mardi 24 février 2026
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D’inépuisables agonies

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Romans, récits, films, essais, le génocide rwandais est largement documenté. Ainsi pleurent nos hommes, le premier roman – bouleversant – de Dominique Celis, porte pourtant un regard neuf sur cette plaie toujours saignante. Sur les traces indélébiles laissées par les massacres de 1994, malgré les injonctions à la réconciliation nationale, malgré la Reconstruction et l’essor économique du rutilant « pays aux mille collines ». L’écrivaine belgo-rwandaise se place du point de vue des rescapés, dévastés pour toujours. Et elle le fait dans un style neuf lui aussi. Tout à la fois brut, décapant et d’une poétique flamboyance ; certains vers d’Apollinaire, écrits sous le feu des obus, y éclatent d’ailleurs en leitmotiv.

Durant toute l’année 2018, Erika écrit des lettres à sa sœur Lawurensiya, dite Lo. Pour lui relater son histoire d’amour avec Vincent, rescapé lui aussi. Lui raconter comment « tout a foiré », comment Vincent a renoncé car « l’intime chez nous, c’est de la merde. Un précipice. Des fosses. » Plus moyen d’aimer pour ces hommes qui reniflent car c’est « ainsi que pleurent nos hommes ». Alors que faire ? Baiser (souvent), boire (beaucoup), fumer (trop), se ressourcer au bord du somptueux lac Kivu (dès que possible). Et se fabriquer une famille de substitution avec deux colocataires, un frère et un père second hand, quelques bavandimwe (littéralement « nés du même ventre », les très proches donc), histoire de vivre quand même. Car Erika a soif de vie. Même si elle crie sa peur, même si elle vomit sa haine de ceux « qui ont trempé » et qu’on est souvent obligé de croiser, même si elle hurle son désespoir, ses lettres sont aussi une déclaration d’amour à son pays, un hommage à ses tantes massacrées, à son frère mort, à ses parents et à sa sœur qui ont quitté le Rwanda pour ne plus jamais y revenir. Une année de lettres comme un bilan. Et la possibilité d’une renaissance, sans rien oublier, mais dans l’apaisement. 

Un roman percutant et sensible, à lire sans modération.

FRED ROBERT

Ainsi pleurent nos hommes de Dominique Celis
Éditions Philippe Rey,  20 €

Avec Michel Ocelot, le conte est bon 

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© 2022 Nord-Ouest Films-Studio - Les Productions du Ch'timi - Musée du Louvre - Artémis Productions

Depuis le succès du premier volet de la trilogie Kirikou, qui, avec une grande élégance de traits et d’esprit, nous plongeait dans la culture de l’Afrique de l’Ouest, chacun des films de Michel Ocelot est attendu avec impatience. Et il n’a jamais déçu. Évoluant dans ses techniques d’animation, de la 2D à la 3D, du collage à la numérisation, il a conservé ses exigences et sa poésie. Après le superbe Princes et Princesses, la quête d’Azur et Asma entre Occident et monde arabe, le captivant Dilili, jeu de piste dans le Paris de la Belle Époque, le réalisateur, bientôt octogénaire, présente son dernier né : Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse

Trois contes et trois époques
Plus modeste dans ses ambitions, il déclare avoir voulu, après les six années de travail consacrées à Dilili, passer à des choses plus légères, comme « revenir à la chansonnette après un opéra ». On retrouve l’idée du recueil et de la mise en scène de l’énonciation. Le conteur est ici une conteuse. Devant un auditoire de silhouettes noires vues de dos, elle apparaît frontalement, vêtue d’un bleu de travail, en aplat de couleurs sans contour comme tous les personnages du film. En arrière-plan, des échafaudages ancrent le récit dans le présent, pour mieux nous projeter vers l’ailleurs. Au Soudan et en Égypte pour Pharaon. En France, dans un Moyen Âge ténébreux pour Le Beau Sauvage. Et dans un Orient de fantaisie tel que le fantasmait le XVIIIe siècle européen pour La Princesse des roses et le Prince des beignets. Trois contes aux schémas traditionnels : l’amour, contrarié un temps par les méchants, triomphe de l’adversité incarnée par une régente accrochée au pouvoir, un seigneur cruel ou encore un sultan geôlier de sa fille. 

