19h51, c’est l’heure exacte à laquelle va se coucher le soleil sur la bande de Gaza ce 30 juin. C’est aussi l’heure à laquelle résonneront les poèmes de trois auteurs·ices palestiniens, toujours emprisonné·e·s dans ce territoire bombardé sans relâche par Israël.
Sur scène, des comédien·nes toulonnais·es s’empareront des textes de Nour Elassy– autrice et journaliste pour Associated Press – mais aussi de Hanan Azaiza et Anwr Yousef – qui partage son quotidien de guerre à travers la poésie sur Instagram. Autant de paroles nécessaires, face à l’oubli du monde pour ce territoire martyrisé.
Il s’en réjouit : « malgré la multiplication des toits-terrasses à Marseille, le succès de celui de la Friche ne se dément pas ». 49 000 personnes ont fréquenté les soirées On Air l’an passé, un chiffre en hausse, souligne le directeur de la Friche La Belle de Mai Alban Corbier-Labasse. Autant, au moins, sont attendues cette année, jusqu’au 6 septembre. Même en comptant le public exonéré d’un droit d’entrée passé à 6 € via le dispositif Ticket Toit : les jeunes de moins de 18 ans, bénéficiaires du RSA et du Minimum vieillesse sont invités, de même que les usagers des structures sociales des environs.
Un moyen pour la Friche de montrer sa solidarité avec les habitants d’un quartier marqué par la précarité économique. « On fait tout ce qu’il nous est possible en terme d’hospitalité », revendiquait Alban Corbier-Labasse lors de la conférence de presse qui annonçait sa programmation estivale : accueillir des artistes réfugiés de Gaza ou des étudiants de l’Université de Mayotte, soutenir SOS Méditerranée… Et même l’élargir aux non-humains, le site de 45 000 m2 ayant vocation à devenir refuge de biodiversité, en renaturant plusieurs de ses espaces.
Tous les vendredis et samedis soir de l’été, rendez-vous donc sur le toit-terrasse, avec il est vrai une vue somptueuse sur Marseille, pour écouter de la bonne musique et pique-niquer ou boire un verre. Comme chaque année, une large place est réservée aux structures culturelles résidant à la Friche. Radio Grenouille, en particulier, aux manettes pour plusieurs dates, après avoir donné le coup d’envoi des soirées On Air le 13 juin.
Son ambition : trouver la bande son parfaite des nuits phocéennes, en recourant aux joies de la pop façon Social Dance, à du hip-hop old school envoyé par deux DJettes bouillantes, Cali et Lina, ou encore au raï et chaâbi de Sami Galbi, jusqu’aux inspirations latines et afro-caribéennes de DJ Mystique (25 juillet et 30 août). Le Cabaret Aléatoire va lui aussi chauffer les platines : le 28 juin, avec le collectif de DJing inclusif Move Ur Gambettes, il promet une ambiance bass music-techno-house, et le 26 juillet, Jack de Marseille invite Did Virgo et un artiste surprise.
Mais avant cela, lors de la fête de la musique, le 21 juin, les deux structures s’allient avec l’AMI et Bi:Pole, autres comparses des musiques actuelles à la Friche, pour un live inédit de deux artistes marocains, Syqlone et Mehdi Black Wind, et afin d’accompagner jusqu’au bout votre énergie festive, DJ Kasbah.
Il ne faudra pas rater non plus les dates réservées aux festivals partenaires [que nous retrouvons ailleurs dans le magazine] : les Nuits Métis, le 20 juin, avec le reggaeton de Queen Rima, mais aussi du cirque, des marionnettes et une batucada ; les Suds à Arles, le 27 juin ; L’art attrape et la Mesón (Marc Prepus / Tumulte), le 4 juillet ; Marsatac, le 12 juillet pour une soirée très rap (La Frappe / ADN / Crams) ; ou encore Folks, pour revisiter les musiques traditionnelles, le 8 août. La soirée de clôture de saison se fera le 6 septembre, aux côtés d’une DJ techno, Vanessa M, programmée par le festival Utopia en avant-goût de sa 4e édition.
