Instant magique dans l’été 2021 : la compagnie En devenir 2 avait donné une forme réduite des Métamorphoses d’Ovide. Étoffé, ce travail offre un moment de partage amical de plus de trois heures dans le cadre d’un banquet. Le metteur en scène Malte Schwind a voulu servir un repas, offrant ainsi des temps de pause au public et aux comédiennes. Devant une immense toile de fond de Simon Bouillaud, toute en tons mordorés, les deux comédiennes évoluent, parées comme des divas, alourdies de bijoux, perchées sur des chaussures scintillantes. Divines Naïs Desiles et Yaëlle Lucas. Des deux côtés de la scène, une chaise, une table avec miroir et fards offrent à chacune de rares moments de respiration et de repos. Le public, lui, est installé selon un dispositif tri-frontal devant le plateau vide qu’elles occupent magnifiquement, avec une énergie exceptionnelle, pour nous transmettre ces récits venus d’un autre temps, pleins de passions et de terreur. Le destin tragique d’Actéon qui, ayant aperçu Diane prenant son bain, se voit changé en cerf et dévoré par ses propres chiens. Tirésias qui fut alternativement femme et homme et obtient le pouvoir de lire dans l’avenir après avoir été rendu aveugle par la coléreuse Junon. Persée tranche la tête de Méduse, la met dans un sac et la fait circuler dans le public. Orphée descend aux enfers pour chercher Eurydice mais la perd une seconde fois : ici Yaëlle Lucas interprète merveilleusement le chant de Gluck. Mais aussi l’histoire terrible de l’incestueuse Myrrha, amoureuse de son père, changée en arbre pleureur qui offre sa résine, la myrrhe (un morceau en circule alors de main en main). Entre tous ces récits fabuleux, c’est Malte Schwind qui sert les victuailles, lasagnes délicieuses dans des assiettes qu’il a lui-même tournées. Trinquons donc ensemble à la santé de Bacchus ! Les comédiennes ont changé de costume et actionné le rideau de fond de scène qui vire or et argent. Et de se lancer dans une danse effrénée. Des musiques populaires, dont des chansons de l’italienne Mina, ancrent ces récits dans notre époque. On en sort nourri dans tous les sens du mot.
CHRIS BOURGUE
Les Métamorphoses ont été jouées les 19 et 20 octobre au théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence
À venir 9 et 10 novembre Théâtre du Bois de l’Aune Aix-en-Provence
Il serait sans doute hasardeux d’affirmer que des Lucien de Rubempré aient pris le pouvoir dans les grandes rédactions parisiennes. On pourrait pourtant jurer que les mécanismes qui portent aux nues le héros balzacien comme ceux qui le conduisent à sa chute professionnelle et morale sont calqués sur les faiblesses, si ce ne sont les penchants, du monde des médias, des idées voire de la culture de notre siècle. C’est dans cette facilité de transposition inconsciente qui s’installe dans l’esprit du spectateur·trice que réside en partie la force de l’adaptation du roman Illusions perdues par la metteure en scène Pauline Bayle. Dans son rythme aussi. Un rythme vif, virevoltant mais qui prend le temps – deux heures trente – de décortiquer un engrenage et son implacable logique pour aboutir à la démonstration connue d’avance. Le succès/pouvoir donne le tournis autant que l’ambition/gain est un terrain propice à la compromission. Aussi indiscutables que sont l’éthique, la candeur et le talent par lesquels est animé le jeune homme de lettres fraîchement débarqué d’Angoulême, il ne pourra que céder à l’instrumentalisation de celles et ceux qui voient en lui un faire-valoir de leurs opportunistes aspirations. Qu’elles soient politiques, artistiques, financières, sociales et mêmes amoureuses.
