À peine entrée sur scène, elle est ovationnée. Martha Argerich se dirige à pas menus vers le piano. L’immense Münchner Philharmoniker entame avec brio le concerto pour piano n°2 en si bémol majeur de Beethoven. Œuvre de jeunesse, c’est le plus mozartien des concertos du compositeur ; influence que l’on ressent dès l’introduction pleine de fraîcheur. Mais déjà, le piano entre dans un petit prélude enfantin suivi d’un thème plus véhément. L’immense pianiste argentine a toujours eu un amour particulier pour les deux premiers concertos de Beethoven, qu’elle a enregistrés plusieurs fois, et dernièrement en 2023 avec l’Orchestre Philharmonique d’Israël sous la direction de Lahav Shani, qui dirige désormais l’ensemble munichois. Quand Martha joue, la salle suspend son souffle. L’iconique octogénaire semble avoir toujours vingt ans, ses mains inspirées s’envolent, tendres, puissantes ou lyriques. La complicité avec Shani est évidente, organique.
Orchestre intérieur
Dans le fugato, la main gauche imite et répond à la main droite en décalé, comme deux voix se poursuivant sur le clavier. Argerich fait dialoguer son propre orchestre intérieur avec une intelligence musicale hors du commun. Dans le sublime adagio en mi bémol majeur, le piano répond aux suggestions de l’orchestre comme une conversation à voix basse. Enfin, le Rondo séduit par le dialogue vif entre piano et orchestre et ses rythmes syncopés, presque tziganes. Le jeu de Martha, d’une limpidité stupéfiante, bouleverse la salle debout. En bis, la Sonate K. 141 de Scarlatti, petite flamme baroque, vive et nerveuse, dont les notes répétées évoquent déjà l’impertinence du jazz.
La Symphonie n°1 en ré majeur de Mahler, rebaptisée « Titan », porte magnifiquement son nom. Le premier mouvement, envoûtant et brumeux, laisse surgir des appels de cor, des clarinettes, puis un thème bondissant, solaire. Shani dirige sans partition dans un engagement corporel qui force l’admiration, la battue canalisée, précise. Après un deuxième mouvement très rythmique où il semble s’amuser, l’œuvre débouche sur le saisissant Feierlich und gemessen : une contrebasse solo entonne Frère Jacques en mode mineur, transformant la comptine en marche funèbre grotesque. Entre les reprises s’intercalent des épisodes klezmer criards et déchirants. Drôle, grinçant et glaçant à la fois. Le dernier mouvement est une tempête colossale dans laquelle Shani a l’élégance des grands maîtres d’armes. Les cors se lèvent, la symphonie explose en triomphe. Une déflagration sur scène comme dans la salle.
Fugue exubérante
L’accueil fut plus mesuré pour le concert du lendemain, réunissant Shani, Argerich, le violoniste Renaud Capuçon et des solistes du Philharmoniker pour un programme de chambre. La Sonate KV 301 de Mozart par les deux hommes ne restera pas dans les annales. La sonate de Debussy est en revanche hypnotique : lui, solaire et élégant, l’archet entre émotion et retenue ; elle, souveraine, capable d’un pianissimo comme d’un éclat soudain. Entre eux, une respiration partagée.
Ce sont les deux œuvres de Schumann qui marquent la soirée. L’Andante et Variations op. 46 réunit les deux pianos, deux violoncelles et un cor solennel. Puis le Quintette op. 44 – mouvement conquérant, marche funèbre écrasante, scherzo slave – culmine dans une fugue exubérante vers une apothéose collective. Le public la redemande. Et ce sera le bis.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les concerts se sont déroulés le 10 et 11 avril, au Grand théâtre de Provence, Aix-en-Provence.
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