Avant de devenir l’auteur qu’il est aujourd’hui, Gianni Solla a longtemps navigué entre les formes. Des nouvelles publiées dans des anthologies, un monologue pour le théâtre, Tooth Dust, joué sur scène, puis des romans – Airbag, L’Odorat du requin, Tempête de mère –, une œuvre dense, saluée par ses pairs mais qui restait confidentielle. Le Voleur de cahiers, salué par la critique est le premier à paraître en français.
Le roman commence par un lieu : Tora e Piccilli, un village réel situé dans le nord de la Campanie, entre les collines et les routes blanches de poussière, à quelques kilomètres de Caserta. Et ce qui s’y passe en septembre 1942 n’est pas non plus une invention : sous le régime fasciste de Mussolini, des familles juives sont exilées et assignées à résidence dans les villages les plus reculés du Mezzogiorno. On a appelé cet exil, le confino, la relégation. Une façon bureaucratique de rendre les gens invisibles. Des médecins juifs napolitains, des professeurs, des familles entières se retrouvent parachutés là où les routes finissent et où les enfants gardent les cochons. Ce fait historique, longtemps enfoui, est le point de départ du roman de Solla.
Roman d’émancipation
Davide a grandi dans ce village : boiteux de naissance, fils d’un père analphabète et violent, il passe ses jours avec les porcs qu’il surveille, les appelant par leur nom comme s’ils étaient ses frères. Il vole des cahiers au marchand ambulant et y trace des signes, en forme de gribouillis, qui ne veulent rien dire. Il ne sait pas lire. Il ne sait pas écrire. Sa seule amie est Teresa, fille du cordier du village. Elle manie les lettres avec aisance dans ce village où personne ne lit. Ce savoir la rend dangereuse, car rebelle, insoumise, magnétique. On pense à la Lila, de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante – elle aussi vit dans la région de Naples –, avec cette même façon d’habiter intensément le monde et ce lieu trop étroit qu’elle rêve de quitter dès que possible. Puis les juifs arrivent. Trente-six. Parmi eux, Nicolas, mystérieux, fils de Gioacchino, professeur qui ouvre une école clandestine dans le village dans laquelle Davide, en secret, commence à apprendre à lire.
Les trois enfants arpentent ensemble les forêts, des journées d’insouciance loin des bruits d’un monde à la dérive. Mais une nuit tout bascule. Roman d’initiation et d’émancipation, on suit la trajectoire de Davide, enfant, qui apprend que les mots sont une arme, que la lecture est une forme de résistance, puis jeune adulte. Solla rend visible une page de l’histoire italienne que personne n’avait encore « romanisé » de cette façon et explore avec brio les fidélités aux origines, à l’amitié, aux enfances perdues.

ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le Voleur de cahiers, de Gianni Solla
Traduit de l'italien par Lise Caillat Albin Michel – 21,90 €
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