Zébuline. Vous êtes à la fois chorégraphe, danseuse, chanteuse et autrice. Comment décririez-vous votre univers artistique ?
Dorothée Munyaneza. J’ai eu la chance de grandir dans une famille où l’on chantait et dansait beaucoup. Mes grands-mères ont été mes premières formatrices : elles étaient très douées dans le chant, la danse et me racontaient beaucoup de récits, de mythes. Cela a profondément nourri mon rapport à la création. La danse, la chorégraphie, la musique, le texte sont un tout pour moi. Je les lie ensemble pour créer mes performances. Mon univers est avant tout motivé par le récit : qu’est-ce qu’on raconte ? Ce qui m’intéresse, c’est de centrer des corps et des récits souvent à la marge, peu ou pas entendus.
La mémoire, les récits invisibilisés et la réparation occupent une place importante dans votre travail. Pourquoi est-il essentiel pour vous de revenir à ces questions ?
La création artistique a pour moi une dimension politique, intime et collective. Je ne crée pas hors-sol. En tant que rwandaise, je porte en moi l’histoire et l’héritage de mon pays. Je vis en Europe depuis près de trente ans et je suis sensible aux sujets qui touchent les sociétés dans lesquelles j’évolue, notamment à Marseille. Je m’intéresse aux personnes qui sont à la marge. Mais la marge n’est pas qu’un endroit de domination, c’est aussi un endroit de force, de lien et d’élan. Comment crée-t-on du pouvoir à cet endroit-là ? L’art est aussi une tentative de réparation, de liens rompus par les ruptures historiques, coloniales, esclavagistes. En mettant sur un plateau des personnes afro-descendantes, c’est aussi une forme de réparation de cette dispersion. Par la chorégraphie, par la voix ou la musique, on vient porter une mémoire. Quand on est encore là, quand on respire, quand on se meut, quand on chante, quand on joue, il y a cette résistance à l’anéantissement, particulièrement pour des personnes issues de peuples ayant subi ou subissant encore des violences qui les rendent invisibles.
Les 6 et 7 juillet, vous présentez Version(s) au Théâtre de la Criée. Que raconte ce spectacle ?
C’est un portrait sensible de Christian Nka qui, à travers le geste de la boxe, les mots et la musique, célèbre une vie. Christian Nka est une figure des quartiers Nord de Marseille. Il a été éducateur, champion de boxe. C’est une légende. Et qui dit légende dit plusieurs versions. Comment se raconte-t-on ? Comment créer un portrait à la fois intime, lié à une histoire, un parcours, une vie ? C’est un hommage, mais aussi une œuvre poétique qui parle de masculinité, de paternité et de virilité. À travers lui, je parle d’autres hommes noirs, métis, non-blancs, qui font face à des violences ou doivent incarner une certaine masculinité pour survivre. C’est une manière de parler de ce dont on hérite, de créer du lien et de continuer à proposer d’autres versions. Quand je l’ai rencontré, nous avons beaucoup parlé des rôles que l’on incarne dès le plus jeune âge. Dans nos sociétés, nous sommes nombreux·es à être pris dans ces performances. Ce n’est pas seulement Christian, c’est nous tous·tes. Mais je ne pouvais pas parler de n’importe qui pour raconter ces différents rôles que l’on porte en nous. Avec lui, cela relevait de l’intuition. C’était lui que je voulais mettre sur le plateau, lui que je voulais célébrer.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CARLA LORANG
Version(s)
6 et 7 juillet
La Criée, Théâtre national de Marseille
Retrouvez nos articles Scènes ici






