« C’était un été sans particularité, météorologique, celui du retour du Général De Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle république (…) de la chanson de Dalida, Mon histoire, c’est l’histoire d’un amour. L’été 58. » C’est par cette voix –je que démarre le film
Une jeune fille de 17ans et demi, à Yvetot dans l’épicerie de ses parents. Joie de vivre ; bavardages avec sa copine Odette. Elle parle avec enthousiasme de son départ comme monitrice dans une colonie de vacances. L’occasion de « quitter ce trou. », d’être libre, de rencontrer d’autres gens, plus cultivés que ses parents, d’échapper à la vigilance de sa mère (Ariane Labed). C’est par les livres qu’elle connait la vie. Elle s’appelle Annie Duchêne. L’arrivée au domaine lui réserve quelques surprises : malgré ses tentatives d’aller vers les autres, elle n’est pas acceptée : elle n’a pas les codes. On se moque d’elle mais elle accepte l’humiliation pour être dans le groupe. Quand entrainée par sa coturne, elle participe à sa première surpat’, son destin se joue. H, moniteur chef (Victor Bonnel) se précipite sur elle, l’entrainant dans un rock endiablé et…ailleurs pour la « baiser ». Elle voulait que quelque chose lui arrive. Elle voulait tomber amoureuse. C’est chose faite. Et même s’il n’arrive pas à la pénétrer, elle lui assure que ça marchera… Cette nuit du 16 aout 1958, la marquera à jamais…
Ceux et celles qui ont lu les textes d’Annie Ernaux auront reconnu Mémoire de fille qu’elle a publié en 2016 où elle pose un regard sur celle qu’elle était presque 60 ans plus tôt. Invitée à Rouen pour un hommage, elle croit reconnaitre H et se dit qu’elle doit « aller à la recherche de cette fille qu’elle a été. La rejoindre par l’écriture. Écrire c’est la quête du réel ou d’une vérité. Cela surgit de l’écriture ; Il faut essayer de comprendre. Ça ressemble à un film. » écrit Annie Ernaux.
Dix ans plus tard, Judith Godrèche décide d’adapter Mémoire de fille, nous faisant retrouver cette jeune fille par le cinéma, par les images, par les chansons. C’est Tess Barthélémy, sa fille qui incarne avec conviction Annie, souvent filmée en gros plan ; sur son visage, tour à tour, se lisent la soif de vivre intensément, la honte sociale, la quête de l’amour pour cet homme abject qui ne pense qu’à lui et à son pouvoir sur elle. «La caméra subjective permet d’être au plus près d’Annie, de son parcours. Je voulais regarder ce qu’elle regarde, que le spectateur puisse être entièrement à sa place à elle. J’ai énormément travaillé là-dessus en amont, pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H. » précise la cinéaste
La caméra du chef opérateur Joachim Philippe filme avec beaucoup de pudeur cet acte qu’Annie Ernaux a mis longtemps à appeler viol. On voit la jeune fille fixer la lampe au plafond, avec l’impression d’un moment qui ne semble jamais finir. L’Annie Ernaux de 2016 qui lit ses textes à Rouen, c’est Valerie Dreville
Et l’Annie Ernaux de 2026 est très satisfaite de cette adaptation, la première au cinéma. « Judith Godrèche ne démontre rien. Elle déroule ce que devient l’existence d’une fille après, dans sa tête et son corps, dans son rapport aux autres, à l’image d’elle-même, à la vision d’un avenir qu’on ne désire plus. Ce ravagement informe que la lecture du Deuxième sexe, un jour, est venu éclairer. »
D’autres œuvres de cette écrivaine, Prix Nobel de littérature ont été adaptées comme L’Evénement par Audrey Diwan, J’ai aimé vivre là par Régis Sauder ou Passion simple par Danielle Arbid entre autres. Très récemment, Sarah Kohm et Elisa Leroy en ont fait une adaptation théâtrale (https://journalzebuline.fr/ete-1958-des-histoires-contemporaines/
Mémoire de fille de Judith Godrèche sort le 30 septembre : un film, réussi à voir absolument !
Annie Gava
© Jour 2 Fête