Immoralité joyeuse Autant portée par une tension dramaturgique que par un sentiment d’insouciance et d’immoralité joyeuse, la pièce nous emporte dans un tourbillon de complots et de règlements de compte presque euphorisant. Sur le plateau nu, que l’on ne peut interpréter autrement que comme un ring, les pires coups sont permis. Les cinq remarquables comédien·ne·s, tour à tour journaliste, artiste, éditeur, libraire, mécène… – influenceurs déjà sans foi ni loi –, incarnent une panoplie de personnages récurrents qu’on ne prend pas la peine d’assigner à leur genre (mais étonnamment les deux acteurs, contrairement aux femmes, ne jouent que des rôles qui correspondent au leur…). Surgissant des gradins disposés de manière quadri-frontale (un dispositif devenu très tendance en théâtre), mêlé·e·s au public, iels ne cherchent même plus à masquer leurs desseins de vengeance ni de gloriole, tous·tes rivalisant d’une ouverture sans borne à la corruption. Même les moins initié·e·s, à commencer par Lucien lui-même ou sa maîtresse Coralie, jeune comédienne avide de succès. Celle-ci finira humiliée, souillée par des projectiles de boue dont elle ne va pas se relever. Quant à Rubempré, poète défroqué, il sortira de sa fulgurante et éphémère ascension dans le monde de la presse totalement consumé. Laissant entre les griffes d’un capitalisme dont le monde n’est pas prêt d’être sevré, une proie vidée de son innocence et de son intégrité.
LUDOVIC TOMAS
Illusions perdues a été joué les 20 et 21 octobre au Zef, Marseille
Pour peu que l’on accepte que César Franck soit comptabilisé parmi les compositeurs nationaux – au grand dam de nos amis belges ! – le programme concocté par le plus célèbre des trios ambitionnait d’explorer le seul répertoire hexagonal. C’est du moins ce que les explications fournies et bienvenues proposées par le violoniste Jean-Marc Phillips-Varjabédian laissent entendre. Mais les promesses n’engagent, bien heureusement, que ceux qui y croient.
La faute à un goût trop prononcé pour le répertoire germanique ? Le patronyme de l’ensemble fondé en 1995 est sans ambiguïté. Emprunté à Schubert, il convoque ce lied éponyme clamant non pas la joie d’arpenter le monde, mais la douleur de s’y découvrir toujours étranger. On ne change pas d’où on vient !
Finesse inouïe Car peu importe la terre qu’il arpente, le Trio Wanderer se révèle toujours tel qu’en lui-même : d’un indécrottable romantisme allemand, prompt à l’ardeur tourmentée comme à la tendre ironie. Loin de nous, cependant, l’envie de s’en plaindre. En témoigne le silence ému et lacrymal qui accompagne le Tristia de Franz Liszt donné avant l’entracte. Connue de chaque musicien jusqu’au bout des ongles, la pièce adaptée de la Vallée d’Obermann touche, dans sa transcription pour trio, au sublime. Calées sur les graves éraillés d’un piano touffu, sur lesquels l’inimitable Vincent Coq ne saura jamais s’empêcher de chantonner, les lignes dessinées par le violon de Varjabédian et le violoncelle de Raphaël Pidoux s’apposent l’une à l’autre avec une délicatesse rare. La finesse inouïe des traits le dispute à un sens consommé de l’éclat. Les thèmes s’échangent sans faiblir d’un instrument à l’autre, pour un résultat proprement terrassant.
Sur César Franck et son premier Trio concertant – composé à seulement quatorze ans ! – le trio lâche également les chiens : entre chant et cri, tonnerre et éclaircies, le petit précis de fougue se décline au fil de cette forme cyclique dont Franck fut le fer de lance. Sur Camille Saint-Saëns et son Trio n°2, l’ombre de Schumann et de Mendelssohn plane. Elle demeure cependant à juste distance, et le son se fait ici moins rugueux que précédemment. Les deux bis réclamés standing ovation à l’appui, convoquant Lili Boulanger et Dvorak, achèvent d’élargir ces horizons invariablement teintés de méditation et de mélancolie.
