En 2020, Jeanine Cummins était accusée d’inauthenticité et d’appropriation culturelle : en tant qu’autrice blanche, elle ne pouvait écrire avec justesse sur le parcours migratoire d’une mère mexicaine poursuivie par un cartel de la drogue.
Parle-moi de chez nous constitue une réponse littéraire, romanesque, à cette vague de contestation. L’autrice déploie l’histoire de quatre générations de femmes portoricaines, marquées par un mariage « mixte » mais aussi un déni d’identité multiple, espagnole, noire et indienne. Elles subiront le rejet raciste de la classe dirigeante coloniale portoricaine, puis de l’Amérique ségrégationniste, puis des latinos, qui ne distinguent pas en elles le métissage. Mais surtout, elles souffriront toutes d’une assimilation choisie qui les éloigne intimement d’elles-mêmes et de leur désir.
Avec ces quatre femmes nous traversons le siècle agité de Porto Rico et de ses relations avec les États-Unis tutélaires. De Maria Teresa on saura peu, sinon que sa beauté de femme brune la place à distance de la classe dirigeante, très riche, à laquelle son mari appartient à San Juan. Elle transmet sa beauté et son sens des affaires à sa fille Rafa, qui quittera l’île avec son mari irlandais ; à Ruth, sa petite-fille si assimilée qu’elle en perd son espagnol natal ; à Daisy, son arrière-petite-fille en quête de ses origines visibles sur sa peau et revendiquées par son frère Charles, devenu Carlos.

Au plaisir des récits croisés
Les courts chapitres emportent, passant d’une époque à l’autre, d’une histoire de femme à une autre, remontant et redescendant le temps, prenant ancrage dans la conscience vacillante de Daisy, victime d’un accident durant l’ouragan de 2023. Ils disent, avec l’élan romanesque des meilleurs sagas états-uniennes et sud-américaines, la violence faite aux épouses racisées et aux enfants métissés.
Ce « chez nous » est ancré dans l’histoire politique complexe de Puerto Rico. L’île caribéenne, voisine de Cuba, hésite toujours à devenir un État américain, à demander l’indépendance, ou à garder son statut mixte (métissé ?) d’autonomie/dépendance qui laisse perdurer une sous-citoyenneté américaine, sans droit de vote pour les présidentielles.
D’autres thèmes parcourent le roman mosaïque, en particulier la dépendance aux réseaux sociaux : le retour au pays natal est aussi un décrochage de l’emprise numérique, et la recherche d’une réussite sociale par l’initiative commerciale non coloniale, non capitaliste, plutôt artisanale et recyclée. Car rien n’est révolutionnaire chez ces femmes plutôt individualistes qui s’affrontent aussi, perdent la mémoire ou l’effacent et finissent, face à l’ouragan qui les oblige, à ne plus taire ce qu’elles sont.
La puissance du roman tient à son écriture sensuelle, sensorielle, et aux relations sororales, maternelles, filiales, magnifiquement explorées. Tout comme la conjugalité, côté femme, ce qui n’est pas si courant dans les sagas romanesques. Les dialogues, les scènes d’enfance, de rencontres amoureuses, de quête intime, d’humiliation sociale et familiale, touchent par leur authenticité, mais surtout par la force d’une narration dont le rythme puissant est savamment distillé. Jusqu’au bout d’un voyage où ceux qu’on a aimés reviennent, sans réparer, mais en réconciliant.
AGNÈS FRESCHEL
Parle-moi de chez nous, Jeanine Cummins
Éditions Philippe Rey
Traduction Christine Auché, Paru le 20 août
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