En revanche, si le héros est toujours le garçon, les princesses ne sont pas pour autant des potiches passives. Dans le premier, c’est Nasalsa qui envoie celui qu’elle a choisi conquérir l’Égypte pour piéger sa mère. Dans Le Beau Sauvage, c’est l’héroïne, bien qu’en arrière plan, qui choisira son époux pour trois raisons poétiques et politiques. Enfin dans le dernier récit, le seul où l’héroïne apparaît dans le titre, la fille du sultan, éprise de liberté et de beignets à la cannelle, n’a pas froid aux yeux et agit à part égale avec son comparse. 

On reconnaît les valeurs humanistes de Michel Ocelot : la rébellion contre les autorités abusives, la soif de liberté, la haine de la guerre, la force souveraine du pardon. On retrouve son sens de la composition des plans et la variété plastique de ses propositions. La profusion des détails et l’exubérance des couleurs pour la dernière histoire, la plus réussie peut-être, ode à l’Orient imaginaire des Mille et Une Nuits. Opulence des palais turcs, faste des marchés dont on sentirait presque les odeurs épicées ! Le parti-pris d’une diction très articulée avec les voix d’Oscar Lesage, Claire de La Rüe du Can et Aïssa Maïga peut gêner dans un premier temps mais la beauté des images l’emporte une fois de plus. 

ÉLISE PADOVANI

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse de Michel Ocelot
Sorti le 19 octobre

Le Bargy fait de la résistance 

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Sans abandonner ses thèmes de prédilection et le « cinéma du réel », Gilles Perret choisit la comédie pour parler du décolletage dans la vallée de l’Arve dont il est originaire, ainsi que des hold-up opérés par les fonds de pension anglo-saxons sur cette industrie prospère. En 2006, il avait déjà abordé le sujet dans La Mondialisation autour de la figure d’un chef d’entreprise, Yves Bontaz. Comme dans son travail documentaire, Gilles Perret part « du local pour raconter le global », et ce projet muri pendant six ans s’est élaboré à partir « d’une multitude d’histoires personnelles ». 

Coécrit avec Marion Grange, Reprise en main met en scène Cédric (Pierre Deladonchamps) qui vit et travaille où il est né, a étudié, s’est marié. Là où ses enfants grandissent, où il a toujours ses copains de lycée : dans cette vallée de Haute-Savoie, frontalière de la Suisse des banquiers en col blanc. Il est ouvrier qualifié dans l’usine de mécanique de précision Berthier où son père (Rufus), ancien syndicaliste retraité, « décolletait » déjà. Il aime la montagne, le Bargy tout proche, qu’il gravit en solitaire. Il est fier de son métier, de plus en plus difficile à cause de la gestion des valets du capital, de la pression des marchés et des actionnaires avides d’une rentabilité immédiate, au détriment de l’intérêt des hommes et de la survie des territoires. En passe d’être rachetée une deuxième fois par un fonds « vautour » avec le plan de licenciement qui accompagne ce genre de transaction, l’ex-usine familiale des Berthier est appelée à mourir. 

Un fondu de Ken Loach
Moins politisés que leurs aînés, Cédric et les autres vont pourtant refuser la fatalité, imaginer un plan de reprise en main original, dont on ne dévoilera pas ici la teneur, mais dont on peut dire qu’il utilise les mêmes armes que l’adversaire. Car voler des voleurs, trahir des traîtres, piéger des piégeurs, non seulement c’est moral mais c’est réjouissant. Les films sociaux au cinéma sont parfois plombants, ce n’est pas le genre de Gilles Perret qui joue ici sur les procédés comiques, la maladresse de ses personnages qui n’ont pas toujours tous les codes pour nager avec les requins. Comme Ken Loach qu’il admire, Perret filme l’humanité, la solidarité, l’amitié. Si Reprise en main documente le monde industriel – on apprend ce qu’est le décolletage, comment se gagnent les commandes avec des « méthodes de casino » et surtout ce qu’est le leveraged buy-out (LBO pour les initiés) – rien n’est jamais pesant. Pas même le symbole récurrent de la montagne à gravir – scènes d’escalades en montage alterné –    que le réalisateur arrive habilement à intégrer à son scénario. Servie par un beau casting (Lætitia Dosch, Grégory Montel, Finnegan Oldfield…), le film nous laisse entrevoir une liberté possible : celle de se reprendre en main. 

