mardi 29 septembre 2026
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« Les Enfants rouges » : le sang des innocents

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Le film est dédié à Mabrouk, un jeune berger égorgé par des terroristes. Le réalisateur choisit dans la fiction qu’il en tire, de raconter les faits du point de vue d’un adolescent, témoin du crime, et de plonger dans le traumatisme provoqué par l’abjection de cet infanticide.

L’action se déroule dans les montagnes du Djebel Mghila en Tunisie. Un beau paysage, âpre, nu, saisi en plans larges, récurrents. L’horizontalité poudreuse des plateaux. Quelques maisons pauvres serrées dans ce no man’s land. À l’horizon, la ligne des montagnes.

Nizar, 16 ans, accompagné de son cousin Achraf, 14 ans, mène ses chèvres paître là-haut, hors du périmètre autorisé. Malgré les mines et le danger des groupes armés, cachés dans cette zone qui offre eau et nourriture à ses bêtes. Les deux jeunes garçons jouent, s’ébattent, parlent de Ramzha la fille dont ils sont amoureux – et qui contrairement à eux continue à aller à l’école. Une attaque brutale met fin à ce bonheur insouciant.

Les djihadistes décapitent Nizar et chargent Achraf de rapporter sa tête à sa mère. Dès lors la famille réunie n’aura de cesse que de retrouver le corps pour enterrer leur fils, frère, neveu, cousin convenablement. Nizar hantera Achraf : rêves, souvenirs et réalité se mêleront dans son esprit et à l’image.

Dans l’ombre du soleil

Le réalisateur se tient en équilibre entre beauté et horreur, naturalisme et onirisme. Les plans dépouillés, soigneusement composés nous enferment dans le douar. On suit le sweat rouge d’Achraf, en tache sanglante. Le tumulte de ses sentiments se vit par empathie. Le côté solaire du film accentue par contraste son tragique mais exprime également la force de la vie, de la résilience et de la joie. « Je ne suis pas triste, dit Ramzha à Achraf, il y a déjà trop de tristesse ici ». 

Les assassins du jihad et les représentants des autorités qui abandonnent ces éleveurs vulnérables sont désignés par les pronoms « ils, eux » et restent hors champ. Les pauvres gens n’intéressent pas du tout les politiques et les journalistes n’en parlent que pour le scoop sordide. L’hommage sobre et fort de Lofti Achour n’en est que plus nécessaire.

ÉLISE PADOVANI

Les Enfants rouges, de Lofti Achour

En salles le 7 mai

« L’Effacement », jeux de miroirs

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C’est l’histoire d’un jeune homme doux qui devient un enragé. D’un fils soumis à l’autorité d’un père, membre la nomenklatura algérienne, et qui ne trouve pas sa place dans la société contemporaine. En somme, l’histoire personnelle et politique d’une frustration mortifère.

Reda Belamri (Sammy Léchea) est un jeune bourgeois. Il vit dans une maison algéroise cossue. Contrairement à son frère Fayçal (Idir Chender) rebelle affirmé qui choisit de partir en France, Reda accepte tout de son père Youcef  (Hamid Amidroche) : les corvées, les vexations, le mépris, la fiancée qu’il lui a choisie. Il accepte même d’être instrumentalisé, quand en perte d’influence, ce père népotique, ex-combattant de la guerre de libération du pays, l’oblige à intégrer la Sonapeg, grande société nationale d’hydrocarbures dont il est le directeur, pour espionner ses « ennemis ».

Afin d’être validé à ce poste, Reda doit faire un service militaire auquel, on le comprend, il avait échappé grâce aux relations paternelles. Envoyé à la frontière algéro-tunisienne, lui, le fils d’une « huile » du système est confronté à la violence de recrues issues de classes populaires et à la sienne qui y fera écho. Aux ressentiments d’une jeunesse défavorisée et aux siens, plus intimes. Sa rencontre avec Malika (Zar Amir), une restauratrice indépendante et courageuse, la mort de Youcef, la mise au ban du fils par les anciens associés du père, précipitent le drame au sens presque chimique du terme. Reda comme effacé ne verra plus son reflet dans les miroirs.