SUZANNE CANESSA
Trio Wanderer a joué le 22 octobre au Palais du Pharo, dans le cadre de la saison de Marseille Concerts
Dans ce théâtre de « province », la programmation de la pièce Putin ou le Prince travesti fait figure d’événement. Non seulement parce qu’accueillir une compagnie parisienne renommée garantit un succès public. Mais aussi parce que le sujet abordé, la persécution des personnes LGBT+ en Russie, permet de mettre un coup de projecteur sur une salle à l’avenir incertain. Bien évidemment, rien ne se passera comme prévu, la neige ayant bloqué tous·tes les comédien·ne·s sur le trajet. Sauf un·e : l’acteur principal, Gabriel, diva drama queen, qui va mettre toute son énergie et sa passion pour la scène, à former en une journée cinq habitant·e·s de la commune afin d’éviter l’annulation de la représentation. Co-écrit par Jérôme Nunes et Geoffrey Coppini, et mis en scène par ce dernier, Vedette(s) est lui aussi un spectacle qui réunit amateurs et professionnels. Trois d’un côté et cinq de l’autre. Réussir à évoquer l’homophobie d’État du régime russe, la répression policière à l’égard des gays, les camps pour homosexuels en Tchétchénie… dans un registre de comédie rocambolesque n’était pas gagné d’avance.
Satirico-queer Portant le spectacle à bout de bras, Frédéric Schulz-Richard virevolte de Gabriel au prince Putin travesti en Miss Putinka, passant de l’extravagance à la froide dénonciation du totalitarisme, iel-même exerçant une forme d’autoritarisme sur le reste de la troupe. En en faisant évidemment trop – chaque rôle contient sa dose de caricature – mais juste ce qu’il faut. Incarnant un régisseur tacite et sensible, Samir El Karoui est celui qui dévoile avec le plus de subtilité la complexité de son personnage, ce qui ne demande qu’à sortir de son enfouissement. Les cinq comédien·ne·s non professionnel·le·s, recrutés après un travail en atelier, n’ont pas à rougir de leur potentiel comique. La plupart du temps dynamique et percutant, Vedette(s) a malheureusement aussi tendance à s’enliser régulièrement dans des longueurs verbales et de mise en scène inutiles. Dommage car le parti pris de tourner en ridicule une réalité grave par la mise en abîme satirico-queer avait tout pour convaincre.
LUDOVIC TOMAS
Vedette(s) a été joué du 18 au 22 octobre au théâtre Joliette, Marseille.
À venir 15 et 16 novembre Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence
L’Ensemble Irini fondé en 2015 par la jeune cheffe, musicologue et artiste lyrique, Lila Hajosi, présentait, après Maria Nostra et O Sidera (deux spectacles gravés respectivement chez l’Empreinte Digitale et Paraty/Pias Harmonia Mundi), son troisième programme intitulé Printemps sacré- Vivre, Mourir, (Re)naître dans l’écrin de la salle Musicatreize. Concocté avec intelligence durant les années confinées, ce nouvel opus rassemble en sa solide charpente des motets sacrés du trop méconnu Heinrich Isaac, peut-être allemand, sans doute né vers 1450 sous le nom d’Heinrich Isaac ou Isaak ou encore Ugonis de Flandria, et assurément mort un 26 mars 1517 à Florence où il officia comme cantor et compositeur au service de Laurent le Magnifique. Avant d’être exilé à la mort de ce dernier en Autriche auprès de Maximilien Ier. Il revint à Florence vingt ans plus tard protégé par le pape Léon X à qui il avait enseigné la musique quand il n’était encore que Giovanni, fils de Laurent de Médicis. Ouf ! Croisées avec les pièces d’Heinrich Isaac, sont présentées des polyphonies extraites de la liturgie orthodoxe géorgienne. Ainsi que l’explique la feuille de salle, remarquablement précise et documentée, la Géorgie « dernier bastion chrétien à l’Est de la mer Noire » vient d’être divisée en trois royaumes à la suite de guerres terribles entre les Turcs et les Perses musulmans au moment où Isaac y est ; cependant, elle saura préserver les canons de sa musique sacrée, « écriture à trois voix, chacune insécable des autres ». Comme aucune partition ou traité ne nous est parvenu, le travail de reconstitution, extrêmement délicat, a été entrepris par des ethnomusicologues internationaux. Ce patrimoine a été récemment consacré par l’Unesco.
