dimanche 15 février 2026
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La Flemme : du garage-rock, pour l’amour du zèle  

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Si les musiques avaient une adresse, nulle doute que le garage rock chanté en français serait domicilié à Marseille, peut-être même dans le 13005. Et il y a dans La Flemme, jeune formation marseillaise, ce quelque chose qui les rattache à cette histoire de la musique made in La Plaine, tels Pogy & les Kefars ou Tommy & les Cougars avant eux. Il faut dire que ses quatre membres grenouillent depuis longtemps dans ce milieu, qui trainaît jadis à la Machine à coudre et qui se retrouve désormais à l’Intermédiaire. Il n’y a qu’à voir le CV de ses membres, toute et tous dans des groupes reconnus de la jeune scène rock marseillaise : Jules dans Technopolice et Flathead, Charles dans Avenoir, Ronie dans Crache et Stella avec Tessina. Des talents qui ont eu la bonne idée de se réunir « dans une fin de soirée un peu trop longue »… Qui a dit que l’alcool était de mauvais conseil ?  

Le diable en quatre 

Les musiques rock ont toujours aimé l’ironie et la contradiction. La Flemme en use aussi, comme dans le nom du groupe que se sont donnés ces hyperactifs du son. Une frénésie que l’on ressent dès Somnifères, le premier des quatre morceaux du disque, où guitares dopées et ruptures rythmiques secouent agréablement l’auditeur. On retrouvera la quiétude dans finesses mélodieuses du titre – que ce soit dans les lignes de chant ou dans la guitare lead aux envolées toujours bien senties. Des atours qui restent présents tout au long de l’écoute, à l’instar de Bruxisme, avec encore une fois une ligne de chant accrocheuse qui vient en contrepoint d’un instrumental plus énervé, limite high energy. On écoutera – et réécoutera – aussi le réjouissant solo de clavier sur Sculpture. La partie de quatre se termine avec La Crasse, l’atout charme du disque, une flèche réjouissante qui s’encalmine dans la tête bien longtemps après son passage. 

Avec ce premier disque qui ne souffre d’aucune faiblesse, et signé sur le reconnu label Exag’Records, La Flemme s’invite comme la nouvelle formation garage-rock à suivre ces prochains mois, et à qui l’on peut simplement souhaiter un succès plus franc qu’à ses « illustres » prédécesseurs marseillais. 

NICOLAS SANTUCCI 

La Flemme, S/T
Exag Records 
À venir
29 mars
L’Intermédiaire, Marseille

Changer de cap

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Le premier roman de Marion Lejeune vous emportera dans le monde peu connu des îles Féroé, qu’elle nomme tout au long de son récit l’Archipel. Contrées d’îlots sauvages battus par les vents, fouettés par les vagues, dont la seule ressource est fournie par la mer. Grigori est gabier sur un grand voilier de commerce forcé à une escale. Il trouve refuge chez un couple d’instituteurs qui utilisent la langue insulaire pour leur enseignement. Pour que leur langue ne meure pas, ils résistent à l’obligation de parler danois et impriment de la poésie en secret. Gregori, qui se cache pour échapper à une dette de jeu, rencontre Alda, jeune femme solitaire qui, pour vivre, ramasse des œufs de Fous de Bassan dans les falaises, et les vend aux habitants. Funambule, elle l’entraine un jour dans cette expédition périlleuse : « Je te ferai oiseau pour savourer l’air. » Ces deux êtres solitaires parlent peu. Elle rêve de partir, de quitter ces îles où le temps s’étire au rythme des saisons, tandis que Gregori commence à apprécier la terre ferme.

Au début de l’été, un cri repris dans tous les îlots, « Grind ! » déclenche le départ pour la chasse traditionnelle aux baleines, encerclées, harponnées dans une mer de sang. Chacun repart avec sa part du massacre et une fête de danse, de chants et de vins anime la communauté.

