mardi 7 avril 2026
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« Le Choix du pianiste », entre les touches

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Des mains de pianiste jouent dans le vide. Ce sont celles de François Touraine (Oscar Lesage) qui, même sans clavier, continuent de jouer Chopin, Liszt, Beethoven et Bach. Le Choix du pianiste, écrit et réalisé par Jacques Otmezguine, retrace les étapes du destin de François, les enchevêtrant sans chronologie. L’enfance dans les années 1930 au sein de la bourgeoisie française antisémite, auprès d’un père (Philippe Torreton) hostile à la vocation d’un fils qu’il destine au commerce. La ruine de la famille. Le début de carrière du jeune prodige, à la Salle Gaveau, sous l’aile du chef d’orchestre Paul Paray (André Manoukian). Son histoire d’amour aussi absolue que son oreille pour sa professeure juive, Rachel (Pia Lagrange). Ses déboires pendant la guerre. Sa déchéance dans l’après guerre. Son alcoolisme et sa renaissance dans les bras d’Annette (Zoé Adjani). Une vingtaine d’années de l’histoire française du XXe siècle à l’arrière plan d’un drame romantique mis en lumière par une chaude palette de bruns, de bleus de verts, et incarné par un Chopin en dominantes majeure et mineure. 

La musique, omniprésente, révèle les sentiments, convoque les fantômes, ressuscite les disparus pour un dialogue éternel dans un présent renouvelé. Pour ce faire, le réalisateur s’est adjoint les talents pianistiques de Paul Lecocq et de Polina De Carlo, et a confié la musique originale, au non moins talentueux Dimitri Naïdich. Ainsi, malgré un scénario et des dialogues souvent prévisibles n’évitant pas toujours les poncifs, malgré une sentimentalité qu’on pourrait juger excessive, Le Choix du pianiste nous embarque dans son émouvante partition.

Les femmes font l’Histoire

François n’est pas particulièrement sympathique, invraisemblablement naïf et longtemps coupé de la réalité. Si le titre du film met en valeur son choix, force est de constater qu’il reste globalement passif et ne s’engage guère. S’il peut enfant développer son don pour la musique, c’est grâce à sa mère (Laurence Côte) et à Rachel. S’il accepte de jouer sous la direction de Von Karajan pour Hitler tandis que les musiciens juifs sont chassés des orchestres, mis au placard ou exterminés, c’est en victime d’un chantage et pour, croit-il, sauver Rachel des camps. S’il parvient à sortir de sa dépression après son procès à la libération et obtenir une réhabilitation, c’est grâce à son nouvel amour, Annette. Ce sont les femmes qui choisissent, décident et agissent. Même sa sœur (Marie Torreton) collaboratrice abjecte, active et convaincue, semble plus forte que lui. Jacques Otmezguine dit avoir voulu rendre hommage à la résilience humaine en nous immergeant dans une histoire collective où les individus sont confrontés à des décisions difficiles. Dans les troubles de l’Histoire, si l’art ne saurait être ni un refuge, ni une excuse – « Un cosaque est-il plus mélomane que le nazi ? » demande-t-on à Touraine, il reste pour le réalisateur, salvateur.

ÉLISE PADOVANI

Le Choix du pianiste, de Jacques Otmezguine

en salle le 29 janvier

Les galets au Tilleul

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Les Galets au Tilleul © Wilfried Lamotte

Claire Laureau et Nicolas Chaigneau dansent et chorégraphient régulièrement ensemble depuis 2015, avec une constante commune : « l’envie de ralentir, d’étirer le temps, de jouer autour de l’inintérêt, du raté, et d’une certaine idée du vide ». C’est ainsi qu’est né Les Galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre (ce qui rend la baignade bien plus agréable), une pièce pour quatre interprètes autour de la bêtise, créé en juin 2021 au Havre, présenté du 29 au 31 janvier à Châteauvallon, Studios du Baou. La Scène nationale accueille également le 31 janvier sur la scène de son Théâtre Couvert la chanteuse brésilienne Flavia Coelho, accompagnée de trois musiciens pour interpréter les titres de son cinquième et dernier album, Ginga, dédié aux musiques de cœur qui ont rythmé son adolescence au Brésil, entre 1990 et 2000. 