Espaces contraints, plans rapprochés

Adaptation très libre du roman de Samir Toumi, le film ajoute un épisode militaire et kubrickien au roman. Il colle à son personnage qui semble flotter dans sa passivité. Son absence au monde et à soi pourrait le rapprocher de L’Etranger de Camus. L’effacement – qui intervient assez tard dans le film et n’est guère exploité par la suite –, se décline non comme un motif fantastique, mais symbolique qui joue sur plusieurs niveaux.

Il y a bien effacement d’un fils écrasé par la puissance du père – son image disparaît après le décès de celui-ci. Il y a aussi effacement par décès des héros de la révolution, effacement par déception de certains idéaux, effacement par musèlement d’une jeune génération à qui on refuse parole et liberté. Pour Reda et les autres, comment se regarder en face ? Se reconnaître ? S’accepter ? Se revendiquer ?

Karim Moussaoui se garde de donner des explications trop catégoriques au comportement irrationnel de Reda. Résultat logique d’une longue humiliation ou expression d’une folie hallucinatoire ? Le protagoniste tantôt enfermé dans des espaces contraints et des plans rapprochés se perd dans ceux très larges du désert ocré : dans les deux cas, solitaire.

On est englué dans un rêve ou un cauchemar habilement éclairés par le chef-op, Kristy Baboul. L’arrière-plan du film avec ses nombreux personnages secondaires ouvre sur des sujets multiples : le patriarcat, la famille, l’héritage, le divorce, la corruption, l’émigration, les fractures de classe. Trop nombreux pour être vraiment traités, ils semblent estompés eux aussi par un semi effacement, un semi-engourdissement. Pourtant des figures comme Malika, quadra divorcée se battant pour sa liberté et pour la garde de sa fille semble indiquer qu’il y aurait une autre voie que la violence ou l’exil.

ÉLISE PADOVANI

L’Effacement, de Karim Moussaoui
En salles le 7 mai

Lire ici :« L’effacement », entretien avec Karim Moussaoui

Rencontres griotiques

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Griots
© Lawrence Damalric

Sous un ciel orangé, La Nuit des Griots a ouvert ses portes pour la première soirée de sa 10e édition. Un rendez-vous particulier, puisque c’est avant tout une rencontre, celle avec le continent africain, avec ses différents pays, ses variations, ses détails, ses cultures… et bien sûr ses histoires. 

Alors, c’est suspendu aux lèvres de Mamadou Ouattara que le public a découvert son art, le verbe, ainsi que l’histoire de l’Empire Mandé (Mali). Sur scène, les instruments traditionnels mandékas attendent d’être animés par ses trois musiciens, notamment le balafon, un instrument médiateur qui incarne à la fois la jeunesse, les adultes et les ancêtres. 

Dans ce spectacle, l’Empreinte du griot, les musiciens burkinabè introduisent aux spectateurs lesmissions historiques des griots, mémoire des peuples et conseillers des rois. Vêtu d’orange, le grand orateur Mamadou Ouattara, accompagné par trois Griottes aux tenues éclatantes – jaune, vert et bleu – instaurent entre chant et récit, une osmose totale, soufflant à la fois une leçon d’humanité et un vent de sagesse.

Les voix des membres de la compagnie Sotigui Kouyaté évoquent le terme « Djèli », qui signifie à la fois « le sang » et « le griot », cette essence qui circule, anime les corps et perpétue l’histoire, dans un équilibre où nul n’est supérieur ni inférieur à un autre. 

Liens de sang

En deuxième partie de soirée, suivi par ses trois musiciens catalans, le prodige de la kora Momi Maiga a transporté son audience dans une odyssée musicale. Traditionnellement, être griot est un héritage de sang, et pour ce virtuose, c’est de sa mère qu’il a hérité cette mission divine. Quand son instrument de 21 cordes commence à retentir en symbiose avec les cordes du violon et du violoncelle jouées pizzicato, le public est emporté par une vague de rythmes et de sons d’une musicalité émouvante. 

Et comme une voix qui se souvient, l’artiste interprète un morceau en hommage aux personnes ayant perdu la vie traversant les mers, en quête d’une vie meilleure. Dans ce morceau, empreint de vérité, on y ressent la détresse interprétée par la lourdeur du violoncelle, la mer battante par la batterie et les voix humaines par la kora de Momi Maiga. 

LILLI BERTON FOUCHET

La Nuit des Griots s’est déroulée du 23 au 27 avril à Marseille.