Prendre le large

Une botaniste norvégienne, venue pour étudier la flore, demande à Alda de la guider. Le récit de Marion Lejeune est nourri de ses expériences de grande voyageuse des pays nordiques. Elle excelle dans les descriptions de la mer, du « froufrou des nuages », des moutons et des oiseaux, avec sensibilité et poésie. Son attachement à ces contrées d’un autre monde qui paraissent hors du temps nous entraîne à sa suite tandis qu’Alda et Gregori choisiront enfin chacun leur destin.

CHRIS BOURGUE

L’escale de Marion Lejeune
Le bruit du monde - 21 €

OCCITANIE : Balade dans les ruines plurielles

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Austerlitz © X-DR

Il y a des spectacles intenses, qui tout de suite nous accrochent et nous entraînent dans un tourbillon d’émotions et de sensations. Et puis il y en a d’autres qui nous emportent, mais plus doucement, nous bercent et nous ouvrent à d’autres réalités. C’est de ceux-là qu’est Austerlitz, de la chorégraphe Gaëlle Bourges.

Une voix off d’abord, raconte les premiers contacts de la narratrice avec la danse. Un spectacle, quand elle avait cinq ans, dans lequel elle devait bercer un poupon en plastique. Elle dit son amour immédiat pour la scène, et puis révèle qu’elle n’a jamais pu avoir d’enfant, que son ventre n’en accepte pas. « Plus tard, j’ai eu d’autres enfants, des enfants imaginaires, mais ça je ne peux pas vous en parler, c’est un secret ». 

Son récit est accompagné de diapositives, projetées sur un petit écran blanc, sur la gauche du mur derrière la scène. Apparaissent sur le plateau les interprètes derrières un autre écran, transparent cette fois, et vêtus de costumes divers – habits de la Renaissance, justaucorps… un par un, ils se détachent du groupe puis y reviennent, tandis que des voix diffusées par les haut-parleurs s’adonnent à un énigmatique comptage, un, deux, six, deux-mille.

Tout au long de la pièce, la lumière se coupe et se rallume, faisant apparaître un nouveau tableau, disparaître certains personnages. Séparés du public par l’écran transparent, les interprètes semblent eux-mêmes peupler des diapositives comme celles projetées derrière la scène. Cette impression est amplifiée par les paroles, les voix pré-enregistrées sur la bande-son. Ils accompagnent celle de la narratrice de façon plus ou moins littérale, mêlant imitation de chorégraphies de grands danseurs américains, polka et longues traversées. Par moment, à cause de la diversité des costumes, le spectacle ressemble à un gala de danse d’enfants, comme celui dont parle la narratrice au début. Peut-être est-ce eux, ses enfants imaginaires ? 

Une mémoire collective 

La narratrice déroule le récit de sa vie, et celles des personnes qu’elle rencontre. Elle navigue entre les lieux et les époques où parfois les expériences, les passions ou les traumatismes des différents protagonistes se recoupent. Cette autobiographie collective rencontre l’histoire, les génocides des Juifs ou des Amérindiens, les guerres coloniales, l’esclavage. Et puis l’histoire de l’art et de la danse, du chorégraphe Steve Paxton à la vie en clinique psychiatrique d’Aby Warburg, en passant par les spectacles de Buffalo Bill et le film Le Bonheur d’Agnès Varda. 

Elle raconte aussi ses rêves, et fait transparaître dans son récit la genèse du spectacle, révélant au fur et à mesure le sens énigmatique du titre. 

On ressort abasourdi de cette longue ballade à travers les ruines d’une mémoire plurielle, ce long récit d’histoires personnelles et collectives, dans lequel chacun peut un peu se retrouver, doucement désarmant. 

CHLOE MACAIRE

Austerlitz de Gaëlle Bourges, était joué les 6 et 7 mars au Théâtre de la Vignette à Montpellier

Femmes hybrides

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© Laurent Eisler

En prélude à + de genres David Dibilio, chargé de programmation à Klap, présentait une programmation entièrement féminine, et féministe. La performance Jum’s de Marion Sage est une conférence multimodale, espiègle et mutine, pince-sans-rire toutefois. Elle repose sur un travail passionnant de recherche sur Julia Marcus, danseuse juive et communiste fuyant Berlin en 1942 et jouant à Paris à la « Jument de fiacre ». Une évidente analogie avec la courtisane, femme libre en résille qui affirme son désir et mène la course. La conférencière parle, illustre son propos par des photos, puis parcourt la scène en s’équidant peu à peu, hybride de jument, finissant par une belle chanson slamée. Un petit bijou revêche et féministe, version L.

