vendredi 9 janvier 2026
No menu items!
Cliquez sur l'image pour vous abonnerspot_img
Accueil Blog Page 400

«God’s Creatures», ces pauvres pêcheurs

0

Dans un festival de Cannes toujours très masculin, la Quinzaine des Réalisateurs parvenait à une quasi parité avec onze réalisatrices dans sa sélection 2022. Ainsi Saela Davis et Anna Rose Holmer y présentaient leur première co-réalisation : God’s Creatures. Un drame de mères et de marées, d’amers et d’amertume, intensifié par l’unité de lieu : un village côtier irlandais, à la fois théâtre des événements et matrice des conflits présents et passés. 

Le prélude donne le la pour une partition très maîtrisée : caméra subjective engloutie avant le bouillonnement de surface, grondement marin avant le silence du petit matin, lumière théâtrale de l’aube iodée. Le dessous et le dessus, la nuit et le jour, l’avant et l’après. Coexistence et tensions entre ces contraires. 

Mer de Dieu

Si métaphores il y a dans ce film où « les créatures de Dieu » ont bien du mal à trouver la paix, et où les coutumes ancestrales semblent les emprisonner dans le ressac de l’éternel retour, le récit s’ancre bien dans une réalité socio-économique et géographique contemporaine. On est donc en Irlande. Les hommes pêchent ou élèvent des huîtres. Ils bravent parfois les règlements pour gagner un peu plus, sont emportés par les marées et se noient, car selon la tradition, ils n’apprennent pas à nager. Les femmes travaillent à l’usine de conditionnement, éventrent les poissons, découpent les filets, nettoient les huîtres. Tout le monde se connaît, formant ce qu’on appelle une « communauté ». Solidarité masculine, misogynie systémique même quand il s’agit de viol. Rien n’est remis en cause. On sait bien que Sarah, une jeune femme du village a un mari brutal mais il est un des leurs et les femmes encaissent. Les deuils et les coups. La Vierge Marie, figure tutélaire dans ce fief catholique, porte à jamais son fils mort sur les genoux. On se retrouve aux enterrements, au pub. Avec la bière, on partage aussi des histoires anciennes. Brian (Paul Mescal), fils d’Aileen (Emily Watson) revient au bercail après un exil australien qu’on devine peu glorieux. Il compte reprendre le parc ostréicole du grand-père sénile. Fils prodigue, en conflit avec son père, repoussé par Erin (Toni O’Rourke), sa sœur très lucide qui sait qu’il a toujours été « merdique », Brian est épaulé par sa mère. Une mère aveuglée par un amour inconditionnel, prête à voler et mentir devant les juges pour le protéger, déchirée au plus profond de ses entrailles quand elle sera dessillée, et nous avec elle. Car les « enfants de Dieu » peuvent aussi être des monstres. Incarnée avec une grande sensibilité et sobriété par l’admirable Emily Watson, Aileen est une femme-courage qui agit sur le monde, comme l’est Sarah, au chant si pur et si triste, qui loin de s’accepter victime fuira les fantômes qui hantent toutes les maisons de son pays et empêchent de vivre.

ÉLISE PADOVANI

God’s Creatures, de Saela Davis et Anna Rose Holmer

Prochainement en salles

Du monument à l’anecdote

0

Avant le spectacle, une petite conférence donnée dans une cour voisine précise les conditions de la conception de l’opéra, les étapes qui l’ont mûri. On suit ainsi l’œuvre composée à Naples, remaniée pour Paris, traduite en français, assortie d’un ballet (passage dont raffolait le public parisien) et développée en quatre actes. On nous rappelle les mots d’Honoré de Balzac qui fait dire à l’héroïne éponyme de sa nouvelle Massimilla Doni à propos de l’opéra de Rossini « ici la terre et ses puissances essaient de combattre contre Dieu ». Quel programme ! Aisément déçu. Mettre en scène des miracles n’est pas chose facile et malgré la belle imagination du metteur en scène Tobias Kratzer, on peut douter qu’une scène d’épilepsie ou de délirium tremens (au choix selon que l’on cherche à évoquer le haut mal de César ou la mort de Copeau dans L’assommoir de Zola) soit convaincante pour présenter la réception céleste des tables de la loi par un Moïse qui retrousse ses manches pour en montrer les tatouages… 

