Matin ordinaire à Tel-Aviv. Les cafés ouvrent leurs volets, les voitures roulent. Mais quelque chose cloche. Les ouvrières horticoles, les serveurs et les chauffeurs n’ont pas pris leur poste. Les check-points sont déserts. Quatre millions de Palestiniens ont disparu sans trace, sans explications, sans revendication. Le pays est à l’arrêt. Et une question est sur toutes les lèvres : « que s’est-il passé ? »
L’idée de cette dystopie, qui pousse à son paroxysme le souhait porté par la frange dure de la population israélienne, est géniale. Dans Le Livre de la disparition, la romancière palestinienne Ibtisam Azem s’en empare avec délectation. Publié en arabe en 2014, il est enfin traduit en français.
Au cœur du roman, deux hommes. Ariel Levy est journaliste israélien, progressiste, athée, convaincu d’appartenir au camp de la paix. Alaa Assaf est cameraman palestinien, petit-fils de Teta, grand-mère qui vient de mourir. Ils sont voisins à Tel-Aviv, se respectent, se déclarent amis.
Puis vient le matin sans Palestiniens. L’État d’urgence est déclaré. Les recherches battent leur plein. Si les extrémistes et les colons se félicitent de voir le pays, « nettoyé », la majorité de la population, est hébétée. D’autres, comme Ariel, sont saisis de culpabilité.
Le carnet rouge
Pour trouver des indices, ce dernier pénètre dans l’appartement de son ami. Il y découvre un carnet rouge, le journal d’Alaa. Au fil des pages, le juif mesure l’abîme qui les sépare et dont il n’avait pas conscience. Dans ses écrits, le palestinien consigne les souvenirs de sa grand-mère Teta qui vivait à Jaffa en 1948, année de la Nakba, « la catastrophe ». Les Juifs occupent la ville, chassent la population arabe qui passe de 100 000 à 4 000 habitants. Tandis que son mari s’exile à Beyrouth, Teta, bien qu’expulsée, choisit de rester dans la ville. Un jour, elle retourne dans sa maison espérant récupérer les rideaux qu’elle a cousus. Un couple de juifs y est installé. Elle repart les mains vides. Ariel prend peu à peu conscience, avec difficulté, du poids que porte son ami dans un pays qui lui demande de sourire et d’être reconnaissant.
La colère contenue

Il se souvient d’un accès de fureur d’Alaa, un soir où Ariel lui avait fait observer, avec la bienveillance du libéral convaincu, qu’il vivait tout de même dans un État moderne, avec des libertés qu’envieraient les réfugiés de Beyrouth. Alaa avait explosé.
La Disparition fait surgir avec clarté ce qu’Azem fait murmurer à travers la voix d’Ariel : « Que s’est-il passé à tes citoyens sains d’esprit, ô patrie ? Depuis que nous avons établi cet État, creusons-nous notre tombe de nos propres mains ? Allons-nous exécuter l’agenda des colons et réaliser leurs rêves ? Ce sont les premiers ennemis de l’État. »
Le génie d’Ibtisam Azem est de mettre en lumière, en creux, l’importance d’une présence quotidienne et de montrer à quel point l’économie, la culture, le quotidien d’Israël repose sur une présence palestinienne indispensable tant le destin des deux peuples est intriqué.
Ibtisam Azem est née et a grandi, près de Jaffa. Elle est fille et petite-fille de déplacés de 1948. Elle a étudié à l’Université hébraïque de Jérusalem, à Freiburg en Allemagne, avant de s’installer à New York où elle travaille comme journaliste.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le Livre de la disparition, Ibtisam Azem
Éditions Globe – 21€
Traduit de l'arabe par Leïla Tahir
Paru le 26 août