ÉLISE PADOVANI

Reprise en main de Gilles Perret
Sorti le 19 octobre

La fable du cochon-tirelire

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La gigogne des tontines © Jérôme Tisserand

Troisième volet de la trilogie concoctée par Alain Béhar, initiée par Les Vagabondes et La clairière du Grand n’importe quoi, La gigogne des tontines reprend le système des poupées russes pour nous livrer en un génial raccourci l’histoire du monde et les principes de l’économie politique. Le tout distribué avec une verve ravageuse, brillante, désopilante, caustique, nourrie de références à notre époque et aux « petites phrases » de ceux qui nous gouvernent. 

D’emblée, on est installés au cœur d’un catapultage temporel : le premier mot « avant » est immédiatement suivi de la préposition « après ». La contraction originelle est en place, le « gros bang initial » peut avoir lieu et toute sa suite, ses « périodes glaciaires sans écureuil », « ses mondes disparus » et le « on », « très poilu », qui un jour tombera de l’arbre. Nous nous délectons du parcours des hominidés, passage du nomadisme à la sédentarisation, Babel, Moyen Âge, Renaissance, fondations lointaines du capitalisme. « Grandes cabanes » pour les riches au centre et « petites cabanes » pour les esclaves, les pauvres, les ouvriers, repoussées aux périphéries comme l’élevage des cochons (animaux identifiés à l’abondance) en raison des odeurs. Naissent alors les supports abstraits de la richesse, le prêt avec intérêts, « la sensation du progrès », les assurances (inénarrables trajets entre Cancale et Chamonix), les tontines enfin.

Avatars de l’argent
Le tout file la métaphore du « cochon », image de la tirelire dont de multiples exemplaires attendent sagement de remplir leur rôle trônant sur une table (étymologiquement c’est aussi la banque qui compte parmi ses dérivés le saltimbanque, la boucle est bouclée !). Des photographies de « morceaux de cochon » sont disposées en fond de scène par le silencieux et énigmatique Valéry Volf, qui intervient parfois en brandissant des pancartes porteuses des mots-clés, ou désignés tels. Ou offre un micro à Isabelle Catalan, tordante dans son incarnation parodique de femme fatale et décorative tandis qu’Alain Béhar, éternel faiseur de mondes, manipulateur luciférien des crédits et autres avatars de l’argent, mime, raconte, s’agace, s’emporte, devient lyrique, acerbe, réclame théâtralement l’intervention du souffleur, imperturbable et ironique Marie Vayssière (aussi à la mise en scène). L’ère contemporaine nous rattrape et c’est une panne d’électricité qui met fin au spectacle. Le théâtre dans sa mise en lumière des circonvolutions et sinuosités de notre monde prend ici tout son sens. Magistral !

MARYVONNE COLOMBANI

La gigogne des tontines a été jouée les 13 et 14 octobre au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Un Hasard très écrit

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© X-DR

Sur la scène nue bordée de noir, des flashes d’obscurité totale ou de lumière de quelques instants. Soit on ne voit rien, soit on aperçoit un, puis deux, jusqu’à six danseurs qui traversent le plateau du Zef dans diverses diagonales. Musique techno quasi hardcore succédant de façon brutale à une musique flottante, gazeuse, et inversement. Impossible d’anticiper à quel endroit de la scène il(s) ou elle(s) vont (ré)apparaître, quelles lignes vont être (re)parcourues, à quel moment on ne va plus rien voir, à quel moment on va les revoir. 

