Le 8 mai, le Musée Borély dévoilait sa nouvelle exposition Art nouveau, Art Déco. Marseille au cœur des styles, dont l’objectif affiché est de faire découvrir ces deux mouvements artistiques ainsi que leur place singulière dans le Marseille de l’époque.
L’exposition est organisée selon un parcours thématique et non chronologique, plus adapté à l’agencement des pièces de l’étage où elle se trouve, et dont l’imbrication empêche tout fléchage strict. Cependant, et comme toujours dans ce musée, la présence d’éléments de la collection permanente au milieu de l’exposition brouille beaucoup sa lisibilité.
Femmes-objets
Les figures féminines sont centrales dans l’Art nouveau, et comme dans le néo-classicisme dont il s’inspire, elles sont souvent dévêtues. C’est le cas, notamment, sur l’affiche de l’Exposition internationale d’électricité de 1908 (David Dellepiane), sur laquelle figure une femme nue, volant au-dessus du Parc Chanot et l’éclairant de son corps, sorte d’allégorie du progrès.
Les femmes et leur image ne sont pas épargnées par la volonté d’allier le beau et l’utile caractéristique de l’Art nouveau. Non seulement elles sont souvent peintes comme figures allégoriques sur des chaises de Jules Chénet, mais certains objets sont façonnés pour représenter des corps féminins, comme une paire de candélabres en métal de la fin du XIXe siècle, ou les poignées d’un bahut de 1920 par Jacques-Emile Ruhlmann.
Dans une galerie consacrée à « La femme et son image », des tapisseries de la Manufacture de Beauvais les représentent actives, tantôt dénudées au bord d’un lac en compagnie masculine (La natation, Charles Martin), tantôt sportives (tapisseries de Charles-Auguste Edelman). On peut également y découvrir quatre délicates danseuses en porcelaine issue de la série Le Jeu de l’écharpe du sculpteur Agathon Léonard.
Les tenues exposées illustrent ce même esprit de libération des mouvements avec des matière plus légères comme du satin de soie ou de l’organza, et des formes fluides en écho aux motifs aquatiques et végétaux présent dans tout l’Art Nouveau.
Et à Marseille ?
L’exposition assume une certaine tension entre ses différents objectifs : d’une part, elle cherche à mettre en avant la continuité entre Art nouveau et Art déco, de l’autre elle se doit de les étudier dans le contexte marseillais. Or, l’Art nouveau peine à se trouver une place à Marseille, et n’est présent que dans certains intérieurs bourgeois – comme celui de la fille d’Émile Gallé, premier président de l’École de Nancy, pour qui il réalisa le mobilier et dont une partie est visible dans l’exposition.
Pour résoudre partiellement cette tension, l’exposition met en avant la façon dont la modernité qui inspire l’Art nouveau s’exprime à Marseille, avec notamment des affiches dessinées par David Dellepiane pour l’Exposition Internationale d’Électricité (1902) et le Salon de l’Automobile (1913).
Au contraire, l’Art déco s’impose naturellement dans la région, notamment grâce aux céramistes d’Aubagne et de la Manufacture de Saint-Jean-du-Désert, fondée en 1921. De plus, le passage de l’Art nouveau à l’Art déco à Marseille correspond à un glissement de la commande privée, relativement rare et passée en majorité à des artistes non-marseillais, à la commande publique visant à promouvoir un « régionalisme maîtrisé ». Sont exposés à ce titre des fauteuils dont les tapisseries représentent des scènes de vie provençale ainsi que des vases peints de scènes inspirées du poème « Mireille » de Frédéric Mistral.
Angle mort
Malgré l’orientalisme caractéristique de l’époque, dont les motifs traversent toute l’exposition, le contexte colonial y est très largement ignoré, à l’exception de la salle « L’exotisme en faïence » dédiée aux créations des céramistes d’Aubagne inspirées par les cultures et peuples colonisés, qui fait en réalité partie de l’exposition permanente… et ne traite la colonisation quasiment que comme une source d’inspiration pour les artistes.
Il en va de même pour les œuvres qui s’approprient ouvertement des techniques asiatiques, comme le katagami japonais, une méthode d’impression sur tissu brevetée par Mariano Fortuny y Madrazo, ou les laques de Jean Dunand : l’orientalisme et le colonialisme sont omniprésents, et complètement banalisés.
CHLOÉ MACAIRE
Jusqu’au 25 avril 2027
Château Borély, Marseille
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