Sur les cimaises
En dehors des ambiances festives, il y aura de quoi nourrir son regard artistique à la Friche cet été. Si la Surexposition du MauMA s’achève le 15 juin, depuis la fin mai, Le dernier cri a ouvert sa galerie au Belgium Summer, la crème de la scène « undergraphique » belge, à découvrir jusqu’au 24 septembre. Le 27 juin, trois expositions importantes débutent, pour s’achever le 28 septembre.
Tipping Point invite des Belges également : dix artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles exposent leurs œuvres à Marseille, au côté de deux artistes locales, Amandine Guruceaga et Charlotte Gautier Van Tour. Sur une proposition de Fræme, avec Botanique et l’Iselp, ils ont travaillé sur le point de non retour auquel parvient une société incapable de freiner son hubris. Effondrements écologiques, emballement numérique, polarisation politique… Autant de thèmes qui ne manquent pas dans nos fils d’actualité.
Triangle-Astérides présente de son côté Les mensonges du météorologue, une exposition personnelle de Madison Bycroft. Conçue autour de son film The sauce of all order, elle prend une forme originale : « un environnement terreux qui offre une continuité avec l’image de la taupinière ».
Et enfin, Viens avec moi, en entrée libre dans la galerie de la Salle des machines, est une proposition collective des Ateliers La Fosse et Les Rhizomes. Frédéric Arcos, Mathieu Herreman, Nathalie Hugues et Noémie Privat, tous plasticiens de la Belle de Mai, croisent leurs œuvres sur le thème de la marche, du corps et du geste dans l’espace urbain.
À l’orée de l’été, s’ajouteront l’exposition des diplomé·es 2025 des Beaux Arts de Marseille (vernissage le 29 août), et bien-sûr Art-o-Rama, salon de l’art contemporain, qui rassemblera une centaine d’artistes pour sa 19e édition, du 30 août au 1er septembre.
À l’occasion de l’Année Cézanne, la ville d’Aix-en-Provence célèbre l’artiste en réinvestissant les lieux mêmes de sa création. Du 28 juin au 12 octobre, le musée Granet propose une grande exposition consacrée au Jas de Bouffan, bastide familiale où Cézanne peignit entre 1859 et 1899. Le lieu, exceptionnellement ouvert au public, révèle des fragments de fresques récemment découverts, témoins précieux d’une période d’expérimentation encore peu explorée.
Plus d’une centaine d’œuvres, issues des plus prestigieuses institutions internationales, permettront de reconstituer le foisonnement créatif de ces années fondatrices. Ce parcours se prolonge à l’atelier des Lauves, conservé dans son état d’origine, et dans les carrières de Bibémus, où la roche ocre devient architecture picturale. Autant de lieux emblématiques où l’on peut ressentir, au plus près, la naissance de la modernité.