MARC VOIRY

Les galets au Tilleul 
Du 29 au 31 janvier

Flavia Coelho
31 janvier
Châteauvallon, Scène nationale d’Ollioules

Oser dire non

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(J) Jour2fête

Julie est une adolescente de quinze ans, excellente joueuse de tennis, future star de son club en Belgique. Dès les premiers plans de ce film signé Leonardo van Dijl, nous la découvrons en entrainement dans un gymnase, entrant et sortant du champ, au bruit de la raquette et de la balle, dans une lumière feutrée que la caméra de Nicolas Karakatsanis a su saisir. Concentrée et appliquée, Julie semble comme coupée du monde. Elle bénéficie de cours particuliers avec un coach,  Jérémy (Laurent Caron). Or Jérémy vient d’être suspendu : une jeune joueuse de 16 ans, Aline, s’est suicidée. Peut être a-t-il une responsabilité dans ce drame…

Emprise insidieuse

La directrice du club annonce solennellement que des entretiens individuels vont avoir lieu pour que la parole se libère. Julie qui a avec Jérémy une relation particulière est perdue. Elle est suspendue à son téléphone ; les appels de son entraineur sont fréquents ; elle ne doit pas écouter ce que lui propose son nouveau coach ; son père ne doit pas être présent sur le court quand elle passera ses épreuves de sélection…bref, il essaie de la couper des autres, pour garder son emprise. Julie est perdue : son visage, filmé en gros plan, est de plus en plus tendu, fermé. Elle refuse d’aller à son entretien, s’enferme dans un silence de plomb. Jérémy  n’apparait pas souvent à l’image mais sa présence de prédateur est constante, insidieuse, par sa voix, au téléphone, par ses messages. Une rencontre avec Julie, dans un café, confirme que des gestes ont eu lieu. Julie parviendra-t-elle à échapper à cette emprise ?

Julie est interprétée par la joueuse de tennis, Tessa van der Broeck, dont c’est le premier rôle : elle est excellente pour incarner cette jeune fille qui reste muette dans un monde qui la pousse à parler. « Telle Antigone, Julie ose dire non », commente le réalisateur de ce film pudique, nécessaire, tourné en 35mm « pour que le silence de Julie puisse prendre une qualité rare, intentionnelle, intemporelle. » Si Julie, forte et fragile à la fois, tait, ses émotions, ses sentiments, c’est la musique de Caroline Shaw qui donne magnifiquement du son au silence.

ANNIE GAVA

Julie se tait de Leonardo van Dijl
En salles le 29 janvier

Chibanis, Chibanias

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Chibanis Chibanias Portraits d'une génération sans histoire
Chibanis Chibanias Portraits d'une génération sans histoire © Abed Abidat

Dans le cadre de sa programmation sur l’exil, les bibliothèques de Marseille accueillent plusieurs événements et expositions, et en particulier le travail d’Abed Abidat Chibanis, Chibanias, à L’Alcazar. Le directeur de la maison d’édition Images Plurielles publie des ouvrages remarquables sur la mémoire populaire, ouvrière, immigrée, depuis 2000. Mais il photographie depuis plus de 35 ans, et son édition est marquée par ce regard profondément photographique. Si son livre Chibanis Chibanias, portraits d’une génération sans histoire édité en 2003, est aujourd’hui épuisé, l’exposition qui en est issue continue de vivre, et de montrer ces portraits en noir et blanc, format carré, de la première génération d’immigrés venus du Maghreb entre 1940 et 1970. Des portraits qui disent tous la pauvreté, les années de travail, le sourire aussi qui s’affiche quand il s’agit enfin d’être visibles, et exposés. A.F.

Chibanis Chibanias Portraits d’une génération sans histoire © X-DR

Jusqu’au 1er mars
Bibliothèque de L’Alcazar, Marseille

Au cœur du doute

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Catarina et la beauté de tuer des fascistes, de Tiago Rodrigues, avec Antonio Afonso parra, Antonio Fonseca, Beatriz Maia, Carolina Passos Sousa, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Romeu Costa et Rui M. Silva au Téatro Piccolo Arsenale à Venise, le 29 juin 2023. ©Joseph Banderet
Catarina et la beauté de tuer des fascistes, de Tiago Rodrigues, avec Antonio Afonso parra, Antonio Fonseca, Beatriz Maia, Carolina Passos Sousa, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Romeu Costa et Rui M. Silva au Téatro Piccolo Arsenale à Venise, le 29 juin 2023. ©Joseph Banderet

