Quelques notes répétées au piano, puis la voix, troublante, sur les premiers vers des Paradis perdus. Une chanson qui évoque si bien le dandy à l’élégance mélancolique. Bien sûr, rien à voir avec le timbre éraillé du chanteur, toujours au bord de la rupture. Bachar Mar-Khalifé ne cherche en rien à l’imiter, exprimant sa propre fragilité, plus candide. Né à Beyrouth, fils du compositeur et oudiste Marcel Khalifé, installé en France, le pianiste, chanteur et compositeur mêle depuis ses premiers albums les traditions du Levant, le jazz et l’électro.
Avec Emporte-moi, le motif musical se répète, obsédant. Durant le concert, Bachar passe du piano au synthétiseur, frappe un tambour, s’empare d’un instrument à cordes oriental ou pince directement celles qui se trouvent à l’intérieur du piano. Basse et batterie scandent les morceaux. On pense au Liban en guerre, à ce chaos musical orientalo-électro qui emporte « loin d’ici ». Une résonance particulière dans le cadre de ces Rencontres d’Averroès qui mettaient cette année le Liban à l’honneur.
La Dolce Vita démarre a cappella, presque parlée, avant que le piano n’arrive, tout en douceur. La nostalgie du temps passé affleure. Difficile de ne pas faire le lien avec le pays d’enfance de Bachar, même s’il ne le cite jamais. La version, épurée, se construit sur quelques notes d’une simplicité limpide.
Les frontières se brouillent
Puis le ton change. L’enchaînement Tangerine / Minuit boul’vard bascule dans un électro saturé, à écouter à fond dans une voiture lancée dans la nuit d’une mégapole. Les deux chansons sombres de Christophe évoquent la désillusion urbaine et la solitude nocturne. Tangerine, écrite avec Alan Vega, figure du punk-rock américain, décrit un monde en guerre, écrasé par la technologie et l’argent. Minuit boul’vard prend le relais dans une errance solitaire après un rendez-vous manqué. Les sonorités orientales persistent, tandis que la musique fait ressurgir quelque chose de la folie d’Alan Vega.
Bachar est peu bavard. Il faut attendre le cinquième morceau pour qu’il risque quelques mots. Il précise que la plupart des chansons de la soirée sont de Christophe même si, ironise-t-il, « cela ne se voit pas toujours ». C’est vrai, les frontières se brouillent… avec bonheur.
Vient alors une somptueuse version des Mots bleus. Bachar reprend les quelques notes qui ouvrent la chanson, immédiatement reconnaissables, mais refuse d’en développer le thème. Il en invente un autre, minimaliste, avec des variations dans les aigus et une accélération du tempo. Sans paroles, ou presque : seules quelques phrases chantées surgissent en conclusion, évoquant « le vent d’hiver soufflant en avril » et le « silence » immobile. Des mots qui prennent une résonance particulière quand on sait que Christophe s’est éclipsé le 16 avril 2020.
Avec ses complices, Dogan Poyraz à la batterie et Jérome Arrighi à la basse et à la contrebasse, Bachar enchaîne avec Jnoun, composition enregistrée en duo avec Christophe en 2018. Le titre signifie « folie ». Bachar chante en arabe, tandis que la voix de Christophe surgit en fond, avec ses accents lyriques si singuliers.
Plus tard, Les Amoureux qui passent entraîne le public dans un rythme asymétrique à cinq temps (3+2), que Dogan Poyraz invite à battre dans les mains. Orientale et endiablée, la chanson s’emballe, portée par une basse obstinée et un piano tout aussi entêtant. Le concert se referme avec Ya Nas, chanson de Bachar Mar-Khalifé qu’il dédie aux enfants du Sud-Liban et de Gaza.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Concert donné le 30 octobre 2026 au Cepac Silo (Marseille), dans le cadre des Nouvelles Rencontres d’Averroès.