« Moi vivant, aucun Cézanne n’entrera au musée. »
Dans le cadre de l’Année Cézanne, la ville d’Aix-en-Provence nous invite ainsi à une multiplicité de regards sur son œuvre. Outre l’exposition consacrée aux tout petits à la Manufacture ouverte en février dernier, deux autres musées s’intéresseront quant à eux à la réception de son œuvre. Et proposeront deux autres récits pour tenter de cerner la complexité du lien entre le peintre et sa ville natale. Le musée du Vieil Aix d’un côté, avec Cézanne vu d’Aix. Entre légende et mémoire collective (du 6 juin au 4 janvier 2026), et le Pavillon de Vendôme de l’autre, avec L’expo des expos – Cézanne au Pavillon de Vendôme en 1956 et 1961 (du 19 juin au 2 novembre). Au musée du Vieil Aix, c’est un Cézanne contesté, parfois honni, que l’on redécouvre. L’exposition interroge la réception locale de l’œuvre cézannienne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe : une histoire faite de désamour, de mépris, voire de rejet pur et simple. Car Aix n’a pas toujours vu en Cézanne le génie que Paris, puis le monde, ont célébré par la suite. Il fallait oser une telle mise en abîme dans un lieu d’histoire locale. Il fallait surtout revenir à cette formule assassine d’Henri Pontier, conservateur du musée d’Aix vers 1900 : « Moi vivant, aucun Cézanne n’entrera au musée. »
À quelques rues de-là, le Pavillon de Vendôme s’attèle quant à lui à retracer deux épisodes fondateurs de cette réhabilitation : les expositions de 1956 et 1961, qui marquent un tournant dans la reconnaissance locale de l’artiste. Avec L’expo des expos, l’équipe du musée offre un retour enthousiasmant sur ces moments où Aix a, enfin, osé montrer Cézanne. En 1956, ce sont 90 œuvres qui investissent les murs du pavillon, dans une exposition montée à la hâte mais qui crée l’événement. Puis vient 1961, et son fait divers retentissant : huit œuvres sont dérobées dans la nuit du 12 au 13 août. Parmi les toiles envolées, Les joueurs de cartes du Louvre. L’affaire passionne, inquiète, défraye la chronique. Elle rappelle aujourd’hui la naissance peu commune d’un mythe désormais fondateur.
SUZANNE CANESSA
Année Cezanne 2025 et un peu plus Divers lieux, Aix-en-Provence
Emmenée par Musicatreize– Centre national d’art vocal depuis 2020 –, l’intercommunalité Dracénie Provence Verdon Agglomération accueille une série d’événements qui célèbrent le chant choral sous toutes ses formes.
Ce festival d’envergure à l’initiative de la Fondation nationale Bettencourt-Schueller déploie cette année plus de 70 concerts à travers six régions. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, c’est dans les villages de Claviers,Callas et Bargemon que se concentrera une programmation à la fois exigeante et accessible, portée autant par des ensembles prestigieux que par des chœurs amateurs.
Le coup d’envoi sera donné le 27 juin dans une ambiance interculturelle. À Claviers, le chœur Coràson proposera un moment musical autour des chants du monde, tandis qu’à Callas, Crema entonnera des airs de musiques actuelles revisités pour chœur. Le soir, la spiritualité s’invitera à Bargemon, avec un voyage à travers les polyphonies sacrées et traditionnelles mené par le chœur Thelia.
Pique-nique chanté
Le samedi, la journée débutera en immersion avec un stage de chant choral ouvert au public, pendant que les rues et places de Callas vibreront au rythme des voix de Coràson. À Claviers, les promeneurs pourront faire halte autour d’un pique-nique chanté, entre fontaine et montagne dans un esprit de douceur estivale.
L’après-midi, le public sera invité à découvrir l’ensemble vocal Musicatreize en répétition ouverte, offrant un rare aperçu du travail vocal en cours. La journée s’achèvera à Callas avec une opérette chorale, Les Travaux d’Hercule, fruit d’un partenariat entre l’ensemble vocal Musicatreize et l’orchestre BruMe.
Le dimanche, la musique se vivra en famille dès le matin, avec un atelier parent-enfant animé par Adèle Pons. Un nouveau pique-nique musical réunira les promeneurs dans la nature de Callas, avant que les concerts ne reprennent dans les salles et les églises, du répertoire sacré à l’invitation au voyage.
Concerts en campagne
La journée s’achèvera sur un best-of festif réunissant les chœurs participants, suivi d’un dernier grand concert dans le cadre magique du théâtre de Verdure par Musicatreize aux côtés des instrumentistes d’United Berlin. On pourra entendre Chansons folkloriques (1964) de Luciano Berio –compositeur italien de musique contemporaine, proche de Pierre Boulez,connu entre autre comme pour avoir libéré la voix des cadres classiques. Suivra Ark (2025) une commande au compositeur Luca Antignani pour le 100e anniversaire de la naissance du premier.
