Vents d’hospitalité
Aux 13 vents, les artistes accueillent le public avant même que le spectacle commence. Cette hospitalité prend un sens particulier dans la Saison Méditerranée à Montpellier. Le théâtre réunit des équipes palestinienne et libanaises qui ne peuvent se rencontrer dans leurs pays respectifs. Leurs œuvres circulent, leurs récits trouvent d’autres oreilles. Celui que portent Bashar Murkus et Khulood Basel nous entraîne pour trois heures dans les aventures d’Abū Zayd.
Avec Al-Sirah Al-Hilaliyyah, les deux artistes, à la tête du Khashabi Theatre de Haïfa, s’emparent de l’épopée des Banu Hilal, transmise oralement depuis le XIVe siècle. Guerres, migrations, amours, alliances et trahisons peuplent cette fresque qui conduit une tribu de la péninsule arabique à l’Afrique du Nord. La découverte de ce répertoire constitue déjà un événement. La façon dont les sept interprètes le font vivre lui donne toute sa saveur.
Territoires de l’épopée
L’équipe joue, raconte, chante, danse, interpelle la salle. Les artistes passent d’un personnage à l’autre avec une aisance réjouissante, soutenant l’ampleur du récit autant que des échappées bienvenues. Les jeux avec le public ménagent un écart proche de la distanciation brechtienne : on suit les aventures des héros tout en savourant la liberté avec laquelle les acteurs, parfois, les commentent et s’en amusent. Le conte, la musique et même les jeux d’ombre et de bricolage empruntant à l’art de la marionnette retrouvent ainsi toute leur puissance d’invention.
La musique prend pleinement part à la narration. Les chants de Rana Baransi et d’Abed Zoabi, les percussions de Rami Nakhleh donnent au récit son souffle et ses pulsations. Le dabké chorégraphié par Samaa Wakim prolonge cette énergie collective. La scénographie de Majdala Khoury fait défiler les paysages ; les ombres agrandissent les corps, les malles livrent leurs créatures. Les interprètes conservent, du théâtre d’ombres aux tableaux chorégraphiés, jusque dans les scènes les plus spectaculaires, quelque chose du jeu d’enfant. La traduction française de Chakib Ararou restitue avec bonheur la poésie comme l’humour du texte.
Sous cette profusion, les questions que soulève le metteur en scène palestinien apparaissent avec netteté. L’enfant noir que son père rejette, la mère qu’il accuse d’infidélité et chasse avec lui, les populations que les conquêtes déplacent : tout résonne. Les guerres de territoire de l’épopée rendent singulièrement proche la Palestine d’aujourd’hui. Le héros lui-même, d’abord victime de l’exclusion, devient conquérant : le récit invite à regarder ce que les humiliations et le pouvoir font aux êtres. Il ménage aussi des réparations. Khadra, la mère d’Abū Zayd, retrouve sa place parmi les siens. Au milieu des violences, cette issue heureuse prend un relief particulier.
SUZANNE CANESSA
Al-Sirah Al-Hilaliyyah a été créé les 8 et 9 octobre
au Théâtre des 13 vents, Centre dramatique national de Montpellier
Sur le fil

Au Frac, En déséquilibre offre une autre découverte, celle d’un artiste marocain installé à Montpellier auquel l’institution consacre sa première exposition monographique de cette ampleur en France. Mohamed Lekleti déploie une fresque à même les murs, y associe des dessins sur papier et des objets, relie l’ensemble par des fils réels ou dessinés. L’appropriation du lieu impressionne : chaque œuvre garde sa densité propre, tout en participant à une composition qui entraîne le regard d’un bout à l’autre de la galerie. On circule dans une pensée autant que dans un espace.
La finesse du trait retient d’abord, puis les motifs se précisent, reviennent, se contaminent. L’enfance sacrifiée du Maroc, où a l’artiste grandi, côtoie les instruments de la guerre et de la propagande. Armes, oreilles et micros composent un inquiétant vocabulaire du pouvoir : surveiller, imposer sa parole, contraindre les corps. À ces évocations de la dictature se mêlent des figures qui semblent remonter des rêves. Masques, monstres à plusieurs têtes, corps hybrides ou dédoublés ouvrent sur une psyché encombrée d’images. Les oiseaux empaillés ajoutent leur présence troublante à cette population suspendue.
L’œil cherche des correspondances, suit les lignes, retrouve dans un dessin l’obsession qui affleurait dans le précédent. La précision du geste donne une extraordinaire consistance à cet univers instable. De cet ensemble où tant de menaces se concentrent émerge pourtant une vitalité profonde. Elle tient à la liberté des associations, au mouvement des corps, à la circulation obstinée des images. Jusque dans ses visions les plus sombres, Lekleti communique un plaisir du dessin qui invite à s’attarder.
S.C.
En déséquilibre
jusqu’au 23 décembre
Frac Occitanie, Montpellier
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