lundi 15 juillet 2024
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Coupes budgétaires : Brecht, Foucault… et Le Maire

Régis Vlachos, auteur, comédien et militant CGT Spectacle*, est intervenu lors de la soirée des Molières, interpellant Rachida Dati sur les coupes budgétaires du ministère de la Culture. Entretien

Zébuline. Face à Rachida Dati et devant les téléspectateurs, vous parlez de plan de licenciement massif dans la culture. À quoi faites-vous allusion ? 

Régis Vlachos. À l’amputation de 204 millions du ministère de la Culture. Qui entre dans un plan global qui ampute aussi l’écologie de 2 milliards, le travail et l’emploi de 1 milliard… Le 22 février un décret au Journal officiel est venu nous dire qu’il fallait économiser 10 milliards sur le budget de l’État. Un serrage de vis qui est venu s’ajouter aux 16 milliards déjà soustraits au budget 2024. Précisément, la création, le programme 131 du ministère de la Culture, est amputée de 96 millions. Concrètement des centaines de spectacles ne verront pas le jour. 

Mais ce n’est pas tout : de nombreuses scènes conventionnées n’arrivaient déjà plus à boucler leur budget et ont dû annuler, avant même ces coupes, une grosse partie de leur programmation. Le constat est unanime, aujourd’hui, des compagnies doivent renoncer à la moitié de leurs représentations ; d’autres mettent la clé sous la porte. Des milliers d’emplois  artistiques et techniques sont menacés. Sans décision immédiate et un plan d’aide à la diffusion et à la création, nous vivons effectivement un plan de licenciement massif qui ne dit pas son nom.

Mais le gouvernement assure que ces économies sont nécessaires. Pensez-vous que la culture ne doit pas en prendre sa part ? 

Ce sont de petits mensonges entre amis riches. « Celui qui ne connaît pas la vérité, celui là est un imbécile ; mais celui qui la connaît et la nomme mensonge celui ci est un criminel ! »  écrivait Brecht dans La Vie de Galilée. Soyons clairs avec la dette publique, l’idée qu’il faut faire des économies, qu’il ne faut pas faire fuir les capitaux ni créer de nouveaux impôts est un mensonge.Bruno Le Maire sait très bien que des centaines de milliards d’euros de crédits d’impôts versés aux entreprises sont allées directement aux actionnaires. Les profits capitalistes sans précédent de 2023 ont été construits avec de l’argent public. Bruno le Maire connaît la vérité, ceux qui répandent l’idée de nécessaire coupe budgétaire pas toujours. Ils se distribuent, selon Brecht, entre criminels et imbéciles. Mais le plan de licenciement massif est loin de reposer sur cette seule coupe budgétaire, qui ne concerne que la culture publique financée par l’État.

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En quoi le théâtre privé est-il concerné par le recul des financements d’État ? 

Quand le public est sans fric le privé se retrouve privé… de financements ! Pour le spectacle vivant privé, c’est à dire l’ensemble des lieux et compagnies qui ne touchent pas de subventions, ou de manière anecdotique, la survie dépend uniquement des recettes. Et seuls un certain nombre de lieux et de compagnies vivent très bien de leur billetterie, notamment pour les grands succès parisiens, les one wo·man show ou les boulevards formatés pour faire de l’argent. Mais l’immense majorité des compagnies de théâtre privé n’ont pour vivre que les cessions faites aux communes de France. Une compagnie qui pouvait faire 30 dates de tournée dans l’année, faire de bons cachets aux artistes et techniciens et dégager sur chaque cession de quoi rembourser les frais de création du spectacle, est aujourd’hui autour de 10 dates. Et encore…

Pourquoi ? 

Les communes et les collectivités n’ont plus d’argent :l’État se dégage sur elles de ses compétences et réduit leurs possibilités de recettes. Résultat, elles se concentrent sur leurs compétences obligatoires et réduisent ce qui leur semble superflu. Evidemment, cela tombe souvent sur le budget culturel et notamment l’achat de spectacles pour la saison culturelle. Tous les ingrédients d’une faillite massive sont réunis. 

Est-ce une volonté selon vous, une stratégie ? 

Peut être s’agit-il, comme le disait Michel Foucault sur tout autre chose, d’une stratégie sans stratège : on liquide au maximum les compagnies et les créations théâtrales jugées trop nombreuses et souvent trop engagées par cet assèchement des budgets culturels. On rend impossible ainsi l’intermittence d’artistes et techniciens qui vont abandonner et se tourner vers d’autres métiers. Et ne resteront dans le privé que des spectacles rentables aux thématiques consensuelles qui seuls peuvent se passer des subsides de l’État et des collectivités. 

Une culture rentable qui se soustrait à la notion d’utilité publique ? 

Oui, avec des aides publiques réorientées vers la consommation, et non la création et la diffusion. Bien évidemment, on n’a pas touché au Pass Culture qui coûte 200 millions d’euros, soit deux fois la coupe de la création ;  les jeunes s’en servent essentiellement pour aller à Cultura, s’abonner à Spotify, acheter des mangas et voir des succès du box office… et très peu pour aller au théâtre ! 

Mais pour ce qui est de l’utilité publique, le spectacle vivant et celleux qui le font vivre ne sont pas juste le signe de l’exception culturelle française et le moteur d’émancipation de l’imaginaire : les gens remplissent les salles de théâtre, le festival Off d’Avignon a connu une fréquentation historique l’an dernier ; le spectacle vivant est aussi une économie dynamique et novatrice : laissons les artistes travailler et vivre de leur métier !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

* La CGT Spectacle, ou Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle (FNSAC-CGT), regroupe 12 syndicats professionnels : acteurs, musiciens, techniciens, administratifs, audiovisuel, etc.

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