Avec Chants Libres, la Fondation Bettencourt réaffirme son engagement de longue date pour le chant choral : non pas comme simple discipline musicale, mais comme vecteur d’épanouissement personnel, de mixité sociale et de solidarité vivante.
Mous·lles du genou, vous êtes les bienvenu·es, mais vous serez probablement déçu·es. Pour sa cinquième édition, du 27 au 29 juin, le festival Encore Encore a un objectif : vous faire danser toute la nuit, et la journée. Le tout avec une jauge limitée, qui confère à ce rendez-vous une ambiance certes festive mais agréable – ici pas de queues d’une heure pour manger, boire, ou le reste – le public a de la place pour s’exprimer, dans l’ambiance bucolique et verte de Correns.
Pour la fête, place à la DJ et militante Cashu, figure de la scène queer brésilienne, qui poser ses sonorités d’ici et d’ailleurs. On attend aussi La Coya, dont la voix, le rythme, et la prestance ne laisseront pas indifférent·es les amateur·ices de cumbia. Ou Waralu, qui vient de Buenos Aires pour un B2B avec Schön Paul. Le 28 on continue de mélanger les styles, avec le DJ set partagé entre Abstraxion, cofondateur du festival, et l’éclectique Olympe4000. Cheapjewels appelle à expier sa colère en criant et sautant sur des basses aussi énervées que nous. Bouger encore, sur le DJ set de Eliott Litrowksi ; ou sur celui de Vulva vitamina.
N’oublions pas les habituelles activités sportives proposées par le festival : foot avec le Drama Queer Football Club de Marseille, pétanque, yoga… Une programmation très riche donc, à laquelle s’ajoute cette année une pièce de théâtre, de la compagnie lilloise La Drache.
5 ans et militant
Le bébé du collectif le Laboratoire des possibles a bien grandi. Mais il n’oublie pas pour autant d’où il vient. Depuis sa première édition, Encore Encore cherche à se rapprocher de l’irréprochable en matière de durabilité. Avec le COFEES (le collectif des festivals éco-responsables en Région Sud), tout est réfléchi en économie et en réduction, comme le transport des artistes sans avion par exemple. Et évidemment, l’accent est mis sur le local, et ça tombe bien parce que la localité, c’est Correns. Ce village complètement bio est ainsi pleinement intégré à l’organisation du festival, que ce soit pour la restauration ou pour le camping dans le champ du voisin. Le festival dispose aussi d’une charte, qui met en avant des comportements éco-friendly à adopter, en toute intransigeance et jovialité. Parce que même les free-partys peuvent se faire dans le respect.
SONIA CONDESSE
Encore Encore Du 27 au 29 juin Théâtre de verdure, Correns
Devant un plan d’eau avec vue sur les montagnes, c’est ici que le Festival Beleza pose ses bagages pour y réciter ses contes et y faire retentir les mélodies du monde. Organisé par l’association Maracâ, assembleurs d’arts, le festival est un vrai voyage à travers le mondependant deux jours.
Un voyage qui passera notamment par le Brésil. Un stage de chants brésiliens est proposé par lachanteuse du groupePoplitê ; cinq chanteuses et percussionnistes feront aussi retentir les instruments brésiliens en prônant des valeurs féministes, inclusives, écologistes et sociales dans des rodas, une danse ancestrale de samba en cercle. Performera aussi Electró Faune,un duo deforró électropical…
Les couleurs tropicales teintent aussi la programmation avec Tim Tim BAO BAO, une fusion de percussions afro-latines, également un DJ set de Kookabura,ainsi quedu séga maloya réunionnais, un genre majeur à La Réunion où résonne le chant, la mandole, le kayamb et des percussions du groupePierrette et ses payettes…
Ô conte
Côté contes, il y aura Dilo, « l’eau » en créole, de la poésie musicale et sensorielle de la compagnie guyanaise Yongwé, assez atypique, car il s’agit d’une poésie « flottante » où la performance prend place sur l’eau et « de préférence au coucher du soleil ». Pour y entendre l’histoire de l’eau de la Guyane, des casques sont distribués, pour une immersion complête au cœur de la forêt amazonienne.