Le spectaculaire a lieu cependant grâce aux vidéos de Manuel Braun lors du passage de la mer Rouge mais s’engonce parfois dans l’accessoire avec des images qui semblent tirées des news télévisées dont le ressassement a détruit la force ou des passages allégoriques qui frôlent la parodie (course des Égyptiens en costumes de ville dans le désert et leur noyade dans des ondes calmes). La fresque épique est réduite par son manichéisme : le plateau scindé en deux montre d’un côté les Hébreux sous l’aspect de migrants actuels et de l’autre les Égyptiens, figures aseptisées du libéralisme derrière leurs bureaux et leurs ordinateurs. Forcer le symbole le perd. Il est difficile de plaquer l’antique sur le contemporain sans lourdeur, le simplisme devient alors faute de sens. Le phénomène des migrations liées aux excès du capitalisme, pourquoi pas, et les plaies d’Égypte muées en feux, pollutions, guerres, mais si l’on va jusqu’au bout, la dimension religieuse d’un Moïse qui demande à imposer son « vrai Dieu » face aux faux dieux barbares, nous conduit sur un terrain plus que contestable, voire dangereux… 

Terre promise

La tentative de jouer entre le réel et l’espace scénique est intéressante cependant, de même que la distanciation au mythe par l’intrusion du costume de Moïse qui semble tiré du peplum de Cecil B. DeMille. Le recours aux réseaux sociaux pour trouver une fiancée digne de ce nom au fils de Pharaon, Aménophis (Pene Pati, à peine remis du covid) ne manque pas d’humour. Emprunter des bateaux gonflables pour traverser la mer ajoute un goût d’Odyssée et une référence sans filtre aux tragédies méditerranéennes d’aujourd’hui. Lorsque le bâton du guide des errants est retrouvé sur la plage où une population décontractée et consumériste se prélasse au soleil (finalement le modèle capitaliste l’emporte ?) on se croit à la fin du film Jumanji de Joe Johnston (1995). Heureusement, la jeune fille qui découvre l’objet, inquiète de ses décharges électriques le lâche, fin de l’histoire. Ouf ! Les quatre actes sont bien longs malgré la belle direction de Michele Mariotti à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, la beauté des Chœurs de l’Opéra de Lyon (à souligner le moment prenant où, sauvés des eaux, leur foule disséminée parmi le public entonne des cantiques). Si Moïse (Michele Pertusi), malgré sa stature manque parfois de l’aura du prophète, Pharaon (Adrian Sâmpetrean) impose son personnage hautain. Rossini aimait écrire pour les femmes, c’est bien connu et les plus belles partitions leur sont réservées, que ce soit la douce Anaï (Jeanine De Bique, dont c’est une prise de rôle réussie) ou Sinaïde (somptueusement interprétée par Vasilisa Berzhanskaya)… Manque à l’œuvre une homogénéité qui dessinerait une ligne de force et tiendrait en haleine par une tension que demande ce drame biblique.

MARYVONNE COLOMBANI

Moïse et Pharaon a été donné au Théâtre de l’Archevêché du 7 au 20 juillet dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

Poppée de nouveau couronnée

0
Mise en scene :TED HUFFMAN;Decor; JOHANNES SCHÜTZ; Costumes: ANNA WÖRL; Lumiere: ASTRID KLEIN ; Poppea : JACQUELYN STUCKER;Nerone: JAKE ARDITTI; Ottavia/ Virtu : FLEUR BARRON; Ottone: PAUL-ANTOINE BENOS-DJIAN ; Seneca/Console: ALEX ROSEN ; Arnalta/Nutrice/Famigliare: MILES MYKKANEN; Fortuna/ Drusilla: MAYA KHERANI; Amore/ Valetto:JULIE ROSET; Lucano/Soldato 1I/Famigliare2/Tribuno:LAURENCE KILSBY; Liberto/ Soldato2/Tribuno: RICARDO ROMEO; Littore/ Famigliare3/Console: YANNIS FRANCOIS Orchestre CAPPELLA MEDITERRANEA; Direction musicale LEONARDO GARCIA ALARCON