Appropriation féministe

Après deux résidences au 3bisF Maud Pizon crée son Cover avec ses trois musiciennes et affirme  tranquillement comment l’appropriation culturelle – celle du répertoire chorégraphique par les femmes – est réjouissante. De l’image du Cygne voletant à celle de l’Elue violée du Sacre, les femmes écrites par des hommes de la danse sont dynamitées, et rapprochées de celles des chorégraphEs : arrimées à terre comme la Sorcière de Mary Wigman, éplorée et touchante comme la Mère d’Isadora Duncan, ou sans contrefaçon comme Mylène Farmer.

Les trois musiciennes, Yuko Oshima à la batterie Christelle Séry à la guitare, Olivia Scemma à la basse et toutes sortes de sampler, sont cocréatrices et interprètes, dansant avec Maud Pizon, mais surtout accompagnant magnifiquement son dynamitage, de musiques toutes (sauf Mylène) écrites par des hommes. En commençant par une version rock très dézinguée du Cygne de Saint Saëns, puis en offrant une version du Sacre du Printemps d’anthologie : n’en conservant que la rythmique, et quelques citations mélodiques, comme le squelette réhabillé, et pourtant visible, de l’œuvre. 

AGNÈS FRESCHEL

Jum’s et Cover ont été créés à Klap - Maison pour la danse, Marseille
À venir
+ de genres se poursuit jusqu’au 27 mars

BIENNALE DES ÉCRITURES DU RÉEL : Écrire notre réel, ensemble

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MEMM - au mauvais endroit au mauvais moment © Jerome-Heymans

Zébuline : Comment définiriez-vous les écritures du réel ?

Laura Falzon : Ce sont des écritures qui partent des gens, de récits de soi et d’histoires vécues. Elles naissent d’une volonté de questionner l’état de nos sociétés et l’ordre du monde, et engagent la vision d’un artiste,  d’un auteur ou d’un chercheur qui pose sur le monde un regard sensible et poétique mêlé de politique. 

Comment ont été pensées les trois grandes traversées autour desquelles s’articulent la programmation ?

Les traversées, c’est vraiment un fil rouge, une dialectique, une entrée possible dans la programmation. Elles sont conçues pour dérouler un chemin,  de la première « Se dire » à la dernière « Faire nous ». L’idéeest d’entrer dans la programmation par le récit de soi, qui est la matière initiale des écritures du réel. Cette première traversée propose surtout des solos intimes, des histoires vécues qui questionnent la manière dont advient la construction de soi au sein du corps social et de la société. 

La deuxième, « Renverser », élargit la focale pour venir interroger des enjeux plus globaux, politiques, sociétaux, contemporains. Ce mot évoque à la fois l’affrontement, le détournement, le changement de perspective pour comprendre et parfois détricoter les systèmes qui régissent nos sociétés. Le croisement art-science est très présent sur cette traversée-là, avec des rencontres, des conférences, des formes hybrides, qui vont inviter à croiser les regards d’artistes et de chercheurs et chercheuses. 

La troisième traversée est une tentative de dépassement par le « nous ». Il s’agit de questionner la manière de faire du collectif à l’heure des individualités reines, un appel à l’action collective. Cette troisième traversée est marquée par des créations partagées, des scènes ouvertes, des journées immersives. L’idée est d’inviter chacun à ajouter sa pierre à l’édifice. 

Il y a plusieurs « journées festives et partagées » dans cette édition. En quoi consistent-elles ? 

