Difficile de ne pas reconnaître, sur scène, des visages familiers. Ceux de lycéen·es et d’étudiant·es arpentant les rues voisines depuis plusieurs semaines, incarnés ici par des danseur·euses particulièrement investis et inspirés. La mobilisation étudiante n’a certes pas attendu Soulèvement pour battre son plein. Mais la rencontre entre une actualité brûlante et l’urgence transpirant de cette nouvelle création d’Angelin Preljocaj demeure troublante.
La violence à l’œuvre
En plus de quarante ans de carrière, le chorégraphe a pu voir ses camarades donner corps à cette révolte, à la violence qui en sourd comme à celle qui les écrase. La sauvagerie des ensembles chaotiques chers à (LA)HORDE, le choix de costumes et postures à la fois familiers et irréalistes est passée par là. De même que son comparse Michel Kelemenis qui, lorsqu’il chorégraphie les attentats de 2015, cherche moins à sublimer un réel douloureux qu’à le rendre à la fois visible et supportable. Ici encore, le désir de poésie accompagne toujours celui de raconter. Même les policiers, auxquels Eleonora Peronetti donne des silhouettes rutilantes évoquant les corps de Crystal Pite, appartiennent à cette transfiguration. Leur mise à mort d’une femme, à trois, n’en est pas moins terrifiante. Les visages gazés et les corps amputés, sous les lumières d’Éric Soyer, rappellent les peintures enfumées des révolutions. Les gestes ralentissent jusqu’à devenir supportables. La musique d’Irène Drésel, doublée du travail Sizo Del Givry et 79D, accompagne cette recherche d’un langage propre : elle pulse, s’étend, chante, sans pasticher l’électro ou le hip-hop.
L’utopie depuis l’intime
Angelin Preljocaj déploie ici sa grammaire, et ce qui demeure sa signature : une relecture toujours plus dépouillée et organique du pas-de-deux. La sensualité jamais démonstrative des tableaux féminins et des couples se nouant dans les marges conserve l’élan vital de Deleuze/Hendrix et de Torpeur. Portés, imitations, absorption du geste de l’autre : les duos amoureux font naître l’utopie de l’intime. C’est à partir de ces liens qu’un monde peut se construire.
Mais le collectif, ici, est sublime. Les corps s’imbriquent, se défont, se rejoignent par parcelles comme les chaînons d’une machine. Les tables et bancs devenus barricades rappellent Noces, en renversant sa logique : la communauté soulève les individus, particulièrement les femmes, qu’elle écrasait. Le regard embrasse les corps dressés sur les tables comme ceux qui cherchent un passage dessous. Douze interprètes admirables portent cet espoir jusqu’au triomphe : la salle comble se lève pour applaudir et crier sa foi dans cette jeunesse-là.
SUZANNE CANESSA
Soulèvement a été créé du 7 au 10 octobre au Grand Théâtre de Provence Du 22 octobre au 7 novembre Théâtre de la Ville–Sarah-Bernhardt, Paris. 21 novembre La Chaudronnerie, La Ciotat 23 mars Théâtre de l’Esplanade, Draguignan Du 11 au 14 mai La Criée, Marseille
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