« Déstinées fracturées » Trois étapes scandent un récit allégorique construit autour de « deux destinées fracturées », celle d’Isaac qui fut un concurrent de Josquin des Prés et connut exil et effondrement de son monde et celle de la Géorgie, terre bouleversée par invasions et sempiternels conflits. Le thème nommé « Vivre » ouvre le concert, nourri des paroles et de l’esprit du Cantique des Cantiques du roi Salomon, ainsi le Tota pulchra es (Tu es toute belle) auquel font écho Shen khar Venakhi (Tu es un vignoble nouvellement fleuri), Saidumlo samotkhe (Tu es un paradis mystique, Ô mère de Dieu ). Vivre est ici synonyme d’aimer : « Mon âme s’est liquéfiée quand mon Bien Aimé a parlé » dit Anima mea, tandis que cet amour divin accorde le repos et la vie éternelle de Ts’midata tana ganu svene. La trame musicale aérienne est empreinte d’une certaine gravité, comme consciente de sa fragilité intrinsèque. Les voix placées avec justesse s’élancent, pures. Parfois un léger vibrato naturel vient les moirer d’un supplément de sens. Le chœur réunit sur la plupart des pièces l’ensemble au complet, mezzo-sopranos, Eulàlia Fantova, Clémence Faber, contraltos, Julie Azoulay, Lauriane Le Prev, ténors, Olivier Merlin, Matthieu Chapuis, basses, Guglielmo Buonsanti, Sébastien Brohier, mais parfois se contente de la présence de quatre ou de six voix. L’originalité de ce chœur réside ainsi dans cette union des voix féminines et masculines que certains puristes s’acharnent à séparer quand il s’agit de musique ancienne. Curieusement les airs de la deuxième partie, Mourir, ont plus d’allant que les précédents, s’emplissent de lumière, consacrant la mort comme un passage, douloureux par les abandons qu’elle implique mais empli de la joie du dévoilement du mystère et du vrai repos. Les mises en terre orthodoxe préparent le tombeau de Laurent de Médicis qui convoque toute une imagerie traditionnelle où les animaux pleurent alors que « le Laurier (est) frappé soudainement par la foudre impétueuse ». Cette étape nécessaire conduit à (Re)Naître, grâce à la Mère de Dieu, la « Théotokos » et surtout à l’éblouissant Virgo Prudentissima d’Heinrich Isaac, véritable chef d’œuvre aux fils sans cesse renouvelés, alternés, tissés, mêlés, repris en une souple circulation entre les différents pupitres. S’en dégage une impression de plénitude qui transporte l’auditoire.
« Chaque fois que je conçois un programme, je l’orchestre par rapport à un morceau. Ici, tout tend vers celui-là, sans doute l’une des plus belles œuvres polyphoniques jamais écrites », sourit Lila Hajosi à la sortie du concert. Le verbe est musique, somptueux dans ses incandescences.
MARYVONNE COLOMBANI
L’Ensemble Irini a donné Printemps sacré- Vivre, Mourir, (Re)naître, le 22 octobre à la salle Musictreize, Marseille
Depuis longtemps, Cinemed et son directeur Christophe Leparc s’intéressent au cinéma géorgien. On se souvient en particulier du superbe La Terre éphémère de George Ovashvili qui avait obtenu en 2014 pas moins de quatre prix dont l’Antigone d’Orou de Dede de Mariam Katchvani, Prix du public 2017. Pour cette 44e édition, six cinéastes de la nouvelle génération du cinéma géorgien étaient invités à participer à une table ronde animée par Guillaume de Seille, et à présenter un film, court ou long métrage. Levan Lomjaria du National Film Center a commencé par rappeler le passé du cinéma géorgien avec des cinéastes reconnus, comme Otar Iossellani, Serguei Paradjanov et bien d’autres. Avec le contrecoup de la chute du système soviétique, les années 90 ont été très difficiles, car jusque-là tout était centralisé et n’existait aucune structure propre. S’est alors imposée l’idée d’un centre national qui sera créé en 2001. Avec le National Film Center, inspiré du modèle français, et grâce à Tamara Tatishvili, qui l’a dirigé, le cinéma géorgien a été reconnu au niveau international, malgré les difficultés et le manque de moyens.