Ballet signalétique
Puis une collision, comme un flash. Et ça repart. Mais les successions d’événements chorégraphiques qui suivront, même répétitifs, seront imprévisibles, à l’image des rebonds erratiques d’un ballon de rugby tout blanc, lancé à plusieurs reprises sur scène, émettant des sons amusants. Séquences de gestes géométriques, sorte de ballets signalétiques de corps-machines, ou formes organiques étranges dont des parties semblent mues par une vie propre, autonome. Aucune improvisation, semble-t-il, dans ce Hasard de Pierre Rigal et de sa compagnie Dernière Minute, une pièce qu’il entrevoit «…comme une métaphore gestuelle des coïncidences cruciales de la vie ». C’est avec celle-ci qu’il débute son compagnonnage au Zef dont il vient d’intégrer la bande d’artistes associés. Classé « artiste inclassable » (dû certainement au fait qu’avant la danse et la chorégraphie il a fait du sport de haut niveau, obtenu un diplôme d’économie mathématique, ainsi qu’un DEA de cinéma), il va imaginer au Merlan un « projet de territoire » pour les trois ans à venir. Si c’est sur le même mode que ce Hasard, il va y avoir du suspense !

MARC VOIRY

Hasard de Pierre Rigal a été présenté les 12 et 13 octobre au Zef, Marseille

Mon corps, le corps de l’autre

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Ceci n’est pas mon corps © Tony Trichanh 2019

À l’entrée de la salle, c’est Olga Mesa elle-même qui nous accueille, micro en main, pour nous guider sur le plateau. Le sol est occupé de dessins à la craie de parties du corps, jambes, bras ; les murs sont couverts d’écrans avec des graphiques des plans, des photos. Elle rappelle la création de cette pièce en 1996, qu’elle a décidé de reprendre en la transmettant à une jeune danseuse d’origine russe, Natacha Kouznetsova, dont la prestation a été remarquée lors du Prix de la critique des Arts scéniques à Barcelone en 2020. Ce n’est pas seulement à un spectacle de danse auquel nous assistons mais aussi à la réalisation d’une transmission. À un partage.

Un travail au sol
Il est donc question du corps qui intrigue, qui encombre, qu’il faut apprivoiser. Le travail se fait souvent au sol, les quatre membres s’imbriquent, se croisent, s’écartent comme s’ils n’appartenaient pas au même corps. On pense aux poupées de Hans Bellmer. Une chaussure recouvre une main, l’autre main se plaque entre les cuisses, vers le sexe. Olga surveille, intervient en marchant violemment autour de Natacha, braque des projecteurs aux lumières violentes que spectateurs et spectatrices ne peuvent pas éviter, filme le corps de Natacha. Ces images s’affichent sur le fond de scène et sont juxtaposées à celles de la première création. Les images d’Olga et de Natacha se mélangent. Olga dont le corps a changé. Ne nous a-t-elle pas montré au début la combinaison bleue qu’elle portait vingt ans auparavant et dans laquelle elle ne rentre plus… C’est donc aussi un spectacle sur le corps qui change, le temps qui passe. La bande son de Francisco Ruiz de Infante participe à l’étrangeté de la chorégraphie, mêlée de bruits de ville, de moteurs, de sonneries stridentes, de voix. C’est lui aussi qui a créé le dispositif scénique. L’ensemble compose un spectacle qui peut être parfois déconcertant mais qui révèle une inquiétude, et surtout une rage de vivre.

CHRIS BOURGUE

2019, Ceci n’est pas mon corps a été joué les 13 et 14 octobre au Théâtre Joliette, Marseille

Sommets grus ?