C’est la 140e représentation, elle a tourné partout, sauf dans la région du directeur du Festival d’Avignon. Écrite et créée après la première vague du Covid, elle se déroule en 2028, une légère dystopie qui se voulait une alerte, mais s’avère de plus en plus prophétique : dans une rencontre qui a succédé à la représentation Tiago Rodrigues a rappelé qu’au Portugal, pays qui a vécu la plus longue dictature fasciste d’Europe, l’extrême droite n’a accédé à l’assemblée qu’en 2021. Mais qu’elle est passée en 3 ans d’un député à 57, c’est à dire à plus d’un quart de l’assemblée, et pourrait à ce rythme, en 2028, être majoritaire, comme dans Catarina

« Si j’avais des réponses je ferais de la politique. Je n’ai que des questions, donc je fais du théâtre », répond-il à un spectateur qui lui demande s’il défend la lutte armée. Et c’est par le théâtre qu’il ouvre des abîmes de questions. Cette famille qui s’habille en paysannes traditionnelles et s’appelle uniformément Catarina, et qui tue chaque année un fasciste depuis 74 ans, défend-elle la démocratie comme elle le croit, ou se comporte-t-elle en fasciste, ce qu’elle admet aussi au prétexte que la fin justifie les moyens ? 

Faut-il encore questionner ? 

Dès que le doute s’installe chez une des Catarina, l’exécution du fasciste enlevé devient impossible. Cette exécution, ce meurtre, est-il l’acte de terroristes, de partisans, de résistants ? Les arguments des Catarina sont convaincants souvent : iels défendent les droits des femmes contre un régime qui couvre les féminicides, interdit l’homosexualité, permet aux « opinions » d’exprimer librement des concepts violemment antidémocratiques et discriminatoires. Mais faut-il tuer, y compris dans un régime démocratique ? Les Catarina ont continué leur meurtre annuel entre 1974 (Révolution des Oeillets et fin de la dictature de Salazar) et 2028 (avènement du fascisme par les élections dans le Portugal dystopique). 

Les arguments de la jeune Catarina s’affermissent jusqu’au « non » final, qui ressemble à celui d’Antigone : le meurtre n’est pas efficace, tuer n’a pas empêché que le fascisme advienne, tuer ajoute à la terreur et à la confusion. 

Sans issue

La fin, pourtant, semble lui donner tort, le fasciste libéré tenant un discours de 25 minutes, en crescendo, énonçant toutes les horreurs auxquelles la médiatisation et la banalisation des discours d’extrême droite ont habitué nos démocraties. Un discours de rejet des minorités, suprématiste, sexiste et raciste, qui s’impose jusqu’à l’écœurement. Le public, révolté, se divise, certains sortant pour ne plus entendre, d’autres hurlant des slogans antifascistes, d’autres disant « mais enfin, c’est du théâtre... »

Du théâtre, porté par des comédien·ne·s extraordinaires, dans un décor pesant et sylvestre, une prison qui semble s’ouvrir pour enfermer toutes les Catarina dans ses murs sauvages, ses rituels barbares, ses repas de pieds de porcs et ses costumes dégenrés et folkloriques, auxquels ne s’opposent que le costume aseptisé du fascisme. Le doute leur survit, sans aucune sortie possible, sauf à croire, passionnément, au pouvoir politique du théâtre. 

AGNÈS FRESCHEL

Catarina et la beauté de tuer des fascistes a été joué à la FabricA, Avignon, les 18 et 19 janvier.
À venir
Du 19 au 21 mars
La Criée, Centre dramatique national de Marseille

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La Biennale en version allongée

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Éric Arnal-Burtschy Biennale arts numérique
Éric Arnal-Burtschy © X-DR

C’était, pour sa quatrième édition, la première collaboration de la Biennale avec la ville d’Istres et la régie culturelle Scènes et Cinés. Elle a donné naissance à deux propositions : une exposition et une performance au Polaris centre d’art d’Istres des derniers travaux de l’artiste Yassine Aït Kaci, images numériques de diverses façades d’architectures luxueuses verticales. Et à L’Usine Mire de Jasmine Morand, proposition chorégraphique que l’on regarde allongé·e·s sur le dos, à travers un miroir fixé au-dessus d’une scène circulaire circonscrite par une cloison haute. 