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Schubert en partage

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schubert
© Emeric Mathiou

Une fois de plus, l’équipe de Marseille Concerts a fait salle comble au Pharo. Et c’est une assemblée plus jeune qu’à l’accoutumée qui est venue y applaudir le Duo Geister sur un programme très schubertien ; la veille, se félicite Karine Fouchet, directrice de l’association, les deux pianistes se sont rendus dans une maison de retraite pour y délier quelques chefs-d’œuvres. La preuve que le quatre mains et son répertoire ont encore de beaux jours devant eux, et que les musiques les plus intimes savent décidément toucher à l’universel. 

Le duo au nom étrangement germanique « Geister » signifiant « fantômes » en allemand –  est certes composé de deux Français : mais David Salmon et Manuel Vieillard, anciens camarades du conservatoire supérieur de Paris ont également fait escale au Mozarteum de Salzbourg. 

Prélude Mozart

Cela s’entend déjà dans l’étonnante Sonate en Fa Majeur K.497, d’une clarté et d’une énergie rares dans les interprétations françaises. Les changements d’humeur et jeux d’imitation s’enchaînent sans temps mort : au gré des marches harmoniques les plus acrobatiques, d’un contrepoint d’une étonnante malléabilité, le chant profond apparaît dans toute son éclatante simplicité. Il voyage d’une main à l’autre, se mue en mélodie ou en choral. Le style y est tantôt galant, tantôt concertant. La transition sera d’autant plus nette entre ce Mozart aux accents bachiens joliment appuyés et un Schubert que les deux interprètes connaissent du bout des doigts. 

Plongée vers Schubert

L’œuvre pour quatre mains de Schubert est particulièrement abondante, riche et complexe : et c’est à elle que les deux musiciens viennent de consacrer un troisième enregistrement de près de huit heures, passionnant de bout en bout. Le Rondo en la Majeur D. 951 ouvre les hostilités. La précision et la justesse entendues dans Mozart demeurent, mais le tempo s’y fait plus dansant. La pièce fait résonner son thème majestueux, scandé par une pulsation plus marquée, et des échappées plus lyriques. 

Au retour de l’entracte, les huit Variations en La Bémol Majeur D. 813 rappellent aussi celles de Mozart : le thème n’y est jamais déconstruit, les jeux d’harmonies et de nuances suffisent à le faire voyager d’un monde à l’autre. 

Enfin, avant deux bis particulièrement enlevés, la célèbre Fantaisie en fa mineur affirme la forme cyclique devenue la marque de fabrique de compositeur, où s’installe ici encore la coda en forme de choral également centrale dans ses quatuors – La Jeune fille et la mort. Et c’est tout un orchestre qui semble émerger de ce simple piano à demi-queue et de ces quatre mains. 

SUZANNE CANESSA

Le Duo Geister a joué le 26 avril au Palais du Pharo, Marseille

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La Nuit, la Guerre, la Lune

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© Alice Blangero

Trois compositeurs, trois chorégraphes, trois ballets éminemment différents dans leurs formes se sont succédé sur la scène du Grimaldi Forum à Monaco. Et pourtant un même fil conducteur semblait dicter les pas des danseurs des Ballets de Monte-Carlo : une forme d’urgence, la vie qui tente de résister à l’ombre, à la noirceur, à la guerre, un rire qui perce dans une nuit bien sombre où la pleine lune peine à s’imposer.

La première pièce est signée du grand George Balanchine sur une musique de Paul Hindemith. Installé aux USA depuis 1933, le chorégraphe demande au musicien qui vient de fuir le régime nazi s’il accepterait de composer une musique de ballet à son intention. Ce sera les Quatre tempéraments créés en 1946 à New York.

La partition s’ouvre sur un thème en trois parties (modérato, allegro très vif puis à nouveau modérato) qui réapparait dans chacune des quatre variations. Ces dernières représentent chaque tempérament : Mélancolique, Sanguin, Flegmatique et Colérique, exprimés par le mouvement et la danse.

Le ballet graphique, d’un classicisme contemporain et d’une épure minimaliste innovantepermet d’apprécier chaque geste chorégraphique. Il sied parfaitement à l’esthétique de Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets de Monte-Carlo et à son goût pour la réinterprétation des grands classiques.

Les femmes sont en justaucorps sobres, noirs, les  hommes – que l’œuvre met particulièrement en valeur – en blanc. Les deux danseurs solistes Ige Cornelis et Jaeyong An sont exceptionnels tout comme la jeune danseuse monégasque Juliette Klein, ovationnée dans Colérique.