Pour le meilleur comme pour le pire, le metteur en scène Ted Huffman s’est toujours distingué par son désir de fidélité. Fidélité aux œuvres et à leur propos, y compris quand celles-ci se font réactionnaires – le plaidoyer puritain du Triomphe du temps – ou nécessiteraient une certaine distance – le récit d’horreur ordinaire de Denis et Katya. Fidélité également à une musique qu’il sait servir, accompagner, sublimer plastiquement parlant. Son Couronnement de Poppée ne déroge pas à la règle : dans l’écrin idéal du théâtre du Jeu de Paume, l’orchestre et le plateau vocal se déploient avec grâce. La fosse retentit de couleurs et d’inflexions d’une inventivité folle : la Cappella Mediterranea sublime sous la direction de Leonardo García Alarcón le moindre trait de la partition, le moindre assemblage de timbres. Le jeu d’acteur, millimétré, les déplacements et contacts des corps confinant à la chorégraphie, sont d’une sensualité et d’une justesse rares. Si bien que les trois heures et demie sembleront s’écouler dans un seul souffle – performance assez rare, dans le genre casse-gueule de l’opéra baroque, pour être soulignée. 

Le bien et le mal 

Mise en scene :TED HUFFMAN;Decor; JOHANNES SCHÜTZ; Costumes: Astrd Klein; Lumiere:Bertrand Couderc ; Poppea : JACQUELYN STUCKER;Nerone: JAKE ARDITTI; Ottavia/ Virtu : FLEUR BARRON; Ottone: PAUL-ANTOINE BENOS-DJIAN ; Seneca/Console: ALEX ROSEN ; Arnalta/Nutrice/Famigliare: MILES MYKKANEN; Fortuna/ Drusilla: MAYA KHERANI; Amore/ Valetto:JULIE ROSET; Lucano/Soldato 1I/Famigliare2/Tribuno:LAURENCE KILSBY; Liberto/ Soldato2/Tribuno: RICARDO ROMEO; Littore/ Famigliare3/Console: YANNIS FRANCOIS Orchestre CAPPELLA MEDITERRANEA; Direction musicale LEONARDO GARCIA ALARCON

Jacquelyn Stucker incarne le rôle-titre avec appétit : dans le plus simple appareil ou en déshabillé suggestif, elle fait entrer sur la scène politique, où le costume trois-pièces est de rigueur, la chambre à coucher, second lieu du pouvoir. La scène se fait également coulisse : les tenues s’y échangent, les personnages s’y épient les uns les autres comme dans toute cour qui se doit. Poppée y règne en séductrice aguerrie : elle sait charmer le très solide Néron de Jake Arditti à coup d’aigus tendres et de vocalises légères, mais aussi se faire d’une cruauté sans nom le temps de graves autoritaires et d’éclats puissants. Elle dissout ainsi son mariage avec le timide mais émouvant Othon (Paul-Antoine Bénos-Djian)– sans détour ni pitié, pour s’unir à Néron. Lequel outrepasse l’autorité morale de Sénèque – renversant Alex Rosen – et répudie une Octavie qui, sous les traits de Fleur Barron, se fait double inversé de Poppée. Sous l’apparente autorité d’un personnage aux contours vocaux bien définis viennent pointer un vertige tragique et une fragilité certaine. La symbolique des décors de Johannes Schütz et Anna Wörl n’est pas toujours d’une grande subtilité : la palme revenant à ce tube en noir et blanc suspendu au plafond et oscillant d’un personnage à l’autre pour illustrer leur capacité à se situer tantôt du côté du bien, tantôt du côté du mal (!). Monteverdi ne se faisait pourtant aucune illusion quant à la vacuité et à la dangerosité des monarques : s’il les peignait parés du plus beau des chants, c’était pour mieux en imposer la vue aux premiers intéressés et échapper à la censure. Mais une fois de plus, Ted Huffman se refuse à choisir. La sauvagerie du meurtre de Sénèque et la suavité du Pur ti miro final, réunissant enfin Néron et Poppée, sont déclinées comme autant de faces d’une même pièce, rassemblant querelles de pouvoir et romance à l’eau de rose. Quitte à sombrer dans un contresens tout de même gênant. 