De miroir en transats

Mais c’était Mirekids, qui, à la suite du vernissage à Polaris, était proposée à L’Usine. Soit la version jeune public de Mire, qui, dans sa version adulte, met en scène douze danseur·euse·s nues [lire p.XV]. Dans cette version « kids », iels ne sont plus que huit, et habillé·e·s de jeans et de t-shirts, colorés d’orange, de violet, de bleu, de rose par les projecteurs. Et enchaînent, en fondus-enchaînés doux, des séries de combinaisons géométriques kaléidoscopiques et colorées, lignes géométriques et figures en étoiles autour du centre. Allongé·e·s au sol tout autour de la cloison fine qui délimite la scène, on contemple paradoxalement en vue plongeante les évolutions des interprètEs dans le miroir. Qui, de temps en temps, ont comme des effets d’apesanteur, et évoquent parfois des ballets aquatiques synchronisés.

Mirekids © Celine Michel

Le 17 janvier à la Friche La Belle de Mai, on s’allongeait aussi pour Je suis une montagne, création d’Éric Arnal-Burtschy promettant au spectateur d’être, tel une montagne, traversés par les éléments. « Il sera arbre, rocher et montagne, les éléments vivront autour de lui, à travers lui et en lui ». Cinq rangées de huit transats en nylon sont suspendus à des portiques métalliques, sur lesquels chacun·e s’installe, équipés pour celles et ceux qui le souhaitent d’un poncho fin pour la pluie, de lunettes de protection pour les éblouissements, et de bouchons d’oreille pour les volumes sonores. Une expérience à ressentir plutôt les yeux fermés, nous indique l’artiste. Elle débutera par la diffusion spatialisée de somptueux claquements et roulements d’orage, se poursuivra par une création sonore et musicale répétitive, à la trame au début douce et espacée, puis de plus en plus resserrée, brute et amplifiée. Pendant les 40 minutes de cette écoute musicale, on sera gentiment ventilé, éclairé, ébloui, chauffé, trembloté, aspergé.

MARC VOIRY

Mirekids était présenté le 16 janvier à L’Usine d’Istres, Je suis une montagne était présenté le 17 janvier à La Friche Belle de Mai, Marseille. 

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Avignon fait des Folies 

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aire-poids-lourds-caroline-pelletti-victor Avignon fest'hiver
Aire poids lourds © Caroline Pelletti-Victor

La semaine dernière, en inaugurant Avignon, Terre de Culture 2025 au sein de la bibliothèque Renaud-Barrault, située dans le quartier de la Rocade et nouvellement rénovée, la maire Cécile Helle réaffirmait sa volonté de valoriser la vie culturelle extra-muros. Une volonté qui se concrétise notamment à travers la créations de Maisons Folies, nouvelles structures présentées comme des « fabriques culturelles participatives » gérées par des associations. La première, située à St-Chamand et qui sera inaugurée ce 25 janvier, est cogérée par les associations Génération Sport et Alhambra Andalouse, et la Cie Chantier Public, qui ont depuis longtemps une implantation dans le quartier. Elle accueillera des activités, des évènements t ds expositions proposées séparément ou conjointement par les associations, mais aussi par d’autres structures, des artistes ou par les habitants du quartier. 

Une deuxième Maison Folie sera inaugurée le 8 février à la Rocade. Celle-ci regroupera pour sa part huit structures, associations et artistes, dont l’Institut Médico-Éducatif Alizarine, avec pour but de donner un accès à la culture aux enfants handicapés qui y sont scolarisés.  

Partage et découverte 

Ce week-end marque aussi le lancement des Explorateurs de la Culture. Ce dispositif propose à des volontaires de découvrir la vie culturelle avignonnaise à travers des rendez-vous mensuels. Accompagnés de volontaires passionnés nommés pour l’occasion « éclaireurs », ils seront conviés à des spectacles, des visites de musées et des ateliers, ainsi qu’à des moments d’échange.    