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Non, il ne s’agissait pas de la version théâtrale d’un remake du film d’Almodovar Les amants passagers ni d’un scénario modelé pour une fantaisie d’Özpetek, comme Le premier qui l’a dit, malgré le titre définitivement ambigu ! Docteur es rire, auteur du monumental Rire (le) de résistance, De Diogène à Charlie Hebdo (Beaux Arts éditions), Jean-Michel Ribes a déjà abondamment illustré la littérature d’humour. Il signe ici un nouvel opus qui joue sur l’infinie palette des ressorts comiques, avec une maestria qui s’appuie sur des comédiens complices semblant réinventer le texte tout au long du spectacle, jonglant avec les codes de la représentation. Robert Hatisi et Jean-Luc Vincent, cocréateurs du collectif Les Chiens de Navarre incarnent respectivement les personnages de Bob et Lionel Barnette. Le premier, chanteur de troisième zone veut à toute force composer l’hymne du futur régime bientôt instauré par le « Putschicador » libérateur, Toups (Bastien Ehouzan), un révolutionnaire exalté, mais nul en espagnol, langue du pays qu’il est censé « libérer ». Le second est un universitaire spécialiste du vivant, époux d’Yvonne Barnette (fabuleuse Joséphine de Meaux) pâtissière en Indre-et-Loire.

Champagne, cacahuètes et chair fraîche

Les Barnette sont les seuls survivants, suppose-t-on d’abord, d’un crash, quelque part sur un sommet de la Cordillère des Andes avec, pour survivre, une impressionnante quantité de quarts de bouteilles de Champagne, 5218 sachets de cacahuètes salées et, pour les changer de cet « ordinaire », la viande de toute une équipe de footballeurs, entraîneur compris, dont il ne reste qu’un pied (Yvonne :« Regarde dans la glacière, il ne reste pas du footballeur ? »). Un morceau de choix est préservé par Yvonne pour la Noël : la cuisse du steward qui s’est comporté en héros. Lionel manque de « moelleux » envers sa femme, tandis qu’elle-même développerait des « idées grues » (adjectif savoureusement composé à partir de son « incongru » contraire), l’inverse absolu de la capacité à inventer ou fabriquer des utopies. Le pragmatisme le plus terre à terre ouvre le champ à la satire. La pièce donnée pour la première fois en 1990 a gardé toute sa fraîcheur, même lorsqu’elle traite de la révolution dans un univers qui tient des BD de Tintin où sévissent le dictateur Tapioca et le général Alcazar. La légèreté du ton souligne, par sa force de distanciation, les tragédies contemporaines, et guide nos personnages dans la forêt amazonienne où Yvonne, subjuguée par Toups, est devenue la cheffe illuminée de la petite troupe. Le chant traduit les exaltations, sans doute seule réponse valable aux situations impossibles dans lesquelles les protagonistes se retrouvent. Les dialogues sont réglés au cordeau de l’humour noir. L’absurde nimbe l’ensemble avec jubilation. Les comédiens sont ébouriffants de verve comique, que ce soit dans leur répliques ou leur performances silencieuses. Bref, La cuisse du steward (qui n’oublie pas les références à L’aile ou la cuisse, entre autres rapprochements potaches) a toutes les qualités d’un classique, joignant à son caractère déjanté une dimension humaniste, dans une scénographie fantastique et efficace. On est au théâtre et tout peut arriver !

MARYVONNE COLOMBANI

La cuisse du steward a été joué du 19 au 21 octobre, au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Merzouki contre vents et marée

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ZEPHYR de Mourad Merzouki © Laurent Philippe

Il souffle sur la pièce de Mourad Merzouki un zéphyr moins léger que d’ordinaire. Tantôt brise, tantôt tempête, il emporte les dix interprètes dans un flux et reflux permanent. D’abord en douceur avec un pas de deux sensuel, aux mouvements amples et aériens, avant un tourbillon collectif ravageur. Entre les deux, ils devront combattre les éléments déchainés, jouer collectif pour ne pas se perdre, faire corps contre les assauts du vent produit sur scène par neuf gigantesques turbines. Propulsés, ballottés, anéantis, il leur faudra une volonté de fer pour ne pas se noyer dans ce déluge homérien.