SUZANNE CANESSA

Le Couronnement de Poppée a été donné du 9 au 23 juillet, au théâtre du Jeu de Paume, dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

Dante voyage en terrain (trop) connu

0

Après avoir transposé La Bohème de Puccini sur la Lune, Claus Guth s’est attelé à un tout autre voyage avec Il Viaggio, Dante. Soit passer La Divine Comédie de Dante au prisme de l’univers lynchien, qui lui permet d’assouvir ses penchants plus ou moins heureux : l’usage certes parcimonieux de la vidéo, le recours aux rideaux verts et aux costumes de cabaret, aux micros d’argent font certes partie, depuis toujours, de son attirail. Mais ils trouvent ici un écho certain : les tableaux successifs s’enchaînent, cultivent le comique comme le malaise. Jean-Sébastien Bou incarne avec conviction et une musicalité à toute épreuve un Dante à l’orée de la mort, qui dialogue avec une jeune version de lui-même. Celle-ci revêt les traits androgynes de la mezzo Christel Loetzsch, qui tutoie le timbre et la tessiture de l’angélique Lucie, formidable Maria Carla Pino Cury. Et surtout de sa Béatrice, incarnée avec force suraigu par Jennifer France. Celle-ci se mue aux enfers en un double maléfique, qui a la voix (volontairement !) chevrotante de Dominique Visse. Et l’on ne pourra qu’être décontenancé par ce choix somme toute assez sexiste et transphobe : viser l’effroi en transformant la femme aimée et fétichisée, talons rouges vertigineux à l’appui, en homme grotesquement travesti. Ce qui n’empêche pas l’ensemble d’être scéniquement séduisant. Mais Il Viaggio, Dante ne décolle cependant jamais : la faute, malgré les efforts de son librettiste Frédéric Boyer, à l’inadaptabilité d’un texte avant tout poétique ? Ou à la musique de Pascal Dusapin, pas inintéressante, mais beaucoup trop monolithique pour évoquer un paysage aussi riche et aussi mouvant ? 

SUZANNE CANESSA

Il Viaggio, Dante a été donné du 8 au 17 juillet au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

Enquête dans les bas-fonds de Barcelone

0

Le réalisateur espagnol Lluís Danés dit avoir voulu montrer « la façon dont le pouvoir crée des monstres de contes de fée en cachant les vrais ». On est en 1912, à Barcelone. Gaudí, le moderniste, construit ses immeubles. La bourgeoisie prospère tandis que les quartiers pauvres de la cité deviennent des coupe-gorges sordides. Des enfants des rues disparaissent mais on ne s’en soucie que lorsque c’est une petite fille riche, Teresa Guitard, qui est kidnappée. On veut alors une coupable, quitte à bâcler l’enquête. Ce sera Enriqueta Marti (Nora Navas), psychologiquement instable, un peu proxénète, un peu guérisseuse. Dans l’effervescence de la rédaction du journal tenu par son oncle, peu convaincu par la culpabilité de celle qu’on appelle désormais « la vampire de Barcelone » et qu’on accuse de tous les crimes, Sebastià Comas (Roger Casamajor), photo reporter morphinomane, enquête. La corruption, la complaisance complice des autorités pour les vices des élites, un journalisme plus avide de scoops que de vérité, en connivence avec le pouvoir, les légendes urbaines et la vindicte populaire pour un bouc émissaire qui sauve les apparences et les vrais coupables, tous ces thèmes ont maintes fois été traités par le cinéma mais rarement comme une expérience hallucinatoire. Venu du monde du cirque, du théâtre, de la vidéo, le réalisateur choisit pour ce thriller historique, inspiré d’une affaire réelle, et somme toute proche du monde d’un Dickens, un style expressionniste et onirique, entre Lynch et Fellini, Tim Burton et Guillermo del Toro. Il mêle animation et prise de vue, passe du noir et blanc à la couleur où domine le rouge. Rouges, le sang, la lumière des bordels, les robes de la maquerelle en chef, et celle de la cantatrice. Noirs, le théâtre des ombres, la charrette de mort qui emporte les petites victimes vers les vices des grands, la bouche de la ville-monstre, Moloch de l’ère industrielle qui avale la chair de tous les parias et leurs illusions. Noir, le cœur des hommes. 

Le titre français du film Les Mystères de Barcelone renvoie à la littérature feuilletonnesque de Sue ou du jeune Zola, et met en relief la ville, matrice de cette noirceur. L’horreur se tapit dans le labyrinthe des venelles du quartier El Raval, semblable à celui du Londres de Jack l’Eventreur, le brouillard en moins. Le titre espagnol La vampira de Barcelona, quant à lui, met en avant la présumée coupable, instrumentalisée comme tous les personnages féminins de ce conte cruel.

