jeudi 7 mai 2026
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GMEM : À plein tubes

Du pendule à l’orgue, de la cabine d’écoute à la scène chorégraphiée, Propagations, le festival du Centre national de création musicale de Marseille ouvre de nouveaux territoires à l’imaginaire musical

Dès l’ouverture, sur la Place des Horizons de la Friche la Belle de Mai, City Life donnait le ton : celui d’un festival qui fait circuler les sons entre mécanique et organique, et où les bandes sonores n’ont rien de froid ou d’immatériel, où la répétition devient matière vivante, où l’espace, les corps, les échos travaillent autant que les instruments. Interprétée avec vigueur par l’OSAMU (Orchestre symphonique de l’université), l’œuvre de Steve Reich, avec ses boucles, ses pulsations urbaines, mais aussi sa science du silence et de la suspension, trouvait un prolongement heureux dans la présence des jeunes danseuses et danseurs de l’ENSDM (école supérieure de danse de Marseille). La ville, ici, ne se contente pas d’être bruitée : elle respire, trébuche, repart, se propage d’un geste à l’autre.

Mécaniques sensibles

Dans le Module du GMEM, Infinite Pendulums de Virgile Abela poursuit cette tension entre précision et abandon. Quatre grands pendules y deviennent instruments-performeurs, soumis à la gravité autant qu’à l’acoustique du lieu. L’installation a quelque chose d’hypnotique : on y regarde le son se fabriquer. Tout près, Sonobox propose une autre expérience, plus secrète encore : un écrin d’écoute solitaire, à réserver tant il est pris d’assaut, où plusieurs œuvres se découvrent par créneaux, diffusées par onze haut-parleurs. On y découvre, par séances de trente minutes, une constellation de commandes originales — de Particules e- d’Hervé Birolini à Fragments de piano… sur les traces d’Empédocle de Claudine Simon, en passant par Voix-Seuil d’Élise Dabrowski, Inception(s) de Julien Desprez ou À portée de voix d’Anne-Julie Rollet. Des installations accessibles à la Friche Belle de Mai tout au long du festival !

La soirée d’ouverture poursuit ce déplacement. Avec La Nòvia, autour de Conlon Nancarrow et Jessica Ekomane, les boucles, les répétitions, les engrenages rythmiques dialoguaient avec des intonations de chants populaires et folkloriques. Quelque chose de très juste s’y confirme en fin de concert le temps de quelques mots de remerciements : la musique de création n’a de sens que si elle accepte de se frotter aux cultures mises à l’écart, de leur laisser place, de leur donner voix. Plus tard, Julien Claire (Claire Gapenne, aux machines, et Julien Desprez à la guitare électrique) poussait le curseur vers une performance plus improvisée, bruitiste, percussive, travaillée par l’écho. 

Infinite Pendulums, Virgile Abela © GMEM

L’orgue et l’instant

À l’Abbaye Saint-Victor, un chapitre plus ancien s’ouvre. Face au roi des instruments, la création se fait timide, presque révérente. Le départ pour la lune de Georges Boeuf, composé pour orgue et électroacoustique en 1972, offrait l’un des instants les plus suspendus de ce début de festival : une pièce où le son semblait quitter la pierre, s’allonger dans l’air, tenir le temps en apesanteur. Le programme faisait aussi entendre la trace de Messiaen dans Liber organi d’Henry Fourès, suite traversée d’impulsions, de souffles, de couleurs. Restait peut-être une limite : l’orgue de Saint-Victor, malgré son pouvoir d’élévation, manque parfois d’ampleur, de grain, de contrastes dans ses jeux pour marquer pleinement les identités successives de ces pièces du vingtième siècle en regard de la Toccata septima de Muffat ou des Variations sur un thème de Clément Janequin de Jehan Alain.

Vers le théâtre du son

Car Propagations tient justement à cette diversité de régimes d’écoute. Après Qui m’appelle ? de Maguelone Vidal pièce vocale et performative donnée le 5 mai au ZEF et fondée sur ce que nos prénoms et nos noms font à nos présences, le festival poursuit dès le 6 mai un tournant plus théâtral. 

À La Criée, Un pays supplémentaire de Claudine Simon invite à suivre un petit train circulant parmi des objets venus du piano : théâtre miniature, cinéma pour l’oreille, voyage dans les frontières entre note, bruit, geste et imaginaire. Le même soir, Guêpes, Grenouilles et Monstres d’Aurélie Saraf et Alexandros Markeas promet une cantate décalée, entre harpe, électroacoustique, images et critique sociale, librement nourrie du bestiaire d’Aristophane.

Le 7 mai, Rage d’Anna Gaïotti prolongera ce passage du son au corps. Inspirée par La Rabbia de Pasolini, la performance annonce une danse-cri, où le texte, l’électronique et le souffle cherchent à faire surgir ce que les mots taisent. 

Il y a décidément, dans cette édition, une belle manière de prendre les formes au sérieux sans les figer. Tout circule, tout insiste, tout cherche son passage. 

SUZANNE CANESSA

À venir
Le festival Propagations se poursuit à Marseille jusqu’au 10 mai, entre la Friche la Belle de Mai, La Criée, le 3bisf (Aix en Provence) la Cité de la Musique et l’Opéra

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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