Les mises en scène de Guy Cassiers sont toujours bouleversantes. Une fois encore il ne s’agit ici d’adapter un roman mais de le déployer, grâce à l’incroyable performance de Valérie Dréville. La comédienne n’incarne jamais, tout en étant une narratrice autrice, et représente l’écriture autant que le corps de Camille de Toledo.
Elle apparaît seule en scène, vêtue de noir, nimbée d’une lumière qui au départ n’éclaire qu’elle. Elle dit, sans retenue mais sans effusion, le frère pendu, la mère qui en meurt, puis le père. Les trois corps morts, l’impossibilité de vivre, de dire, qu’il dit, pourtant. Qu’elle dit, exactement comme il l’a écrit, entourée d’une nuit qui ne s’éclaire pas.
Puis des années après s’éclaire, et fouille, et cherche, dans les malles, les non-dits familiaux, les traces, le passé tu. La scène s’éclaire et le sol apparait, jonché de photos d’archives, celles de la famille du narrateur. Les caméras cadrent alors les photos, retracent l’histoire d’êtres marqués par la Shoah qui construisent leur réussite dans le déni, l’assimilation française et le grand capital. Mais qui trimballent une inquiétude fondamentale, dont le narrateur parviendra à traquer l’origine, remontant jusqu’en 1914, la fuite de deux frères juifs, ses aïeux, vers la France. Un parcours où les enfants et les soldats meurent, les hommes se suicident, les femmes existent à peine.
De l’intime reconstruit à l’universel
Les images des personnages de l’autofiction, filmées sur le sol, paraissent sur l’écran en fond de scène et Valérie Dréville leur prête sa voix, filmée sous des angles qui construisent des champs-contre-champs qu’elle assume depuis sa présence, presque immobile, au centre de la scène. Elle s’adresse enfin à Jérôme, le frère suicidé, et parle au nom de toutes les voix du roman, dans un dispositif visuel aussi simple que parfait, exigeant de sa part une minutie de danseuse dans ses placements, de musicienne dans ses rythmes et les timbres de sa voix. Elle est, d’un bout à l’autre, d’une maitrise surhumaine.
Elle balaye ainsi les réserves que l’on pouvait avoir sur le roman autofictionnel. Esther et Gatsby, les parents du roman, et le grand-père maternel Nathaniel, sont les représentants transparents d’Antoine Riboud, fondateur et puissant président de Danone, et de Christine et Gabriel Mital, les parents tout aussi célèbres de l’écrivain Alexis Mital, dit Camille de Toledo. Qui ne sont pas juifs. Si les trois morts racontées dans le roman appartiennent au réel, non à la seule autofiction, le lien de la puissante famille Riboud à la judaïté, et plus encore à la Shoah, ne semble pas évident. Les descendants de la Shoah – dont je suis – ont eu du mal avec cette autofiction qui semble accaparer et détourner leur histoire.
Le spectacle, parce qu’il recule d’un degré encore dans l’incarnation personnelle, raconte un trajet plus universel, qui concerne chacun. Parce qu’en fait, nous sommes tous les descendants de la Shoah, de l’inquiétude, de la fausse route de l’assimilation française et des 30 Glorieuses capitalistes, qu’il nous faut sonder intimement, pour ouvrir les portes d’un avenir enfin vivable.
AGNÈS FRESCHEL
Thésée, sa vie nouvelle
3 novembre
Théâtre de Nîmes
La représentation initialement prévue le 5 novembre a été déplacée en raison du mouvement social
Retrouvez nos articles Scènes ici