ÉLISE PADOVANI

Sortie en salles le 28 septembre

Opéra de légende

0
« Norma » de Vincenzo Bellini (1801-1835), opéra en version concert, le lundi 18 juillet 2022 au Grand Théâtre de Provence. Avec : Norma, Karine Deshayes. Pollione, Michael Spyres. Adalgisa, Amina Edris. Oroveso, Krzysztof Bączyk. Flavio, Julien Henric. Clotilde, Marianne Croux. Orchestre, Ensemble Resonanz. Direction musicale, Riccardo Minasi. Chœur Pygmalion. Chef de chœur, Lionel Sow. Festival d’Aix-en-en-Provence.

Il est des œuvres dont l’aura est telle qu’elles servent de pierre de touche à leurs interprètes, avec leurs passages attendus, leurs falaises à escalader, leurs traditions, leurs relectures. L’opéra en deux actes de Bellini, Norma, fait partie de ceux-là, avec son Casta Diva, surexploité dans la littérature publicitaire. Le livret de Felice Romani s’inspire de la tragédie d’Alexandre Soumet, Norma ou l’Infanticide, gardant la tentation de la jeune prêtresse de tuer les enfants qu’elle a eus de l’infidèle Pollione (proconsul romain de Gaule), sans la conduire à redevenir une Médée celte. Le père de Norma et chef des druides, Oroveso (Krzysztof Baczyk, basse), mène le soulèvement du peuple gaulois contre les occupants romains en s’appuyant sur les visions prophétiques de sa fille, grande prêtresse. Mais un triangle amoureux est formé : Pollione a aimé Norma dont il a eu deux enfants, mais lassé il s’est attaché à la jeune prêtresse Adalgisa. Dans la tragédie, le sujet de boulevard prend des dimensions terribles : à la clé, il s’agit du sort des peuples (les Gaulois finalement ne se soulèveront pas) et de la vie des êtres (la mort reste la seule réponse face aux passions torturées). Tentée de tuer dans un geste de désespoir et de folie ses enfants, Norma renonce, avoue publiquement sa faute et montera au bûcher avec Pollione revenu à ses sentiments premiers.

« Norma » de Vincenzo Bellini (1801-1835), opéra en version concert, le lundi 18 juillet 2022 au Grand Théâtre de Provence. Avec : Norma, Karine Deshayes. Pollione, Michael Spyres. Adalgisa, Amina Edris. Oroveso, Krzysztof Bączyk. Flavio, Julien Henric. Clotilde, Marianne Croux. Orchestre, Ensemble Resonanz. Direction musicale, Riccardo Minasi. Chœur Pygmalion. Chef de chœur, Lionel Sow. Festival d’Aix-en-en-Provence.

Exigeante partition

Prise de rôle réussie par Karine Deshayes du personnage titre dans sa version originelle (qui avait été vite transposée d’un demi-ton, car trop aigue pour Giuditta Pasta qui créa le rôle), avec un métier impressionnant qui triomphe de tous les pièges de l’exigeante partition, avec une belle présence scénique, même pour cette version de concert au cours de laquelle les entrées et sorties des chanteurs du chœur Pygmalion ainsi que celles des différents personnages correspondent au temps de leur partie, ce qui ajoute à la dramatisation de l’action. À la tête de l’Ensemble Resonanz, Riccardo Minasi dirige avec fougue, n’hésite pas à modifier certains tempi, soulignant les tensions de cette tragédie lyrique. L’architecture de la pièce est creusée, sculptée à vif, tient le spectateur en haleine qui a lu avec intérêt les réflexions du chef mêlées à celles du critique Maurizio Biondi juste avant la représentation. Les rôles des confidents Flavio (Julien Henric) et Clotilde (Marianne Croux) prennent un intéressant relief. Amina Edris campe une Adalgisa soprano d’une émouvante simplicité, à la fraîcheur délicate, dont le timbre se marie, complice, à celui maternel de Karine Deshayes qui incarne une superbe Norma. Quelle que soit le caractère ardu des airs, récitatifs, déclamations, écarts vertigineux, pianissimi délicats, forte épanouis, variations acrobatiques, dont on oublie les difficultés tant l’intention, le discours, transportent. Le baryténor Michael Spyres (Pollione) trouve une place convaincante aux côtés de Norma tandis que Krzysztof Baczyk nimbe son rôle sévère d’une inattendue douceur face à sa fille. C’est très beau.

MARYVONNE COLOMBANI

Norma a été donnée au Grand Théâtre de Provence le 18 juillet, dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

L’opéra sera diffusé sur France Musique le samedi 3 septembre à 20 heures.