Nécessaire formation Tour à tour, les cinéastes invités ont parlé de leur expérience. Levan Koguashvili,qui présentait son dernier film Brighton 4th, a insisté sur la nécessité de la formation et rappelé le rôle de Tatishvili dans celle des producteurs comme Vladimir Katcharava qui accompagne Mariam Khatchvani. Cette dernière a elle-même créé le Festival international de Svaneti, une région montagneuse dans le nord-ouest du pays, avec des ateliers pour aider d’autres jeunes cinéastes. Peut-on parler d’une nouvelle vague ? C’est un peu tôt pour le dire a précisé Alexandre Koberidze qui présentait Sous leciel de Koutaïssi. Mari Gulbiani a précisé combien les Ateliers Varan en France avaient été importants pour elle qui a développé le festival CineDoc de Tbilissi. Elle présentait Before Father gets back.George Sikharulidze, qui a réalisé plusieurs courts dont Une nouvelle année, enseigne à l’étranger et vient de tourner son premier long en Géorgie. Quant à Papuna Mosidze, qui présentait son court Journal intime – l’histoire d’une femme ukrainienne dont la vie a été bouleversée par l’invasion russe -, elle vient d’obtenir un financement pour son premier long et a expliqué combien la concurrence était rude. Ont été soulignés aussi le manque cruel de salles de cinéma, l’importance de l’éducation à l’image, la mise en place d’une soixantaine de « missionnaires » dans les écoles, qui mènent campagne pour apprendre à analyser les films et savoir en parler, etc. Une table ronde passionnante qui a donné envie de voir ou revoir les films proposés comme le superbe Et puis nous danserons de Levan Akin ou Les Montagnes bleues d’Eldar Chenguélaia. Un filmqu’a choisi de nous présenter Levan Koguashvili, un de ses préférés, culte en Géorgie, et que, selon lui, Kafka n’aurait pas renié puisqu’il s’agit d’une comédie sur l’absurdité du système bureaucratique soviétique en décrépitude. Un excellent choix que le public de Cinemed a fort apprécié.
Des festivals et des événements culturels reportés voire annulés en raison de la tenue du grand raout olympique à l’été 2024 ? Il est peu probable que Gérald Darmanin mette ses menaces à exécution. Pour une fois, aurait-on envie d’ajouter. Mais la petite phrase du ministre de l’Intérieur prononcée à l’occasion de son audition au Sénat sur la sécurité des Jeux olympiques de Paris est révélatrice. D’abord de son ignorance du terrain, du savoir-faire des opérateurs culturels en termes de gestion de foule et de leur prise au sérieux de la question de la sécurité des publics. La plupart du temps, ce ne sont pas les forces de l’ordre qui veillent à la protection des spectateurs·trices lors de ces manifestations mais des prestataires professionnels pris en charge par les organisateurs. De plus, établir une hiérarchie entre les besoins sécuritaires d’un événement médiatique à dimension internationale et ceux de rendez-vous attendus chaque été par plusieurs millions de personnes est une mise en concurrence imbécile entre le sport et la culture. C’est encore une fois méconnaître l’apport précieux d’un écosystème – pourtant fragile – au dynamisme économique, au lien social et à l’attractivité de territoires dont le rayonnement repose souvent sur ces festivals. Le plus étonnant est que les risques d’une collusion logistique entre les festivals et les Jeux olympiques ont été soulevés avec insistance par les opérateurs culturels eux-mêmes lors de la réunion de bilan des festivals qui s’est tenu le 3 octobre au ministère de la Culture, en présence de Rima Abdul-Malak. Les difficultés réelles – liées notamment à la suppression de milliers de postes dans la police et la gendarmerie par Nicolas Sarkozy, ancien mentor de Darmanin – appellent des solutions concertées. Pas une énième sortie atterrante d’un ministre dont le maintien au gouvernement reste tout aussi atterrant… Plus sournoisement, ses propos confirment le verdict gouvernemental prononcé pendant la pandémie de Covid-19 à l’encontre de la culture : non essentielle ! « Les JO à Paris, c’est une fois par siècle, chacun doit faire des efforts », a argué le locataire de la place Beauvau. Il est vrai que la culture, les artistes, la jeunesse peuvent bien encore se sacrifier pour Airbnb, Carrefour ou Coca-Cola, partenaires émérites de ce qui reste de l’olympisme.
