C’est un discours traditionnel chaque année aux Molières, celui de la CGT spectacle, qui cette année n’a étrangement pas eu lieu. Du côté des organisateurs on avance une réponse tardive de l’organisation syndicale ; de l’autre on est surpris de cet argument puisque ce discours est inscrit de fait (et non de droit) chaque année dans le déroulé de la cérémonie. Les organisateurs arguent qu’ils n’avaient plus de place pour ce discours, alors que tous les journalistes ont pu le voir inscrit rouge sur blanc dans le programme qui leur a été distribué.
L’organisateur de cette cérémonie est Jean-Marc Dumontet, une des plus gros producteurs de théâtre privé parisien, proche d’Emmanuel Macron (son coach vocal en 2017 pour le slogan « Parce que c’est notre projet ! »). Dans cette cérémonie, qui est donc privée, la CGT est invitée tous les ans à s’exprimer – avec l’aval du service public de France Télévisons qui soutient et retransmet. Ces dernières années, elle a pointé la précarisation massive dans le spectacle vivant. Mais dans les grosses productions du théâtre on ne comprend pas toujours la revendication syndicale : les gros producteurs continuent à bien se porter, les productions à succès, consensuelles ou non, à tourner, alors pourquoi donner audience à un discours syndical ?
Rappelons que si le spectacle vivant existe c’est en grande partie grâce à la CGT Spectacle : tous les quatre ans depuis des lustres les organisations patronales s’attaquent au régime de l’intermittence ; tous les quatre ans la CGT Spectacle est (presque) la seule, en en tout cas la plus en force, à monter au créneau pour dire que les professionnels du spectacle vivant veulent vivre de leurs métiers. Et que sans acteur·ice·s, sans technicien·ne·s, dans des professions qui sont par nature intermittentes, il n’y a pas de spectacles ; et de rappeler, études économiques à l’appui, que le régime de l’intermittence ne coûte pas plus qu’un régime de chômage classique, le régime général.
FONPEPS et APAJ
Ce sont aujourd’hui des acronymes qui fâchent. Pourquoi cette censure de la CGT Spectacle cette année ? Parce qu’il ne fallait pas parler de ce qui mobilise la profession depuis des mois, à savoir le Fonpeps (Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle). Ce fonds a été mis en place en 2016 pour aider à l’emploi pérenne, à la création de CDD et CDI dans le secteur artistique. Il comprend plusieurs dispositifs : AESP (aide unique à l’embauche dans le spectacle), ADEP (pour les musiciens) et a été complété par un dispositif vertueux qui est l’APAJ, l’aide au plateau artistique dans les salles de petites jauges.
Grâce à ce dispositif, dans les salles de moins de 500 places, dès qu’un·e artiste joue et qu’il est déclaré, son cachet est soutenu. Un dispositif simple, efficace et pas cher. Des milliers de représentations bénéficient de ce fonds depuis sa création, des centaines de compagnies sont sorties de la précarité et ont pu salarier les artistes et technicien·ne·s. Au Festival Off d’Avignon, l’APAJ a signé la fin du Moyen Âge, et les jeunes compagnies rentrent dans le droit. Tout cela pour 15 millions d’euros. Soit 0,5% du budget de la culture.
Mais le 31 décembre 2025, dans un bureau du ministère de la culture, quatre personnes se sont réunies pour réviser les critères de l’APAJ et le diviser par deux ! Un peu plus même : sans concertation, sans étude d’impact, il est passé de 15 à 7 millions.
Voilà ce que la CGT avait prévu de dire à la nouvelle ministre, Catherine Pégard, à savoir qu’elle héritait d’une immense injustice et bévue qu’elle pouvait réparer : restaurer ces 7 millions d’euros qui viennent soutenir tous les artistes qui jouent.
A-t-elle exigé en amont de ne pas être importunée dans cette soirée ?
Il n’y eu pas de discours de la CGT. En revanche 10 camions de CRS stationnaient devant les Folies Bergères où se tenait la cérémonie, et des dizaines de Robocop accueillaient les invités. Du jamais vu.
RÉGIS VLACHOS

Régis Vlachos, auteur et comédien, directeur de la Compagnie du Grand soir, est un collaborateur de Zébuline, dont il a été Président de 2011 à 2022.
Représentant des compagnies au CA du Festival Off d’Avignon et militant de la CGT-spectacle, il avait prononcé le discours aux Molières 2024, réclamant à Rachida Dati de rétablir les budgets de son ministère.
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