Souffrir en silence

0
MILK conception et mise en scene Bashar Murkus, avec Firielle Al Jubeh, Eddie Dow, Samera Kadry, Shaden Kanboura, Salwa Nakkara, Reem Talhami, Samaa Wakim, dramaturgie Khulood Basel musique Raymond Haddad scenographie et costumes Majdala Khoury lumiere Muaz Al Jubeh accessoires Khaled Muhtaseb assistanat a la mise en scene Abed Al Jubeh

Des flots lactés s’échappent généreusement de leurs seins. Mères allaitantes de mannequins médicaux à défaut d’enfants, de frères ou d’époux, cinq femmes portent dans leur chair la souffrance infligée par les calamités du monde. On les imagine Palestiniennes mais elles peuvent tout aussi bien incarner les drames d’autres peuples, de l’Ukraine au Yémen. Sans texte, sur un plateau sombre couvert d’épais tapis spongieux et amovibles, l’auteur et metteur en scène Bashar Murkus exprime l’impossibilité du deuil, la permanence de la douleur causée par la perte d’une partie de soi. Avec sa force picturale, ses clairs obscurs et la musique omniprésente de Raymond Haddad, Milk esthétise l’affliction, transforme le supplice en courage. D’âges différents, ces femmes qui pleurent tout le lait de leur corps jusqu’à en imbiber le plateau sont sur un autre front que celui des guerres. Cernées de corps sans vie, elles luttent avec pour seule arme leur pouvoir de transmettre la vie, l’amour et ce breuvage nourricier symbolisant l’espoir d’un renouveau. Lorsque apparait une sixième femme, enceinte celle-là, elles savent que tout n’est pas perdu, que l’existence n’est qu’un éternel recommencement. Le ventre fécond annonce un nouveau cycle, donc de nouvelles joies auxquelles succèderont de nouveaux malheurs. La jeune femme ne survivra pas à l’accouchement. Et le nouveau-né au corps d’adulte comblera, grâce à l’adoration de chacune des mères éplorées, la perte de celle qui n’aura pas eu le temps de l’allaiter.

LUDOVIC TOMAS

Milk a été joué les 10, 11, 12, 14, 15 et 16 juillet à L’Autre scène du Grand Avignon, à Vedène, dans le cadre du Festival d’Avignon.

Shakespeare inspire ici, expire là

0
LA TEMPESTA texte William Shakespeare traduction, adaptation, mise en scene, scenographie, costumes, son et lumiere Alessandro Serra avec Fabio Barone, Andrea Castellano, Yincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Paolo Madonna, Jared Mcneill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Bruno Stori assistanat lumiere Stefano Bardelli assistanat son Alessandro Saviozzi assistanat costumes Francesca Novati masques Tiziano Fario

À Avignon, le fantôme de William Shakespeare hante les murs depuis l’origine du festival. On ne compte plus les adaptations, relectures et appropriations de l’écrivain anglais tant elles sont constitutives de l’histoire de la manifestation. Cette année, deux pièces majeures du répertoire ont fait l’objet de mises en scène et le moins que l’on puisse dire est qu’elles reposent sur des conceptions antagonistes de l’œuvre shakespearienne. Pourtant La Tempête comme Richard II ont en toile de fond la question du pouvoir, de sa légitimité, de sa manipulation voire de ses dérives, intrinsèque au théâtre du maître élisabéthain. Mais quand, dans la première, l’intervention de la magie et la prédominance de la nature viennent corriger les travers revanchards et faiblesses individualistes d’un gouvernement humain en faisant triompher la sagesse, c’est le réalisme politique le plus cruel, fait d’ambitions personnelles, d’hypocrisie débridée et de traitrises éhontées , qui l’emporte dans la seconde, aux dépens de toute considération éthique. Entre Alessandro Serra et Christophe Rauck, ce sont surtout les choix de mises en scène qui contrastent, malgré une obscurité et commune, et agissent avec plus ou moins de réussite sur la dimension contemporaine de l’auteur phare du grand siècle britannique.

