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AccueilÀ la Une Rencontre avec Khaled Mattawa, le poète témoin

 Rencontre avec Khaled Mattawa, le poète témoin

De passage à Marseille, ville qu’il adore, pour une rencontre avec SOS Méditerranée, le poète libyen Khaled Mattawa est revenu sur son voyage d’août 2022 à bord d’un navire de sauvetage de Médecins sans frontières, aux côtés du chercheur Jérôme Tubiana. Entretien

Professeur à l’Université du Michigan, chancelier de l’Academy of American Poets, lauréat de la bourse MacArthur (2014) et de la fondation Guggenheim (1997), Khaled Mattawa est un exilé lui-même. Né à Benghazi en 1964, arrivé aux États-Unis à 14 ans, il y est devenu l’une des figures majeures de la poésie contemporaine. Il est aussi l’un des principaux traducteurs de poésie arabe vers l’anglais et l’auteur de Tocqueville, Mare Nostrum et Fugitive Atlas.

Zébuline. Vous aviez beaucoup écrit sur les migrants avant ce voyage. Pourquoi monter à bord ?
Khaled Mattawa. Je voulais valider ce que j’avais écrit, en accompagnant ceux qui vivent cette route. J’ai pu monter sur l’un des bateaux de MSF avec Jérôme Tubiana, un chercheur français qui travaille avec l’organisation. Je l’avais dit à ma fille : je ne sais pas pourquoi j’entreprends ce voyage, mais je dois le faire. J’avais besoin d’être là, sur ce bateau.

Qu’en avez-vous retenu ?
Je ne m’attendais pas à une telle séparation entre le personnel de MSF et les migrants : de belles couchettes pour les uns, des matelas à même le sol et des rations militaires pour les autres. Les équipes font le maximum. Mais la hiérarchie entre Européens et non-Européens m’a interrogé. Je ne critique pas les humanitaires, c’est un simple constat : les frontières sont partout.

Un migrant libyen vous a pris à partie, vous renvoyant la position de « voyeur ».
Il m’a fait sentir, à raison, que je faisais partie de l’autre côté, comme un imposteur, même si je me sens moi-même toujours migrant. Dans mon carnet, je raconte qu’au port d’Augusta, j’étais en « mode réfugié », à craindre des ennuis avec les autorités, 25 ans après être devenu citoyen américain. On n’efface pas l’exil avec des papiers. Ce que j’écris ne résoudra pas la crise. Mais je peux témoigner, et faire en sorte que les Libyens regardent ce qui se passe chez eux. Cette lucidité ne règle rien, mais elle protège de la bonne conscience.

La Libye est souvent réduite à une image de pays de bourreaux. Quelle est la réalité ?
Il ne faut pas être manichéen. La torture, la cruauté dépassent l’imagination, et il ne faut pas l’évacuer. Mais les migrants croisent aussi des gens bien, y compris en Libye : des personnes qui ont payé pour les libérer, pour envoyer des enfants à l’école. Et c’est plus complexe : un réseau d’Afrique noire, esclavagiste, peut aussi vendre des migrants. Je pense à ce Camerounais vendu par un trafiquant à un garagiste algérien. Le « marché des migrants » est surtout un business international.

Par exemple ?
Les Bangladais sont la première nationalité en Libye, avec les Pakistanais. Ils ne voulaient pas dire d’où ils venaient, un chef parlait à leur place, pour masquer un système sophistiqué : deux vols, de Dacca ou Karachi vers Le Caire ou Dubaï, puis un vol vers la Libye avant de tenter la traversée. Tout le monde en profite. La misère des rescapés est devenue la matière première de beaucoup de carrières. 

Même sur le bateau, la hiérarchie existe entre les migrants.
Elle est fondée sur l’argent. Les Syriens ont les meilleures places, sur le pont supérieur. Sur le bateau d’Athènes, il y avait 750 migrants : les plus pauvres, les noirs, sont tout au fond, donc les premiers à mourir si le bateau coule. On pense au Titanic, avec la même géographie du privilège. J’appellerais cela Satanic.

Quel rôle joue la poésie en temps de crise ? Le poète doit-il être un militant ?
La poésie est militante depuis longtemps. Il existe une poésie de témoignage, et même documentaire. Pensez à Muriel Rukeyser, qui a consacré The Book of the Dead (1938) à la catastrophe du tunnel de Hawk’s Nest, où des centaines d’ouvriers, en majorité afro-américains, sont morts de silicose. La poésie ne vieillit pas : le langage des infos expire, elle reste valable. Je lis Rukeyser aujourd’hui et elle me parle. La voix du poète porte à travers les siècles.

C’est le rôle de votre recueil Mare Nostrum?
J’espère que oui.

Vous êtes aussi traducteur de poésie. Que perd-on en traduisant ?
Quand j’entends dire qu’en traduction on perd quelque chose, j’ai envie de jeter cette phrase à la poubelle. La traduction permet à des textes de vivre, qui auraient disparu sans elle. Cesare Pavese, traducteur de littérature américaine, disait que traduire avait changé sa manière d’écrire. Moi, je traduis beaucoup de poésie arabe en anglais, et cela change ma manière de penser la langue. Une langue qui ne se traduit pas finit par mourir. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNE-MARIE THOMAZEAU

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