Fondée par Jeanne et Simone Laffitte en 1980, les Arcenaulx, institution marseillaise connaît un naufrage idéologique depuis son changement de propriétaire. Le restaurant a d’abord été cédé le 3 janvier 2022 à Dominique Tian, ancien député LR et premier adjoint de Jean-Claude Gaudin, condamné en appel pour blanchiment de fraude fiscale et déclaration mensongère de patrimoine. À l’époque, Jeanne Laffitte annonçait qu’elle continuerait à gérer la librairie et son activité éditoriale. Mais en janvier 2025, la présidence de la société a été confiée à la société Over Line représentée par Tian. Un changement qui éclaire les raisons pour lesquelles les Arcenaulx accueillent désormais sans complexes des personnalités politiques de la droite extrême et de l’extrême droite.
Après Bruno Retailleau, président des Républicains, c’était donc au tour de Charles Alloncle, nouveau porte-parole de Marine Le Pen, député UDR de l’Hérault (parti d’Éric Ciotti, allié du RN), d’être reçu pour dédicacer Je jure de dire toute la vérité, paru aux éditions Fayard, maison du groupe Hachette contrôlé par Vincent Bolloré.
Sa « vérité », c’est celle concernant son travail comme rapporteur de la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public, créée à l’initiative de son groupe parlementaire. Ce rapport, très contesté, tant sur le fond que sur la méthode, a été rendu public le 5 mai 2026. Il comporte 70 recommandations et préconise notamment de réduire de 25 % les financements publics de l’audiovisuel, soit plus d’un milliard d’euros d’économies. Un véritable carnage pour le service public. Le rapport avait été adopté pour publication de justesse le 27 avril, par 12 voix contre 10 et 8 abstentions au terme d’auditions particulièrement tendues.
Annoncée sur le compte X du député, mais pas sur le site de la librairie, cette venue à Marseille n’est pas passée inaperçue. Environ 150 manifestants, parmi lesquels des collectifs antifascistes et syndicaux, se sont rassemblés devant les Arcenaulx sous la surveillance d’une trentaine de CRS. Charles Allonche est arrivé sous les huées, entouré des députés Franck Allisio (RN) et Olivier Fayssat (UDR). Les manifestants ont rappelé qu’une semaine plus tôt, le 23 octobre, l’attentat à caractère raciste à Trappes et La Verrière avait fait un mort et sept blessés.
Relay xénophobes
Jeanne Laffitte, octogénaire, n’a pas caché son désarroi déclarant à Marsactu qu’elle allait faire enlever le nom de Laffitte de la devanture de la librairie. Le réseau Libraires du Sud, qui rassemble plus de 90 librairies indépendantes de la région a condamné cet accueil : « Nous ne cautionnons pas la mise en lumière d’hommes et de femmes politiques qui prônent une société de l’intolérance. » Il se dit aussi « révolté » de voir une librairie historique, devenir un outil de diffusion d’idées nauséabondes.
L’affaire des Arcenaulx s’inscrit dans un mouvement plus large. Vincent Bolloré a déjà fait des magasins Relay, présents dans les gares et les aéroports, des vitrines pour les livres et les publications de son groupe. Une enquête de l’Observatoire des multinationales a documenté la place accordée aux auteurs d’extrême droite dans ces points de vente. La concentration des moyens d’édition, de distribution et de diffusion entre la même main pose une question démocratique majeure. C’est désormais une librairie historique marseillaise qui devient le théâtre de cette banalisation politique en donnant à l’extrême droit une tribune et une légitimité. Une honte.
ANNE-MARIE THOMAZEAU







