début à la fin en parallèle, faisant un clin d’œil malicieux au fameux film d’Henri-Georges Clouzot Le mystère Picasso.

MARC VOIRY

David Hockney, collection de la Tate
Jusqu’au 28 mai
Musée Granet, Aix-en-Provence
museegranet-aixenprovence.fr