Notons aussi Poil noir, plume noire, conté par de Ladji Diallo, un artiste à plusieurs facettes car comédien, conteur et chanteur, dont l’art du conte lui a été enseigné par le griot malien et burkinabè Sotigui Kouyaté et ses enfants. Dans ce spectacle, son récit emmène le public en Afrique, à la croisée des chemins d’une hyène, d’un bélier, et d’un oiseau.
LILLI BERTON FOUCHET
Festival Beleza Les 27 et 28 juin Plan d’eau de Digne-les-Bains
Voilà plus de vingt ans que Bertrand Chamayou partage son compagnonnage avec Maurice Ravel, auquel il a consacré un enregistrement inégalé en 2016. Et plusieurs mois qu’il parcourt les scènes lyriques pour l’y déployer dans son intégralité. Loin de toute démonstration, le récital s’est imposé comme une confidence de deux heures et demie.
Dès les premiers accords du Prélude en la mineur, on comprend qu’ici, la clarté sera reine. Nulle emphase ou épate dans l’approche ; tout est mis au service de l’architecture, unique et inimitable, du détail troublant, de l’intelligence musicale. Miroirs s’ouvre sur une Barque sur l’océan évoquant déjà les reflets irisés de Jeux d’eau : à rebours du spectaculaire, le flot ne jaillit pas : il sourd. Il ne cherche pas l’extase, mais l’évidence.
Une poétique du seuil
Les influences baroques de l’hommage à Chabrier, ou du sublime Tombeau de Couperin demeurent présentes sans se faire écrasantes. La Fugue n’a notamment rien de scolaire : elle respire comme une méditation. Si Bertrand Chamayou rappellera le temps de quelques mots les deux penchants du compositeur, l’un pour l’impressionnisme, l’autre pour les fondements de son art, il prendra soin de laisser ces deux approches non pas s’opposer, mais se compléter. Sa Pavane pour une infante défunte résume peut-être à elle seule ce goût de la synthèse : le chant intérieur y résonne comme un cantus firmus renaissant, tandis que les accords déliés rappellent les esquisses modales de Debussy.
Gaspard de la nuit, sommet tant attendu, tant techniquement qu’interprétativement, est abordé ici comme une traversée intérieure. Ondine tinte de tout son éclat ; Le Gibet s’étend comme une lamentation stoïque, Scarbo voltige sans esbroufe mais avec puissance. La constante mise en tension du texte et du silence impressionne ici par sa justesse.
SUZANNE CANESSA
Concert donné le 13 juin dans le cadre du festival La Vague Classique, Six-Fours-les-Plages.
Le rideau s’ouvre sur une scène plongée dans le noir. Dans la nuit, les hommes d’armes du Conte di Luna évoquent le passé. On apprend ainsi comment le frère de celui-ci fut enlevé au berceau et assassiné par une bohémienne désireuse de se venger de la famille qui avait fait brûler sa mère pour faits de sorcellerie. Du bébé, on ne retrouva qu’un squelette dans les cendres. Peu à peu se déploie la narration tragique. Deux hommes s’affrontent pour gagner le cœur de la noble Léonora – une Angélique Boudevillequi fait vibrer chaque nuance du rôle avec intensité.
