Alain Fourneau désirait ce livre, en parlait sans cesse, avant de nous quitter en mars dernier. Il voulait laisser une trace, léguer les archives, produire des outils de recherche, dans cet art par nature éphémère de la scène, du spectacle vivant. Par nature ce qui est vivant change, vibre, et ne peut laisser qu’une trace « de papier ».
Ces Récits d’un théâtre d’essai(s) 1987-2015 adoptent une forme passionnante qui oblige à une lecture active, fragmentée, qui doit piocher ici et là et tirer ses propres fils. Chaque fragment est passionnant, et chacun à l’issue en gardera son image propre, comme un chercheur confronté à des archives dont il doit comprendre la cohérence pour écrire l’Histoire. Celle, évidemment, d’un théâtre public, issu d’une volonté politique, en voie de disparaitre.
La maquette du livre est superbe, les quelques dessins, photos, images, qui ouvrent et ferment plongent vers le lieu et vers l’intimité des corps. Et les chapitres procèdent à la fois d’un ordonnancement de la matière textuelle, et de la liberté de chaque intervention : après avoir rappelé la naissance, les principes, les usages, Marie Vayssière et Samuel Wahl, qui ont codirigé l’ouvrage, ont construit leurs Bernardines de papier en trois séquences de récits, chacune précédée d’un entretien avec Alain Fourneau.
On y trouve tous les artistes qui ont compté dans l’histoire singulière du théâtre, d’Hubert Colas à Éva Doumbia en passant par Yves Favrega, Arnaud Saury, Geneviève Sorin, Olivier Saccomano… Tous·tes disent combien ce lieu leur a apporté, parce qu’un laboratoire ouvert comme celui-là, où l’on prend le temps, où on échange, où on accepte l’erreur, la critique, le balbutiant, permet des pas de géants, des découvertes, et est un instrument politique de conquête de la parole.
On mesure, à la lecture, la singularité et l’importance nationale des Bernardines, qu’on n’a pas forcément comprises au moment où elles existaient. Ce « théâtre d’essai(s) » a essaimé, donné l’exemple, généralisé l’idée que la création théâtrale avait sa place « en province », dans des lieux alternatifs, allié toujours à la danse, et toujours à l’idée politique d’un art nécessaire à tous·tes, et forcément émancipateur.
Mireille était là
C’est pourquoi la quasi-absence de Mireille Guerre de ces récits interroge profondément. Elle était peu impliquée, volontairement, dans ce livre, et intervient à peine : 3 pages qu’elle a dû à peine écrire, issues d’entretiens. C’est donc un acte volontaire. Mais son effacement dans les récits des autres est perturbante. Pierrette Monticelli et Haïm Menahem, qui savent ce que veut dire codiriger un théâtre, la nomment immédiatement. Les autres semblent l’oublier… L’assimiler à Alain Fourneau comme une épouse ?
Une des grandes joies de ce théâtre, dans les années 1990, était qu’on s’y sentait « safe », dans un milieu qui ne l’était pas. Que les metteuses en scène y avaient la même place, exactement, que leurs homologues masculins. Mireille accueillait, dirigeait le festival Les Informelles, a initié l’expérience de l’Ecole de la deuxième chance, menait la plupart des ateliers scolaires et universitaires. Elle codirigeait ce lieu, avec son mari, avec Suzanne Joubert. Que même les femmes l’oublient dans leurs récits confirme que les réflexes patriarcaux sont encore à l’œuvre, alors que le triumvirat de direction Alain, Suzanne et Mireille, tentait activement de le réformer. C’était ça aussi, leur théâtre d’essai…
AGNÈS FRESCHEL
Des Bernardines de papier
Récits d’un Théâtre d’essai(s) 1987-2015
Editions Parenthèses - 28 €