La mobilisation de l’État pour accompagner Marseille vers les transformations nécessaires qui doivent améliorer le quotidien des habitantes et des habitants est salutaire. Elle n’est ni une faveur ni une opération de séduction. À défaut de véritable réparation, elle est un début de rattrapage de décennies d’abandon qui ont fait de la deuxième ville de France un territoire inégalitaire criant. Une cité dont la traversée en transport en commun est un calvaire. Une cité dont les enfants ont froid dans les écoles. Une cité où l’on meurt dans l’effondrement de son immeuble. Les Marseillaises et les Marseillais l’ont bien compris en chassant des édiles qui n’accordaient aucune compassion à la précarité subie par des dizaines de milliers d’entre elleux. Mais c’est loin d’être suffisant et l’État semble l’avoir entendu. À la différence des comités interministériels – sans retombées concrètes – de l’ère Hollande sur l’urgence marseillaise, l’Élysée a sorti le chéquier. Non sans quelques conditions mais il serait malhonnête de ne pas reconnaître l’engagement d’Emmanuel Macron, qu’on ne peut accuser d’une quelconque rancune après la déculottée de ses troupes phocéennes au dernier scrutin municipal. Écoles, transports, habitat, sécurité, économie… et même culture : le plan « Marseille en grand » est plus qu’une chance. Il est le retour tant attendu de l’inscription qui orne le fronton de la Porte d’Aix : « À la République, Marseille reconnaissante ». Cela ne fait plus aucun doute, le président a le béguin pour Marseille. Une passion débordante qu’il a à cœur de transmettre, de répandre autour de lui. On ne sait encore si Christophe Castaner se risquera à débarquer à la présidence du conseil d’administration du Grand port maritime après les réactions peu enthousiastes de la CGT. On sait en revanche que Pierre-Olivier Costa, actuel directeur de cabinet de Brigitte Macron, atterrit à celle du Mucem à la mi-novembre. Marseille, ville ouverte et hospitalière, saura, quoi qu’il arrive, l’accueillir à bras ouvert.
Visiter « Un musée à soi » au Mrac de Sérignan, c’est découvrir un autre musée le temps d’un accrochage pas comme les autres : celui de Nathalie, Elisabeth, Matthieu, Maxime et Dominique. Patient·e·s du centre de jour du Biterrois, qui dépend du centre hospitalier de Béziers, ces amateurs et amatrices éclairé·e·s connaissent bien les lieux. Ils et elles y viennent souvent dans le cadre des nombreuses actions artistiques de l’atelier Art.27 du centre, menées avec passion par Sonia Debeuré-Provost, psychologue, et Nicole Vidal, ergothérapeute. Fin 2020, Clément Nouet, directeur du Mrac, leur donne carte blanche à l’occasion d’un projet d’accrochage participatif. Un « pas de côté » assumé, placé sous la supervision bienveillante de la chorégraphe montpelliéraine Mathilde Monnier, connue pour son intérêt pour les arts au-delà du seul plateau scénique. En raison de la pandémie, le projet dure presque deux ans, deux années de rencontres régulières entre les patients et la chorégraphe. Cette dernière ayant à cœur d’accompagner des « personnes invisibles dans la société [à] envisager le commissariat de manière plurielle », tout en les aidant à réfléchir sur leur « responsabilité artistique ». Les discussions sont riches, chaque commissaire en herbe est même chargé d’écrire aux artistes choisis. Ce processus de préparation au long-cours est tellement important qu’il fait lui-même œuvre à travers une vidéo documentaire réalisée par Alice Fleury et Geoffroy Badel, deux jeunes artistes formé·s au MO.CO. Esba, l’école des Beaux-Arts de Montpellier.