Danser, c’est résister

Lorsque la guerre en Ukraine éclate le 24 février 2022, Alexei Ratmansky est en pleine répétition de son ballet l’Art de la fugue au Bolchoï. Il annule sa création, quitte la Russie et retire tous ses ballets du répertoire moscovite. Dès lors, son engagement pro-ukrainien sera total. 

Wartime Elegy, élégie en temps de guerre est sa première réponse chorégraphique à l’invasion russe. Il le construit sur la musique néoromantique, mélodique et délicate, de Valentin Silvestrov, figure majeure de l’avant-garde ukrainienne. Quatre tableaux se succèdent, allers-retours entre afflictions des huit danseurs en justaucorps noirs aux mondes colorés et chatoyants de la danse folklorique évoquant la survivance de la culture et de l’âme du pays.

Sa composition peut sembler simpliste : un « avant » lumineux et heureux fait de joie et de polkas, un « présent » sombre, dramatique et la mélancolie profonde liée à la perte, aux deuils. Mais face à l’urgence, aux combats, à l’horreur de la guerre, est-il vraiment possible de faire dans la subtilité ? 

Dernier ballet et non des moindres la puissante création de Marco Goecke sur La Nuit transfigurée de Schoenberg, interprétée magistralement par l’orchestre philarmonique de Monte-Carlo.

Le chorégraphe allemand (nommé pour la saison 2025/26, directeur artistique du ballet du Théâtre de Bâle) plonge dans l’atmosphère mystérieuse et organique de la nuit dans laquelle les danseurs créent leur propre cosmos. Un cosmos délirant, halluciné, exalté dans lequel des petits bonhommes nerveux et agités, sifflant, grognant, comme des petits personnages de jeux vidéo en quête d’une mission obscure, se déploient avec des mouvements rapides, saccadés, fragmentés. C’est tout un univers fébrile qui se développe devant nous jusqu’au retour de la lune, pleine, consolante qui veille avec bienveillance et avec elle l’espoir d’un monde plus doux, d’un monde paisible.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le spectacle s’est déroulé le 24 avril au Grimaldi Forum, Monaco.

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Sous les étoiles africaines 

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kiosque and co
© X-DR

Samedi soir, des effluves musicales se faufilaient dans tous les recoins du quartier des Réformés, inondant les terrasses pleines à craquer, gonflant l’air de ce délicieux avant-goût d’été, de festivals, de légèreté. Pour ce dernier Kiosque and Co avant septembre, l’organisation offrait une place de choix à la musique africaine, après avoir mis à l’honneur l’ïle de la Réunion le mois dernier. 

En prémisse des concerts, le collectif congolais Fulu Miziki proposait un spectacle participatif dédié au jeune public autour de ses créations musicales et de ses instruments singuliers fabriqués à partir de matériaux recyclés. Puis, la chanteuse sud-africaine Sibongilé Mbambo – Bongi à la scène – offrait une heure de musique métissée en trio, entre afro-pop, blues et folk, en anglais et en xhosa (langue bantoue proche du zulu). 

Lass de la scène 

À mesure que le jour déclinait, le public grandissant se pressait devant la scène installée devant le kiosque des Réformés, décor naturel et support d’éclairages en accord avec le light-show scénique. 

Précédé par ses musiciens arborant tous trois un t-shirt noir à motifs jaunes, le chanteur sénégalais Lass entrait en scène dans un costume jaune et noir flamboyant. Une allure qui allait de paire avec cette énergie communicative que l’artiste transmet, et son rapport unique au public. 

La musique de cette joyeuse formation, mélange d’afrobeat, de funk et d’électro, accompagne dans un rythme entraînant les paroles engagées des morceaux de Passeport, le dernier album de Lass. Guidant le public tel un magicien, Lass est devenu chorégraphe au fil du set, faisant de la foule un objet mouvant. Pour clore en beauté cette soirée en libre accès, le DJ marseillais Supa Ju a entretenu une heure durant l’excitation dansante des spectateurs. 

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM 

Kiosque and co s’est tenu le samedi 26 avril entre le kiosque des Réformés et le square Labadié, à Marseille.