D’un côté, il y a leConte de Luna (le baryton roumain Serban Vasile), homme ombrageux détenteur de l’autorité, puissant et brutal, prêt à obtenir par la force ce que la jeune femme lui refuse par le cœur, de l’autre Manrico, troubadour mystérieux et lyrique – interprété magistralement par le ténor, Teodor Ilincäi– a les faveurs de Léonora. Les tensions montentet Manrico est arrêté et condamné à mort. Leonora tente d’obtenir sa grâce en se sacrifiant eten acceptant d’épouser le comte…. Puis, pour échapper à la brute, se donne la mort. Manrico, lui, est exécuté alors que la gitane Azucena (Aude Extrémo), qui l’a enlevé et élevé, après avoir tué dans un accès de folie son propre fils, révèle au Comte qu’il vient de tuer… son propre frère.
Zingarella tragique
On retrouve dans Il Trovatore toute la grande machinerie verdienne : la force, la puissance dudestin qui frappe tragiquement à travers les générations. C’est aussi une magnifique histoired’amour entre une mère Azucena et son fils adoptif Manrico.
Comme toujours, le compositeur italien fait la part belle aux chœurs, dont le plus célèbre, celui des bohémiens, hymne à La Zingarella, (la gitane) enflamme la salle. Dans les rangscertains fredonnent l’air célébrissime. La chaleur étant de la partie, les éventails s’agitent dans les travées, semblant en résonnances au spectacle qui se déroule sur la scène et dans la fosse avec un orchestre endiablé dirigée avec l’impétuosité expressive du jeune – il n’a que 32 ans– directeur musical italien Michele Spotti, à l’énergie vibrante, précise, galvanisant autant les chœurs que les solistes et donnant à l’œuvre un rythme haletant.
Si la partition met chacun en valeur, la mezzo Aude Extrémo incarne avec une intensité saisissante cette mère torturée, en proie à la douleur et à la folie notamment dans son grand solo ovationné Stride la vampa, dont le cri déchirant semble sortir des entrailles.
Comme à son habitude Louis Désiré offre au public une mise en scène d’une rare élégance,minimaliste, épurée, faisant flirter avec bonheur noir, blanc, rouge, effets de miroir et d’aluminium. Si celle-ci déroute certains spectateurs, plus habitués aux dorures et aux fastesopulents qui accompagnent le plus souvent la musique héroïque de Verdi, on trouve, à l’inverse, que cette esthétique sobre, dépouillée, recueillie laisse toute liberté aux voix, au récit tragique et aux douleurs de s’exprimer avec une vraie profondeur dramatique sans parasiter ni le regard, ni la pensée. Du beau, du très beau Verdi.
SOS Méditerranée apporte son secours aux migrants en détresse en Méditerranée. Depuis sa création, il y a dix ans, plus de 42 000 personnes ont pu être sauvées de la noyade. Touché par cette action humanitaire, le Chœur Soléa a choisi de dédier un concert à cette cause. Pour sa cheffe, Anne Périssé : « soutenir ceux qui aident les gens en détresse est juste une évidence ».
Le chœur avait convié Bachir Sanogo, compositeur d’origine ivoirienne et joueur de n’goni, instrument à cordes mandingue ancêtre de la guitare et du banjo. Lorsqu’on lui parle de son engagement il s’étonne : « Chez nous en Afrique de l’Ouest, les chansons véhiculent des messages pour éveiller les consciences, pour éduquer les populations. Parler de ces sujets dans mes morceaux me semble naturel ». Parmi les pièces phares du programme figurait la poignante Lampedusa, composée par Sanogo en 2011 : « À cette date, on parlait peu de la question des migrants en mer. C’est en travaillant avec un chorégraphe et des documentaristes que j’ai découvert des images qui m’ont bouleversé. Le thème répétitif de la chanson symbolise le trajet éprouvant à travers le désert et la Méditerranée » explique-t-il.
À tous les naufragés
Formé auprès du Ballet national de Côte d’Ivoire et d’un maître traditionnel de n’goni à Abidjan, Bachir s’est installé en France comme artiste. Il n’a pas connu à titre personnel la tragédie de la migration mais « j’ai des amis du quartier ou du pays qui ont connu ce périple ».