Trop illustratif
Fruit d’une commande du Vendée Globe, le spectacle imaginé durant le confinement par l’actuel directeur du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne, suggérait alors une possible échappée belle à l’enfermement et à la solitude. Comme un hymne à la solidarité. Usant du vocabulaire hip-hop mâtiné de danse contemporaine, il entraine ses jeunes danseurs dans une combinaison audacieuse d’envolées et de portés, de glissades au sol, de suspensions et de ralentis, pour évoquer tour à tour le plaisir et la peur, la combattivité mais jamais le renoncement. Tout serait donc merveilleux si Mourad Merzouki avait su distancier son sujet de sa gestuelle, ici auréolée par la composition cinématographique d’Armand Amar et les brumes lumineuses de Yoann Tivoli. Trop illustratif, parfois emphatique, le spectacle finit par lasser, nous abandonnant sur la berge un peu déconfit malgré le plaisir des premières scènes et notre envie de voyager par-delà les océans. Comme dans chacune de ses créations, le chorégraphe laisse le champ libre au public pour se frayer un chemin dans son imaginaire et, dans Zéphyr, s’inventer sa propre odyssée. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Zéphyr a été présenté les 30 septembre et 1er octobre au Carré Sainte-Maxime, le 11 octobre au Théâtre de l’Esplanade à Draguignan et les 13, 14 et 15 octobre à Châteauvallon-scène nationale à Ollioules. Ainsi que le 21 octobre au Théâtre de l’Olivier, à Istres

Dans les éprouvettes de l’insoumission

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Laboratoire Poison, Antipoison © Annah Schaeffer

Au premier niveau de lecture, le spectateur non averti pourrait penser que le propos de Laboratoire Poison vise à faire passer les mouvements de résistance pour des paniers de crabes, des groupuscules sans foi ni loi, minés par des individus dont l’unique intérêt est de sauver leur peau quel qu’en soit le prix. Pire : de sous-entendre qu’en chaque militant·e, en dépit des valeurs qu’il prétend défendre dans ses discours ou ses tracts, sommeille un traître. Si tel était le cas, il n’aurait pas fallu 3h30 à Adeline Rosenstein pour développer son analyse. En réalité, c’est tout le contraire que le feuilleton théâtral documentaire de la compagnie Maison Ravage décortique avec une  intelligence déployée jusqu’à son paroxysme. Joués à la suite, les quatre volets de cette pièce hors du commun se fondent sur un postulat non négociable : les régimes d’oppression sont à ce point immoraux et avilissants qu’ils poussent l’opprimé dans ses retranchements les plus déstabilisants jusqu’à le détourner, ne serait-ce un instant, de l’idéal pour lequel il est prêt à sacrifier sa vie. Au premier chef des infamies culmine le colonialisme. Par conséquent, les organisations qui mènent les luttes de libération nationale n’échappent pas à la complexité des comportements et réactions des personnes qui composent tout groupe humain animé par un objectif commun.

Humour didactique
S’appuyant sur un travail de recherches et de collectages titanesque, Laboratoire Poison nous emmène au cœur de différentes guerres et insurrections pour l’indépendance et l’insoumission – en Algérie, au Congo, en Guinée et au Cap-Vert – toutes menées en opposition aux puissances coloniales européennes, qu’elles soient française, belge ou portugaise. Maniant un humour didactique, les douze interprètes dont la narratrice autrice et metteure en scène se glissent dans la peau de dizaines de personnages souvent réels, se les échangent, reproduisent plusieurs fois la même scène, y ajoutant le détail qui en changera la portée et l’interprétation. Aux côtés de héros et héroïnes anonymes ou non, on croise le psychiatre et intellectuel Frantz Fanon, le réalisateur anticolonialiste et communiste René Vautier, dont on redécouvre les déboires avec le FLN, Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo, trahi par ses propres alliés pour le compte de la Belgique ou encore un gréviste du Front populaire puis Résistant sous Vichy devenu tortionnaire pendant la guerre d’Algérie… Et le dernier épisode de réparer l’effacement par l’histoire officielle du rôle des femmes dans ces luttes. L’absence sur scène de l’artiste basé à Kinshasa, Michael Disanka,est dénoncée tel un happening, dans un des passages les plus poignants de la pièce. Initialement prévu dans la distribution, un refus de visa l’empêche de se joindre à la troupe. 