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Le doigt d’honneur des cafards

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cafards
Gregoire, Théâtre du Rictus © X-DR

C’est un spectacle tout frais, mais déjà parfaitement mature. Contrairement au héros, qui se débat dans les affres de l’adolescence, et son narcissisme chamboulé incarné avec finesse par Damien Reynal, seul en scène. Il est Grégoire, lycéen luttant pour dégager son être des exigences parentales, et fort justement inquiet d’affronter celles de la société, au delà des contraintes scolaires. 

Sa prof de français lui inflige la lecture de La Métamorphose, roman qui lui tombe d’abord des mains, avant de le happer petit à petit. Ce jeune contemporain s’identifie à Gregor, le personnage né sous la plume de Franz Kafka en 1912, transformé en insecte monstrueux. Comme lui, il est acculé à la solitude, cerné d’incompréhension familiale. Mais contrairement au cafard-Gregor, qui en meurt, le cafard-Grégoire laisse surgir une colère salvatrice, pré-individuation, potentiellement même pré-révolutionnaire, tant elle est contagieuse.

Lâcher sa carapace

Grandir, c’est muer. Traverser l’éternelle question de sa singularité, construite dans le regard des autres, insidieusement intériorisé. « Je sais pas trop quand je suis moi. Quand je dors ? Quand je suis seul et que je me regarde pas ? Peut-être. » Ainsi s’interroge Grégoire, dans un monologue constamment dynamique, ponctué de vidéos et enregistrements sonores, autant de souvenirs, fantasmes et  réminiscences de sa famille vilipendée. 

Le comédien singe avec humour sa professeure, le CPE paternaliste, ses camarades – car le lycée est plus un zoo qu’une jungle – et s’auto-parodie en insecte rampant, une identité qui, finalement, n’est pas la pire. Même s’il faudra bien, un jour, laisser tomber sa carapace.

Un grand bravo au Théâtre du Rictus pour cette pièce destinée aux 13 ans et plus, promise à un bel avenir. Le texte de l’auteur Éric Pessan accompagne la métamorphose adolescente jusqu’à une issue possible vers l’âge adulte, avec beaucoup d’acuité psychologique. Quelques portes, des antennes de cancrelat… la scénographie de Gaëlle Bouilly, les accessoires de Claire Fesselier, la mise en scène sobre de Laurent Maindon, entre-tissée de références à l’œuvre de Kafka, en renforcent l’intensité. Lors du bord de scène, un jeune spectateur demandait à l’équipe : « Est-ce que c’est une histoire vraie ? ». « À ton avis ? » « Je pense que oui. » En voilà un beau compliment !

GAËLLE CLOAREC

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Une jouissante désobéissance

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Désobéir
© Lawrence Damalric Desobeir © Giovanni Cittadini Cesi

En 2017, la metteuse en scène Julie Berès est invitée par le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à créer une « pièce d’actualité », dans le cadre du dispositif du même nom porté depuis quelques années par le théâtre. Elle conduit alors de nombreux entretiens avec des jeunes filles issues de la deuxième et troisième génération post-immigration et crée Désobéir, une pièce performative fondée sur leurs récits de vie. 

Le premier personnage à prendre la parole est Nour. Assise sur scène, elle retrace sur le ton de la confidence le chemin qui l’a conduit vers l’islam radical. Une histoire de colère contre le racisme, manipulée par un homme ayant séduit l’adolescente qu’elle était alors. Elle raconte aussi sa déradicalisation et la renaissance de son rapport à la foi. 

La question de la religion, musulmane et chrétienne, revient à plusieurs reprises dans le spectacle, faisant entendre des voix singulières, des récits de traumatismes ou bien des déclarations d’amour à Dieu. 

Dans la pièce se succèdent des monologues performés, durant lesquels chacune raconte son parcours vers l’émancipation, et des ensembles festifs, drôles, parfois conflictuels.

Malgré la dureté des sujets traités, comme le racisme, la misogynie et la pression familiale, la pièce n’accable pas. Au contraire, la liberté de la forme théâtrale avec une grande importance accordée à la danse, à la musique et à la participation du public – au grand bonheur des nombreux adolescents présents –, accompagne joyeusement la liberté de leur parole.

CHLOÉ MACAIRE

Désobéir a été joué du 24 au 27 avril à La Criée, Marseille.