Fausse sobriété

Si le Sarde privilégie le dépouillement scénique et le resserrement textuel comme autant de preuves matérielles de son absorption de l’œuvre, des costumes jusqu’à la traduction italienne, il reste dans un entre-deux d’inventivité ou la fausse sobriété se conjugue à un arrière-goût burlesque suranné. Jusqu’à nous faire nous interroger sur l’attribution à Jared McNeill, seul acteur noir (épatant) de la troupe, le rôle de Caliban, personnage monstrueux esclavagisé. Outre quelques scènes visuellement éblouissantes – notamment grâce à l’éclairage en puit de lumière ou à l’immense voile noir déployé sur le plateau – qui assurent un sincère plaisir esthétique, cette Tempesta aux accents commedia dell’arte perd en portée politique et manque de modernité. Regrettable quand la plume d’un géant de la dramaturgie classique s’y prête autant.
Si Richard II, éclipsée par Richard III et Henri VI, est l’une des pièces les moins jouées du grand Will, celle-ci a toujours eu, et dès la première édition en 1947, les faveurs du Festival d’Avignon. Après Jean Vilar à la mise en scène et dans le rôle-titre, Ariane Mnouchkine ou encore Jean-Baptiste Sastre, c’est au tour de Christophe Rauck de redonner vie à ce roi à part dans l’histoire de la couronne d’Angleterre. Accédant au désir de l’acteur Micha Lescot d’incarner le monarque (1377-1399) totalement déconnecté des exigences de sa fonction.

RICHARD II texte William Shakespeare, mise en scene Christophe Rauck, traduction Jean-Michel Deprats, avec Louis Albertosi, Thierry Bosc, Eric Challier, Murielle Colvez, Cecile Garcia Fogel, Guillaume Leveque, Pierre-Thomas Jourdan, Micha Lescot, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente, Adrien Rouyard dramaturgie Lucas Samain , musique Sylvain Jacques scenographie Alain Lagarde , lumiere Olivier Oudiou video Pierre Martin , costumes Coralie Sanvoisin masques Atelier 69 , maquillages et coiffures Cecile Kretschmar

Machination envoûtante

Il ne peut y avoir de longues discussions sur le constat que la pièce est sublimée par l’acteur longiligne, vêtu de blanc dans un environnement où le noir domine, et dont la gestuelle autant que la voix troublent jusqu’à la notion de genre. La maîtrise et la complexité de son jeu est loin en revanche d’en être l’unique réussite. Car l’actuel directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, assisté du scénographe Alain Lagarde, place au centre d’un ingénieux dispositif de gradins amovibles, une machination envoûtante. Qu’il représente la Chambre des Communes ou les coulisses du pouvoir, le décor aussi sombre soit-il devient ici une tribune au grand jour des intrigants. Habité par une désinvolte négligence des enjeux qui évolue en démence capricieuse, Richard ne semble à aucun moment concerné par la nasse politique dont il est la proie. Un comportement qui va paradoxalement conférer à l’entreprise hostile d’usurpation du trône menée par son rival et cousin, Bolingbroke, futur Henri IV, une certaine légitimité. Dans une scène d’abdication aux ressorts quasi-comiques, le roi se fait bouffon dans un dernier soubresaut d’orgueil avant son assassinat comme ultime félonie. Magistral.

La Tempesta a été jouée les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet à l’Opéra du Grand Avignon.
Richard II a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26 au Gymnase du lycée Aubanel, à Avignon.

Py sur (dé)mesure

0

Vingt-sept ans après La Servante, pièce fleuve qui installe la relation charnelle entre Olivier Py et Avignon, le futur ex-directeur du festival signe Ma jeunesse exaltée. Dans le même gymnase Aubanel et avec la même intention d’offrir un théâtre du temps long, comme un pan de vie partagé en direct, pendant dix heures (avec entractes) et au cours de sept représentations. Rien n’est trop beau pour le public d’Avignon quitte à éprouver sa résistance physique. Physique, c’est le premier adjectif qui vient au sortir d’un spectacle marathon dont le personnage central, l’éblouissant et surhumain Bertrand de Roffignac, enchaîne, à un rythme vertigineux, les aventures rocambolesques, ponctuées de roulades, grimaces, monologues lyriques et masturbations. Ce livreur de pizza, Arlequin des temps modernes et ubérisés, devient la muse d’Alcandre (remarquable Xavier Gallais), poète retiré aux intentions revanchardes. Ce dernier fera de sa conquête la bête noire des institutions politique, financière et religieuse. 