De mots et d’images
Également à découvrir au Mrac de Sérignan, une exposition au rez-de-chaussée consacrée à l’artiste et cinéaste Noëlle Pujol, récompensée en 2020 par le prix Occitanie-Médicis. Music Hall (des lettres de Didier à Boum !Boum !) nous plonge dans l’univers joyeusement désordonné de l’artiste, au travail profondément cinématographique. A la fois espace d’exposition, studio de cinéma et coulisses d’un film, intitulé Boum ! Boum !, qui n’existe pas encore mais fait déjà partie d’une saga fictionnelle en perpétuelle création. Ce long-métrage en devenir est inspiré par les lettres de son frère Didier, dont l’artiste de « faire voyager ses mots » en les mettant en musique, mais aussi par le charme photogénique du quartier des Puces de Saint-Ouen où elle habite. À l’étage du musée, Aoulioule propose un abécédaire collectif qui s’interroge avec brio sur le rapport entre langage et image, typographie et graphisme, sous le commissariat des artistes Sylvie Fanchon et Camilla Oliveira Fairclough. A.R.
Conscience de son propre corps Le résultat de ce travail aussi acharné que passionné est une exposition extrêmement agréable à parcourir. Les cartels, très touchants, sont rédigés par les patient·e·s-commissaires. Car selon Mathilde Monnier, il est intéressant de voir « comment l’œuvre les raconte, en dehors de tout préjugé esthétique ». On se sent bien dans ce musée de l’intime où chaque pièce semble à sa place, comme magnifiée. Un sentiment d’harmonie porté par la scénographie du peintre et plasticien Dominique Figarella, avec lequel Mathilde Monnier avait déjà collaboré quand elle était à la tête du Centre chorégraphique national de Montpellier. Une photographie de danseuse mutilée de Per Barclay côtoie les cercles concentriques hypnotisant de Stéphane Magnin. Un peu plus loin, le Banc de la fortune de Io Burgard fait écho au banc d’Ann Veronica Janssens, issu des collections du Frac Occitanie, dont le film thermoactif garde quelques instants la trace des corps. Il est rare d’avoir à ce point conscience de son propre corps dans un espace d’exposition. Le géant de Francisco Tropa, fabuleux squelette de bronze, sera quant à lui activé à l’occasion d’une performance dansée lors de la visite VIP du 27 novembre. À ne pas rater.
ALICE ROLLAND
Un musée à soiJusqu’au 19 mars
Mrac Occitanie/Pyrénées-Méditerranée
Sérignan
04 67 17 88 95
mrac.laregion.fr
Comme chaque année,Cinemed nous propose de découvrir les films de cinéastes des deux rives de la Méditerranée. Des curieux, des créatifs, des engagés. Et de revisiter l’œuvre de ceux qui ont marqué de leurs empreintes ce vaste territoire. C’est par le nouveau film du réalisateur italien Emanuele Crialese que débute cette 44e édition,qui se déroule du 2l au 29 octobre. L’immensità, récit quasi-autobiographique présenté en compétition à la Mostra de Venise, nous transporte dans la Rome des années 1970 avec Pénélope Cruz qui incarne Clara, une mère trouvant refuge dans la relation complice qu’elle entretient avec ses trois enfants. Grande FrancescoUn hommage sera rendu à Francesco Rosi, qui aurait eu cent ans cette année et qui a inlassablement dénoncé la connivence entre le pouvoir officiel et la mafia. Quinze films dont neuf copies restaurées sont proposés ainsi qu’une table ronde autour de son œuvre, le 27 octobre à 18 heures. L’occasion de (re)voir Main basse sur la ville, Lucky Luciano… et, dans le hall du Corum, de découvrir le travail du photographe Sergio Strizzi sur le film Trois Frères (1981). Des invité·e·sInvité avec ses sept longs métrages, de La faute à Voltaire (2000) à Intermezzo (2019), primé à la Mostra de Venise, aux César et Palme d’or pour La Vie d’Adèle en 2013, Abdellatif Kechiche donne une master class animée par Pascal Mérigeau, le 28 octobre à 17 heures. La cinéaste espagnole Icíar Bollaín dont Cinemed avait sélectionné le premier long métrage, Salut ! Tu es seule ? en 1996, présente en avant-première son dernier opus, Les Repentis. Mais que ceux qui ne la connaissent pas se rassurent. Ils pourront découvrir ses films précédents : Flores de Otro Mundo, Grand prix la Semaine de la critique, Même la pluie qui a représenté l’Espagne aux Oscar (2010) et tous les autres, sans oublier une table ronde animée par Fernando Ganzo, rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, le 23 octobre à 17 heures. Autre invitée, la cinéaste documentariste Simone Bitton dont on pourra (re)découvrir les films et séries qu’elle a réalisés pour la télévision, puis pour le cinéma comme Mur, sur la construction de la barrière de séparation Israël-Palestine (Quinzaine des réalisateurs, 2004), ou Rachel (2009), enquête sur la mort d’une pacifiste américaine dans la Bande de Gaza, et enfin Ziyara, un road movie à la rencontre des gardiens musulmans de sa mémoire juive. Un échange avec cette cinéaste engagée artistiquement et humainement se tient le 24 octobre à 18 heures.
