Presque rien
Sous des lumières éteintes, un espace avec des murs blancs, un sol en lino beige, une planche sur des tréteaux, des chaises, des escabeaux, des bonbonnes de gaz jaunes, une chaise suspendue en l’air au crochet d’un treuil, une famille de cinq formes fantomatiques immobiles sous des couvertures grises (elles s’animeront étrangement à la fin du spectacle) et un micro sur pied ; au fond un autre espace, réduit éclairé, avec pot de peintures et divers matériaux : un atelier d’artiste en latence.
Mme Laugier va en faire une visite précautionneuse en expliquant que son ami Serge lui a laissé cet appartement pour qu’elle le fasse vivre en tant que galerie. Elle cherche donc des personnes intéressées pour y créer des œuvres et des performances. Le groupe de quatre visiteurs qui sont là l’est.
« Le kyste de ma mère »
Elles et ils investissent avec une curiosité nonchalante l’espace : l’une entreprend d’inhaler dans un masque le gaz d’une bonbonne, gentiment interrompue par Mme Laugier. L’autre trouve le bouton de commande du treuil électrique, la chaise est montée, descendue, remontée, examinée collectivement puis, au fur et à mesure, recouverte d’une gaze transparente, bottes placées en dessous : on tient une œuvre. Proposition de titre : « La vérité peut noyer les enfants » qui jette une sorte de petit froid. « Le kyste de ma mère », satisfaction unanime, accepté. On se congratule chaleureusement, la chaise servira ensuite à autre chose, et on se lance en tâtonnant dans d’autres essais : entre autres, la mise en abyme de l’espace à travers une maquette, avec surgissement, sous forme d’éruption spectaculaire, de mousse expansive ; ou performance d’aplatissement à deux, se glissant puis rampant entre deux bandes du linoléum recouvrant le sol. Plus tard, l’introduction burlesque d’une boule disco encombrante.
Songeries
Du début à la fin, de la musique variée traverse la représentation (Schubert, Marlène Dietrich, …) ainsi que les textes écrits pour le spectacle par Laura Vazquez, défilant en boucle sur trois bandeaux lumineux disposés ici et là à la verticale, déplacés plusieurs fois. Des phrases songeuses, composant une matière supplémentaire, à côté des corps, des objets et des sons : « comment la terre tournerait-elle s’il n’y avait pas de colorations sur les choses qui la composent ? », « Si vous voulez savoir ce qui se passe à l’intérieur des choses, il faut d’abord les déplacer », « Les surfaces sont pleines d’individus qui vivent en silence », « Il fut un temps où je connaissais les visages de l’avenir ».
À la fin, une fête dansante qui dure et le groupe qui se défait doucement. Un spectacle telle une succession de propositions singulières, frisant l’incongru, avec et sous le regard des autres. L’art y est une sorte de rêverie matérielle et immatérielle, relationnelle, où rien n’est définitif.
MARC VOIRY
Le Paradoxe de John a été donné les 7 et 8 octobre au Zef dans le cadre du festival actoral