Fest’Hiver se poursuit avec une troisième représentation de Au pas de course, création 2025 de la Cie Serge Barbuscia à la bibliothèque Renaud-Barrault le 23 janvier. La Cie Il va sans dire présente les 24, 27 et 30 janvier au Théâtre Transversal son Petit traité de toutes vérités sur l’existence, un seule en scène écrit par Fred Vargas qui caricature intelligemment les manuels qui se targuent d’expliquer comment bien vivre sa vie. On retrouve également L’Aire poids-lourds de la Cie La Criatura qui aborde la sexualisation et la prostitution des adolescentes. Une pièce choc, portée par 4 jeunes actices marseillaises mises en scène par Carole Errante, les 24 et 25 janvier au Théâtre du Chêne Noir. 

CHLOÉ MACAIRE 

Inauguration de la Maison Folie de St-Chamans les 24 et 25 janvier à 15h 

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La Mer et ses Vagues

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A l’origine du projet, un lieu. Décalé, riche d’un potentiel poétique et symbolique : un vieux phare de Beyrouth abandonné au milieu des buildings. Dix ans de maturation et des difficultés à réunir les fonds pour un film dont le synopsis n’enthousiasme pas les producteurs : par une nuit de pleine lune , la jeune Najwa et son frère Mansour arrivent dans la capitale libanaise. On ne sait rien d’eux. Ils fuient vers la Scandinavie. Lui veut rejoindre une fiancée par delà la mer. Il joue du mijwiz et porte au flanc une blessure à peine recousue. Tous deux errent dans la ville déserte dans l’attente de leur rendez-vous avec leur passeur. Ils croisent un marchand ambulant en tuk tuk, le vieux gardien d’un phare éteint, une vendeuse de billets de loto.

Pour Liana et Renaud, l’histoire vient après, il s’agit avant tout de faire un objet de cinéma avec l’écriture du cinéma :  mouvement et  lumière. De retrouver aussi les mythes et légendes entre flux et reflux, clarté et ténèbres.

Ancré dans la réalité historique et géographique, situant ses personnages par le GPS au degré près, dans un Moyen Orient de guerre et de sang hors champ, de migrations forcées, d’infrastructures déficientes, le film travaille l’imaginaire méditerranéen et universel, mêlant les formes et les registres. Théâtralité d’une ville vidée par la pandémie, étrange comme un rêve. Burlesque à la Tati où l’anachronique gardien mutique, barbe blanche et bonnet marin, sur fond de technologie urbaine, bataille avec une ampoule défaillante ou un tableau électrique antique. Truculence et puissance felliniennes de la marchande de loto, la roue de la fortune entre ses mains. Tragédie pasolinienne, incarnée par le musicien sacrifié, frère du cinéaste italien. Conte oriental des Mille et une nuits, où une princesse attend, assise sur la margelle d’une fontaine, son amoureux clandestin. Comédie musicale aussi. La musique et le chant qui surgissent dans l’image plus qu’ils ne l’accompagnent, la déchirent, à l’instar des faisceaux de lumière qui déchirent l’obscurité.

En prologue, une pythie borgne nous fait face et nous parle : son œil fermé voit le passé, son œil ouvert garde la flamme d’une bougie. Au fil des images, la rotondité oculaire et les points lumineux dans la nuit se déclinent, guidant notre itinéraire de spectateur :  le phare d’une moto, le point de navigation qui danse sur l’écran du smartphone, les réverbères de la Corniche. La lune , grosse, ronde, incandescente. L’œil encore, découvert au fond du tube-tunnel de la longue vue et celui cyclopéen de la lanterne du phare marin enfin rallumé qui balaie la nuit tandis que son gardien crie dans le vide : « Revenez ! Revenez ! »

Tourné en argentique, avec un tout petit budget, ce film, sélectionné par l’ACID à Cannes 2023, est un petit bijou d’intelligence et de créativité.

ELISE PADOVANI

À l’Ouest, de nouveaux gestes 

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Les élancées BIAC 2025 SALTO
Salto 9 @Arnaud Bertereau