Des compétitions Mais Cinemed ne serait pas Cinemed sans ses compétitions de longs, de courts, de documentaires, de films en région soumis à des jurys, dont celui de l’Antigone à la double présidence cette année : Rachida Brakni et Éric Cantona. Neuf films sont en lice pour l’Antigone d’or, venus du Liban, de Tunisie, du Maroc, d’Italie, d’Algérie, de Palestine, d’Espagne et de France. Parmi les cinéastes présents, quelques « habitués » : Wissam Charaf (invité en 2016), revient avec son nouveau film, Dirty, difficult, dangerous. Damien Ounouri, dont le projet de film avait été retenu en 2017présente La Dernière Reine, coréalisé avec Adila Bendimerad. Hicham Ayouch,sélectionné en 2006 pour Tiza Oul sera présent pour son dernier long, Abdelinho. Enfin, la Palestinienne Maha Haj, primée en 2016 pour Personal Affairs, montrera Fièvre méditerranéenne.
La Géorgie à l’honneur Chaque année, Cinemed met l’accent sur un pays. Pour cette édition, c’est la Géorgie avec sa nouvelle génération de cinéastes. Au programme, fictions, documentaires, courts métrages et quatre classiques du cinéma géorgien en copies restaurées choisis et présentés par les jeunes réalisateurs. Également un ciné-concert, Le Sel de Svanétie de Mikhail Kalatozov (1930), et une avant-première, Brighton 4th, en présence de Levan Koguashvil. Et si vous avez raté en salle Et puis nous danserons de Levan Akin, Sous le ciel de Koutaïssi d’Alexandre Koberidze ou Dede de Mariam Khatchvani, c’est l’occasion de les découvrir.
Des avant-premières Une vingtaine d’avant-premières en présence d’invité·e·s parmi lesquels RachidBouchareb pour Nos frangins et Erige Sehiri, réalisatrice de Sous les figues. Mounia Meddour dont on avait aimé Papicha présente Houria, où l’on retrouve son actrice Lyna Khoudri ainsi que Rachida Brakni. Le comédien Alex Lutz sera accompagné de Quentin Reynaud réalisateur de En plein feu. Mais aussi Alessandro Comodin avec Les Aventures de Gigi la loi, Roschdy Zemréalisateur de Les Miens qu’on retrouve, acteur, dans le film de Chad Chenouga, Le Principal. Tourné dans la région, Balle perdue 2 de Guillaume Pierret est également projeté le 26 octobre, en présence de l’équipe du film.
Sans oublier La sérieEsterno Notte – Épisodes 1 à 6 de Marco Bellocchio sur l’affaire Aldo Moro ainsi que Letizia Battaglia – Tourner la vie et la mort à Palerme Partie 1 & 2 de Roberto Andò qui sera introduit par le président de Cinemed, Leoluca Orlando, ancien maire de Palerme. Et cerise sur le gâteau, on pourra voir les photos de la grande Letizia Battaglia au Centre Rabelais. Pour clôturer cette44e édition,en avant-première et en présence de l’équipe du film, Les Cyclades, le huitième long métrage de Marc Fitoussin, qui nous fait partir en vacances à Amorgos avec LaureCalamy, Olivia Côte et Kristin Scott Thomas. Avec plus de deux cents films, le choix ne sera pas facile mais chacun pourra y trouver son bonheur.
ANNIE GAVA
Cinemed Du 21 au 29 octobre Divers lieux, Montpellier cinemed.tm.fr