Au-delà de la performance, Laboratoire Poison livre une critique lumineuse des contradictions récurrentes et persistantes dans l’histoire de mouvements politiques identifiés comme faisant partie des courants de pensée émancipateurs, face aux actuelles questions sociales, raciales et de genre. Une œuvre d’intérêt public.

LUDOVIC TOMAS

Laboratoire Poison a été joué du 11 au 15 octobre à la Friche la Belle de Mai, en co-réalisation entre La Criée et le Théâtre du Gymnase, à Marseille, et les 20 et 21 octobre au Liberté, scène nationale de Toulon
A venir
Du 16 au 18 novembre
Théâtre des 13 Vents, Montpellier

Charles-Éric Siméoni, un homme de passion

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Jacqueline Dauriac Pièces siamoises pour deux collectionneurs, 1988 Craie grasse et crayon sur papier calque 21 x 30 cm © ADAGP, Paris 2022/DEC-ville de Martigues

Peinture, sculpture, dessin, céramique, livre d’artistes et photographie passionnent Charles-Éric Siméoni au point qu’il acquiert sa première œuvre à 17 ans ! Depuis, il n’a cessé d’arpenter les musées et les galeries à Marseille où il est né (Athanor, Pailhas aujourd’hui disparues), à Lyon où il a suivi les cours à la faculté de médecine et à l’Institut d’histoire de l’art, et enfin à Paris où il s’est installé. Où il a ressenti son premier choc artistique en découvrant l’exposition de Sam Francis à la galerie Jean Fournier : c’était en 1971. Dès lors, en autodidacte revendiqué, il s’est constitué une vaste collection comme autant de « coups de cœur et de passion » où l’on croise en bonne place Jean-Jacques Ceccarelli, Jean-Jacques Surian, Gérard Traquandi, Louis Pons, Christian Courrèges, Judith Bartolani ou encore Giuseppe Caccavale.Des artistes avec lesquels il a entretenu des relations d’amitié comme en témoigne sa correspondance avec Ceccarelli et Caccavale révélées aujourd’hui au public. Sans compter ce petit polaroïd de Christian Boltansky, spécialement dédicacé à « Charles-Éric ».

Jean-Jacques Ceccarelli Carte de vœux, 1988 Encres couleur sur papier à dessin 15 x 10 cm © Succession Ceccarelli__ DEC – Ville de Martigues

Éclectique et internationale
Si les artistes du territoire marseillais sont bien représentés, la curiosité du psychiatre-collectionneur dépasse largement les frontières hexagonales et s’attache à tous les médiums. Ou presque, puisque la photographie n’est arrivée que plus tard, en 2001, avec l’acquisition de Fountain in the Moutain de l’Anglais Joey Kötting, une photo qui fait appel à des techniques picturales. Le lien avec la peinture était tout trouvé ! De fait, au musée Ziem, la photographie a les honneurs d’une salle exclusive qui met en lumière sa prédilection pour la photo plasticienne ou documentaire : le Malien Malick Sidibé, le Colombien Julián Alberto Lineros Castro, le Cubain René de Jesús Peña Gonzalez ou encore la Marseillaise Isabelle Waternaux dont il présente un superbe coffret de 12 tirages exceptionnellement encadrés ensemble par Lucienne Del’Furia, conservatrice en chef du patrimoine et directrice du musée. Parmi toutes « les œuvres qui [lui] tiennent à cœur », 133 ont été offertes à la Ville à l’occasion de trois donations en 1996, 2000 et 2021. Toutes sont aujourd’hui exposées « pour les artistes et pour les habitants » selon le vœu du collectionneur. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Les donations Charles-Eric Siméoni 1996-2021
Jusqu’au 29 janvier 2023
Musée Ziem, Martigues
ville-martigues.fr