Éclectiques, pénétrant et inspirés, les morceaux de Soléa, interprétés a capella ou accompagnés par le pianiste Jonathan Guidaliah, se sont enchaînés avec émotion, illustrantla quête de ceux qui se lancent dans l’exil en rêvant d’une vie meilleure. Ils ont fait voyager le public de l’époque baroque jusqu’à la période contemporaine avec l’Américain Samuel Barber ou le Franco-LibanaisZad Moultaka. À cela s’est ajouté une carte blanche au jeune marseillais Timo Jolivet, auteur de la suite Mare Nostrum ; quatre pièces qui évoquent la mer, les odyssées sans fin et les espoirs brisés. Jolivet, modeste, refuse de qualifier son œuvre ; mais on y entend le Fauré des Djinns, le Poulenc des Litanies à la vierge noire, des harmonies subtiles et toute l’humanité.
Le cadre du concert, Notre-Dame de la Garde, était bien sûr symbolique. Depuis le Moyen Âge, la « Bonne Mère » veille sur ceux qui prennent la mer – la basilique ayant été bâtie au XIXe siècle sur une chapelle du même nom. Lors des grandes tempêtes et des catastrophes maritimes, les habitants de Marseille s’y rassemblaient pour prier leurs morts. Une plaque dans la basilique leur rend hommage : À tous les naufragés ensevelis dans le linceul des flots.
ANNE- MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 14 juin, à la Basilique Notre-Dame de La Garde, Marseille – évidemment.
Du 10 au 15 juin, leFestival Explore a donné aux Marseillais l’occasion de rencontrer des dizaines de chercheurs à travers la ville. Le format d’événements gratuits, souvent ludiques et toujours instructifs, donne l’occasion à chacun de muscler sa culture générale scientifique. À l’Alcazar, le « speed searching » a fait le plein, le public très varié et curieux de la bibliothèque appréciant ce dispositif d’échange en dix minutes chrono, pour découvrir le sujet de recherche d’un chimiste, avant de passer à un neurologue puis un spécialiste du langage, et ainsi de suite.
Expériences en direct
La Fabulerie accueillait quant à elle des « conférences démonstrations » nourries d’échanges avec l’assistance, facilités par la petite jauge. L’occasion, par exemple, pour la biologiste Laurence Mouchnino (CNRS/Amu), de faire connaître ses travaux sur la relation entre le cerveau et la motricité. « La plupart du temps, expliquait-elle, nous voyons notre main là où nous la ressentons. Il y a une cohérence entre la vision et la proprioception*. » Mais dans certains cas, on observe des discordances. Et de le démontrer en sollicitant un spectateur pour jouer le cobaye : avec un simple miroir, difficile de suivre un tracé pourtant relativement simple, les mouvements deviennent imprécis.
Dans la vie quotidienne, les humains sont en conflit sensoriel, très fatiguant pour le cerveau, lorsqu’ils manipulent une souris à l’horizontale pour un effet vertical à l’écran, quand ils regardent à travers une loupe… ou lorsqu’ils changent la correction de leurs lunettes de vue. Ces exercices nécessitent un temps d’adaptation. Conclusion de la chercheuse : il vaut mieux que les chirurgiens en télé-opération s’entraînent ! Tout comme le font les pianistes : au début, ils ont besoin de conjuguer la vision à la proprioception, avant de pouvoir jouer sans regarder les touches, en anticipant l’effet du mouvement sur le son. « Nous sommes inégaux devant ces difficultés, certains y arrivent mieux que d’autres. » Y aurait-il une différence entre les gauchers et les droitiers ?, demande-t-on dans le public ? Réponse : la science y travaille, mais peine à recruter suffisamment de gauchers pour ses études.
GAËLLE CLOAREC
* Perception, consciente ou non, de la position des différentes parties du corps, sans recours à la vision