La petite salle affichait complet, adultes et enfants mélangés, très jeunes pour la plupart. On ne les entendra pas broncher de toute la soirée, pas plus que les grands, captivés par ce qui se déroule devant leurs yeux. Un petit train circule parmi des objets en bois issus d’un piano démantelé, sur un circuit de trois carrés d’aggloméré reliés entre eux. Équipé d’une caméra, il filme tout sur son passage – ponts, arbres, étoiles – que les deux protagonistes, Claudine Simon et Alix Renyer, dressent soigneusement sur sa route. Les images captées se projettent sur les murs du fond en ombres chinoises, des paysages traversés portés par la création sonore de Simon.
Avec Un pays supplémentaire, c’est tout l’univers de l’enfance qui se reconstitue. On a à nouveau sept ans. Des toupies de toutes tailles, des ressorts, des maillets, des billes, puis soudain le chaos, ces instants d’excitation où tout part en vrille. Des boules tombent du plafond. Sur scène, les jeunes femmes trépignent, se les jettent à la figure. On n’a qu’une envie : les rejoindre. Une porte claque. Les parents ? On range. Puis interviennent les cris de supporters, les mouches de l’été, le bruit sourd des cœurs qui battent, l’orage. Un laser crée un jeu d’ombres. Une porte entrebâillée laisse passer le cri du corbeau, le rugissement du lion, les sabots de chevaux, la mer, les mouettes. Il y a le piano jouet et les flocons de neige. On se croirait à l’intérieur d’une tête d’enfant avec ses premiers émois, ses premiers frissons. Nos corps se souviennent, les larmes affleurent.
Aristophane
Changement total d’ambiance pour Guêpes, Grenouilles et Monstres, dans le grand théâtre. Sur scène, trois écrans disposés au sol projettent des images de harpes. Quatre instruments bien réels sont aussi sur le plateau. L’interprète Aurélie Saraf évolue entre elles, de la plus petite, celtique, jusqu’à une électrique, en passant par deux classiques. S’inspirant d’Aristophane, le spectacle évoque le narcissisme et les jugements haineux sur les réseaux sociaux, la mort des vrais poètes, la monstruosité des hommes de pouvoir, puis la grève des sexes proclamée par une Lysistrata contemporaine refusant que les femmes se donnent à des hommes qui font des guerres stupides. Lysistrata -dont le nom signifie littéralement « celle qui dissout les armées »- inverse le regard : les femmes, exclues de la vie politique athénienne, se révèlent être les seules clairvoyantes. La guerre est absurde, la paix est possible et les hommes sont des enfants obstinés. La métaphore de la guêpe est parfaite : créature qui pique sans discernement, dont la fureur est réelle mais dont l’intelligence est limitée, et qui ne produit pas de miel.
Les solos de harpe sont déchaînés, la musicienne habite vraiment la scène, sur des compositions signées Alexandros Markeas. Certaines formules frappent : « le sel de nos larmes est fabriqué dans une usine californienne ». Mais à trop vouloir embrasser, la performance se perd dans un cynisme systématique sans la lueur d’espoir chère à Aristophane, le satyriste utopique. On ressort de la salle moins secouée qu’épuisée.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les spectacles se sont déroulés le 6 mai au Théâtre de La Criée, Marseille.
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