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My Fair Lady soixante-huitarde

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lady
Liliane et Paul © Simon Gosselin

1969. Dans un train, menant de Paris à la petite ville de Picardie dont elle est originaire, Liliane (Adeline Guillot) rencontre Paul (Vladislav Galard), professeur de philosophie et aspirant écrivain. Malgré la réticence initiale de la jeune femme, Paul force la conversation. C’est ainsi que commence leur histoire d’amour, et l’action de Nos Paysages mineurs, première pièce du diptyque que Marc Laîné consacre à ces deux personnages. En à peine plus d’une heure, le metteur en scène condense six ans d’une relation conflictuelle durant laquelle Paul, devenu auteur à succès, pousse sa compagne à s’émanciper de sa condition prolétaire, tout en s’offusquant quand elle échappe à sa domination, comme une sorte de My Fair Lady « gauchiste ».  

On suit l’évolution de leur relation à travers de courtes scènes séparées par des ellipses et se déroulant toujours dans la même cabine de train. Les comédien·ne·s sont filmé·e·s par plusieurs caméra, dont les images sont projetées en fond de scène. Une forme combinant théâtre et cinéma, accompagnée au violoncelle par Vincent Segal. Un dispositif complexe, parfaitement rodé, dont chaque aspect complète les autres. Et qui maintient l’attention du spectateur sur une histoire sans suspense, la rupture finale étant annoncée dans le sous-titre de la pièce. 

La rédemption ? 

Dans En Finir avec leur histoire, on retrouve nos deux protagonistes en 1992. Seize ans après leur rupture, Paul rejoint Liliane pour une heure de balade dans Paris – lui forçant encore une fois la main. Leur manière d’être, de parler, est la même. Et pourtant, ils ont changé avec le temps. Lainé met brillamment en évidence l’évolution des deux personnages, sans en trahir l’essence.

Dans cette deuxième pièce, le dispositif scénographique est plus sobre : pour simple décor, un réverbère, un banc sur lequel est assis Vincent Segal, deux tapis roulant permettant aux comédiens de marcher sur place, et sur l’écran en fond de scène des images de Paris en Super 8. Laîné s’autorise quelques fantaisies, comme des passages chantés, auxquels on peine à trouver un intérêt.

Cette sobriété relative est palliée par un récit plus engageant que dans la pièce précédente. On entrevoit ce que sont devenues chacune de leur vie – elle, prof et mère célibataire du fils qu’elle a eu de lui au lendemain de leur rupture, lui, auteur ruiné et rejeté par son éditeur – et les subtilités de leur psychologie respective sont mises à nue. 

CHLOÉ MACAIRE 

Liliane et Paul a été joué les 24 et 25 avril au Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

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Printemps de l’Art Contemporain : montée de sève contemporaine

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Madely Schott, Etude d’identification des Vénus, 2025 © Madely Schott

C’est une 17e édition du PAC (Printemps de l’Art Contemporain) aux floraisons multiples. Vernissages, portes ouvertes d’atelier, banquets, conférences, finissages, installations, lectures, nocturnes, performances, projections, rencontres, restitutions, soirées spéciales, spectacles et visites commentées sont proposées pendant ces trois semaines. Rythmées par un grand week-end d’ouverture à travers tout Marseille, des temps forts à Aix-en-Provence, des circuits sur les routes de campagne à Rognes, Rousset et Châteauneuf-le-Rouge, et vers les villes du pourtour de l’étang de Berre à Port-de-Bouc, Istres et Miramas.

Tout un écosystème

Défendre la création, les artistes, les travailleur·euse·s de l’art et les publics à travers une grande mutualisation, tel est le crédo des membres du réseau Provence Art Contemporain. Créé en 2007, devenu depuis le plus grand réseau territorial de structures art contemporain en France, c’est un écosystème constitué de 64 membres (institutions muséales, galeries, écoles, espaces expérimentaux, collectifs de commissaires, lieux de résidences et de production) implantés sur le territoire de la métropole Aix-Marseille-Provence. On y trouve par exemple aussi bien les musées et école des Beaux-Arts de Marseille et d’Aix-en-Provence, le Mucem, le Frac, le Cirva, la Friche la Belle de Mai, que le Château de Servières, La Nave Va, Polaris, le 3bisf, art-cade, Zoème, la Compagnie ou bien encore Mécènes du Sud, Artagon Marseille, Les Pas Perdus ou les Ateliers Jeanne Barret. 

Ouverture et clôture à Marseille

Le grand week-end festif d’ouverture du PAC se décline à Marseille par groupement de quartiers, du vendredi 2 au dimanche 4 mai. 