« Quelque chose vient »

Chacune devient la cible d’un canular particulièrement humiliant qui révèle l’indécence des tout-puissants. Un prélat en sous-vêtements affriolants, un PDG qui défèque sur scène, un ministre de la culture fessant son conseiller, un festin d’anthropophages…  Voilà jusqu’où peuvent aller les hommes de pouvoir pour assouvir leur ambition. Progressiste, artiste et croyant, Olivier Py est particulièrement bien placé pour tirer à boulets rouges sur la gauche, la culture et l’Église, trois « familles » hautement symboliques pour lui. Car la jeunesse n’est pas une question d’état civil mais d’état d’esprit : rien n’est plus exaltant que de poursuivre un idéal. Œuvre quasi-testamentaire après une décennie à la direction d’une des plus prestigieuses manifestations artistiques au monde, la Jeunesse exaltée d’Olivier Py est autant un hommage au théâtre et à ses pouvoirs qu’une farce spirituelle et politique, plaidant pour un renversement du capitalisme dont la gangrène n’épargne aucun champ d’activité ni de la pensée. Le théâtre serait-il la plus pertinente des armes politiques ? En hauteur et à l’avant de la scène, une phrase illuminée aux néons nous donne espoir : « Quelque chose vient ». Et la joyeuse troupe – que d’excellent·es actrices et acteurs – de nous en convaincre. Pendant dix heures au moins.

LUDOVIC TOMAS

Ma jeunesse exaltée a été créée le 8 juillet 2022 et jouée jusqu’au 15, au gymnase du lycée Aubanel, dans le cadre du Festival d’Avignon.

L’espoir du chaos

0
LE MOINE NOIR Texte kirill serebrennikov mise en scene, scenographie kirill serebrennikov, d’apres anton tchekhov , traduction macha zonina collaboration a la mise en scene et choregraphie ivan estegneev, evgeny kulagin avec filipp avdeev, odin biron, bernd grawert, mirco kreibich, viktoria miroschnichenko, gabriela maria schmeide, gurgen tsaturyan et les chanteurs genadijus bergorulko (baryton), pavel gogadze (tenor), friedo henken (baryton), sergey pisarev (tenor), vasiliy sokolov (baryton), alexander tremmel (tenor), dmitriy volkov (baryton) et les danseurs tillmann becker, arseniy gordeev, chris jäger, laran, ilia manylov, andreï petrushenkov, ivan sachkov, daniel vliek , musique jēkabs nīmanis direction musicale ekaterina antonenko, uschi krosch arrangements musicaux andrei poliakov dramaturgie joachim lux , lumiere sergey kuchar video alan mandelshtam , costumes tatiana dolmatovskaya assistanat a la mise en scene anna shalashov

« Stop the war ». Le slogan projeté sur le mur monumental de la cour d’honneur du Palais des papes à l’issue des deux heures quarante de représentation a l’avantage de mettre tout le monde d’accord. Ouverture nocturne de la 76e édition du Festival d’Avignon, l’adaptation du Moine noir, par le réalisateur et metteur en scène russe Kirill Serebrennikov habite magistralement son lieu le plus emblématique, balayé, en cette soirée de première, par les bourrasques d’un mistral que l’on croirait complice. Des conditions météorologiques qui, si elles ont contraint la pièce à quelques ajustements scénographiques, ont indéniablement accentué la puissance dramatique et mystique d’une pièce sombre et éprouvante, construite en quatre variations. De cette nouvelle fantastique – et méconnue en France – d’Anton Tchekhov, Serebrennikov, l’artiste banni, persécuté et contraint à l’exil, tire une œuvre polyphonique entraînant le spectateur dans la spirale de la folie humaine. Écrivain en quête de repos, Andreï Kovrine part en villégiature dans la propriété du jardinier qui l’a élevé et dont il épousera la fille. Le décor constitué de trois serres vouées à la destruction et dont les bâches floutent certaines actions, les interventions chorales des ouvriers, les lumières en clair-obscur, les apparitions oppressantes de mystérieux moines noirs, les gros plans vidéos et surtout la répétition des scènes comme autant de points de vue et par des interprètes différents (trois de nationalité et de langue différentes pour le rôle principal : l’Allemand Mirco Kreibich, l’Américain Odin Biron et le Russe Filipp Avdeev, tous remarquables) rendent palpable le naufrage mental, irréfrénable la plongée dans la démence. Comme si l’idéal de liberté revendiqué par Kovrine ne pouvait trouver d’issue autre que dans le chaos intérieur.

LUDOVIC TOMAS

Le Moine noir a été joué du 7 au 15 juillet, dans la cour d’honneur du Palais des papes, dans le cadre du Festival d’Avignon.