Intégré à la Biac, le festival des Élancées en assure le volet métropolitain côté Ouest. Nouveauté cette année : l’ouverture au public de l’Étang des Aulnes, un domaine départemental confondant de beauté, au cœur de la plaine de la Crau. Lors d’une résidence passée, Jani Nuutinen a le coup de foudre pour cet endroit atypique et se jure d’y revenir. C’est donc avec ardeur qu’il y pose Trilokia, du 23 au 26 janvier : une succession de trois solo intimistes inspirés des éléments alentour, posant la question du rapport de l’homme au vivant, via un parcours paysager de 2h30 en pleine nature. Ses trois tableaux empruntent aux éléments comme à la mythologie scandinave : I-eau et son cerceau de métal, Ferfeu, feu, sur la matière et temps et Harbre, un dialogue avec le dernier arbre sur Terre. Ceux qui connaissent l’univers inimitable de l’artiste finlandais, son goût pour un cirque intimiste et artisanal plein de surprises, se hâteront de découvrir cette nouvelle pépite, fruit d’une coopération inédite entre partenaires culturels – Archaos, le Citron Jaune, la Biac, le Théâtre d’Arles – pour investir ce site classé Natura 2000, entre paturage et nidification d’oiseaux. 

Pendant les travaux du Théâtre de l’Olivier, les itinérances se multiplient à Istres. Comme l’an dernier, le centre équestre du Deven devient lieu de spectacle : aux côtés d’une création originale entre danse, dressage et voltige, accueillie dans son manège couvert (Mouv’Art, du 31 janvier au 2 février), un court entresort dans une caravane qui se déplie (Cie Raoul LambertAu cardinal borgne, les 29 et 30 janvier), tenant tout à la fois de la magie mentale comme de l’étrange cabinet de curiosités. Au stade Audibert, La faux populaire Le Mort aux Dents pose son Cabaret renversé, de ces aventures sous chapiteaux qui nous transportent, entremêlant lancer de couteaux, acrobaties sur vélo et dégustation de vin, assurée par des vignerons locaux (du 7 au 9 février à Istres, après des haltes à Eygalières et Vitrolles dans le cadre de la Biac). 

Vertige et magnétisme 

Quant au geste, fil rouge du festival, il s’effectue cette année en grande hauteur. Avec SaltoEl Nucleo s’attelle à un pari insensé : faire voler chaque acrobate en apesanteur pendant 10 minutes ! (28 janvier à l’Usine, Istres). Cet appétit pour le vertige et la mise en danger, il en sera aussi question avec La Volte-Cirque, qui disserte sur sa discipline entre deux chutes (De bonnes raisons, le 1er février au Citron Jaune). Quant à la Cie Longshow, saluée pour son virevoltant Vertige de l’envers l’an dernier, elle honore la traditionnelle case du dimanche matin à Grans, avec un nouveau spectacle familial (Opticirque, le 2 février). Enfin, la réputée compagnie australienne Gravity & Other Myths viendra clore le festival avec panache, explorant l’acrobatie sous un nouveau jour – ici, les femmes se font porteuses et les hommes voltigeurs (les 8 et 9 février au théâtre La Colonne de Miramas). 

Côté danse, place à la chorégraphe en pleine ascension Leïla Ka, avec deux pièces explorant les thèmes de la sororité et de la liberté (Pode Ser et C’est toi qu’on adore, le 1er février à Port-saint-Louis-du-Rhône ), une étoile montante du flamenco (Ana Pérez, le 7 février à Grans), ou encore au jubilatoire travail mené par Amélie Poirier autour de la bande magnétique de nos cassettes audio d’antan, source inépuisable d’étonnement pour les plus petits ! (Magnéééétique Face A, le 1er février à l’Espace 233 d’Istres, dès 3 ans)

JULIE BORDENAVE 

Les Élancées
Du 23 janvier au 9 février
Divers lieux, Bouches-du-Rhône  

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Frankenstein 

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Frankenstein ©. X-DR

Habituée à porter au théâtre des classiques de la littérature romanesque comme Madame Bovary ou Les Misérables, la Cie Karytatides s’attaque à un monument de la littérature gothique, Frankenstein de Mary W. Shelley, en mêlant théâtre d’objets et répertoire lyrique. Sur scène, deux manipulateurs et une chanteuse lyrique retracent le parcours de Victor Frankenstein, alchimiste rêvant de créer la vie, et de sa créature honnie, convoquant aussi la famille de Victor et le spectre bienveillant de sa mère. À travers ce récit important de la littérature anglaise, lui-même inspiré du mythe antique de Prométhée, la compagnie belge s’intéresse aux questions des limites humaines, de la justice et de l’amour, dans un univers sombre et fantasmagorique.

CHLOÉ MACAIRE

28 janvier 
Le Sémaphore, Port-de-Bouc