Premier jour dans les quartiers de Belsunce, Panier, Joliette, Longchamp, Chapitre, Belle de Mai, Bougainville, Plombières, Estaque, avec notamment les vernissages de Cette délicieuse manière que l’on a tous de clocher dans la vie à La Compagnie (12h-21h), Bisou magique à Sissi Club (17h à 21h), ou Le cheval de paille de Claire Dantzer au Frac. 

Une soirée performances proposée par Rift (plateforme marseillaise pour les arts vivants et la danse) à la Réserve des arts Méditerranée (Bougainville – de 15h à minuit), des portes ouvertes au Cirva en compagnie de Marie Ducaté (sur inscription – de 14h à 18h), un programme de films de Laure Prouvost projeté au cinéma Le Miroir à la Vieille Charité en partenariat avec le FID (14h) ou bien encore une rencontre avec la designeuse Inès Bressand et l’artisan textile Rémi Marilleau à Fotokino (18h30). 

Samedi 3 mai, c’est au tour de la Blancarde, Camas, Cours Julien, La Plaine, Préfecture, Vieux-Port, Saint-Victor, Malmousque. Au programme, le vernissage (entre autres) de Vénus Tour de Madely Schott au Château de Servières (11h à 18h), avec, à l’étage, les portes ouvertes des ateliers d’artistes de la ville (de 11h à 19h, ateliers de Adrien Menu, Elias Kurdy, Kiana Hubert Low, Anastasia Simonin et Kazuo Marsden, Louise Nicollon des Abbayes, Théophylle DCX, Angèle Dumont). Vernissages également de l’exposition de Valentin Martre à la galerie Territoires Partagés (18h – 22h) et à Saint-Victor, dans la crypte de l’abbaye, celui de Sourav Chatterjee (20h).

Enfin le dimanche 4, direction quartiers Sud et bords de mer avec (notamment) le vernissage et la restitution de résidence d’Hélène Moreau à la Voilerie Phocéenne organisée par Voyons Voir (10h à 14h). Au MAC, l’installation dans la cour de Soutiens – Ce que les oreillers nous murmurent d’Élodie Rougeaux-Léaux (9h – 18h). Et devant la Cabane des Amis, plage du Prado, The Last Lamentation performance de Valentina Medda proposé par LABgamerz (20h15 à 20h50).

La fête de clôture aura lieu le 18 mai, sur le site des Beaux-Arts de Marseille à Luminy, avec de 16h à 17h30, depuis le portail de l’école jusqu’au belvédère de Sugiton, la performance itinérante Dans la penderie du ciel bleu de Charlotte Vitaioli, et de 18h à 23h, des Dj sets et performances sur le site de Campus art Méditerranée (ancienne école d’architecture).

Entretemps

À Marseille toujours, aura eu lieu le mercredi 7 mai, le vernissage des Arts Éphémères 2025 dans les jardins et parcs de Maison Blanche (18h à 21h30) ainsi qu’au Conservatoire Pierre Barbizet le vernissage de Practice Chaos, avec 43 étudiant·e·s issu·e·s de l’académie des Beaux-Arts de Vienne, l’académie de Mayence, les Beaux-Arts de Marseille et leurs enseignant·e·s (19h30).

À Aix et en navette

Le samedi 10 mai à Aix-en-Provence, une série de vernissages (3bisf, Parallax, Ars Longa, …) et de 14h à 17h30, la performance déambulatoire (départ du 3bisf, arrivée place du Palais de Justice), reliée à l’installation Soutiens – Ce que les oreillers nous murmurent d’Élodie Rougeaux-Léaux au MAC. En navette (de 5 à 10 €, inscriptions obligatoires sur p-a-c.fr), ce sera le lendemain un Circuit Pays d’Aix, visites à Rognes, Châteauneuf- le-Rouge et Rousset (10h à 18h), et le samedi 17 mai un Circuit étang de Berre à destination de Port-de-Bouc, Istres et Miramas (10h à 18h30).

Tout cela n’étant qu’un aperçu de ce foisonnement printanier artistique, toutes les autres (et nombreuses) infos en détail sur p-a-c.fr.

MARC VOIRY

Printemps de l’Art Contemporain
Du 2 au 18 mai
Divers lieux, Marseille, Aix-en-Provence, Pays d’Aix 

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