Nous voulons amener des programmations pluridisciplinaires dans des lieux non dédiés, vers des territoires qui, très souvent, en restent éloignés. On sera toute une journée dans les quartiers Nord de Marseille, avec une programmation plurielle qui mêlera à la fois des pratiques non professionnelles avec une scène ouverte, par exemple, et puis les spectacles professionnels. On partagera aussi un goûter préparé par les habitants et encadré par l’association du Bouillon de Noailles. C’est une autre manière de tisser des programmations. On expérimente aussi pour la première fois des programmations partagées, avec Cap à l’Est. On a proposé à des complices, qui suivent l’activité du théâtre et de la biennale depuis un moment, de choisir une programmation et de participer à l’organisation d’une journée. 

ENTRETIEN REALISE PAR CHLOE MACAIRE 

7e   Biennale des Ecritures du réel 
Du 20 mars au 25 mai
Divers lieux, Marseille
theatrelacite.com

Trois programmes

La biennale s’ouvrira le 20 mars au Théâtre Joliette avec Portraits sans paysage, fruit d’une enquête menées par les acteur.ice.s du Nimis Groupe sur la question des camps de réfugiés dans le monde. Cette première soirée, organisée en partenariat avec SOS Méditerranée, initiera une réflexion autour des migrations à laquelle  participeront d’autres spectacles de la première traversée, comme Tijuana (22 et 23 mars) de la compagnie mexicaine Lagartijas tiradas al sol, ou encore Pirates (27 mars), lecture performée de Mohamed Bouadla, Manon Davis et Luanda Siqueira. Aura également lieu une projection du film Leur Algérie de Lina Soualem à La Baleine le 28 mars
« Se dire » abordera aussi la condition des ouvriers dans les usines avec A la ligne (22 et 23 mars), mis en scène par le responsable artistique du Théâtre de la Cité Michel André, et proposera des étapes de création  de Macc(h)abées de Sophie Warnant (23 mars) et  de SurMoi de Iraki (le 29 mars). 
Le 26 mars aura lieu la première soirée de la traversée « Renverser » avec La visite curieuse et secrète de David Wahl, qui sera suivie d’une rencontre entre l’artiste et la navigatrice Capucine Trochet.  C.M.

Dansez Jeunesses !

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Paysage apres la bataille © J.C Carbonne

Voilà désormais près de dix ans que la jeune formation affiliée au Ballet Preljocaj, devenue Ballet Preljocaj Junior en 2017, accueille de jeunes danseurs tout juste sortis de leur écoles supérieures et leur sert de tremplin à de belles carrières. Un dispositif d’insertion qui accueille chaque année douze apprentis, de même que le Jeune Ballet d’Allemagne en accueille huit, et le Ballet Junior de Genève environ dix-huit. 

Trois belles formations que le public pourra découvrir respectivement le 16 mars à 14h30 et 19h dans Paysage après la bataille, chorégraphie signée par Angelin Preljocaj en 1997 ; le 19 mars à 20h, avec Un lien solitaire, pièce signée Raymond Hilbert portée par la musique de Schubert, et créée en 2020 ; et enfin le 21 mars à 20h dans la pièce déjà culte du barcelonais Marcos Mauro, Cathedral, créée en 2019 sur la sublime partition d’Arvo Pärt. Les grandes écoles seront également à l’honneur, puisque la néerlandaise Codarts s’attellera le 19 mars au pièces de Keith-Derrick Randolph et Cayetano Soto, A song for you et Sortijas & Masarylova Ulica, avant que la classe du CNSMD de Paris n’interprète le célèbre Concerto de Lucinda Childs, grand classique de la danse moderne (ou l’inverse ! ). 

Le jeune ballet helvétique partagera également l’affiche le 21 mars avec le CNSMD de Lyon et le CNSMD de Paris, respectivement sur Half Life, pièce brève réjouissante de Sharon Eyal et tHe BaD du génial Hofesh Shechter

La soirée du 23 mars célèbrera elle aussi les écoles et académies : celle du Théâtre de la Scala, qui présentera côte à côte le classique de Marius Petipa Paquita et une relecture plus contemporaine du pas-de-deux par Demis Volpi ; celle du CNSMD de Lyon, de retour pour Streams & Overflows du grec Harris Gkekas ; et enfin le Cannes Jeune Ballet Rosella Hightower cloturera avec Un momento di felicità de Renato Zanella

SUZANNE CANESSA

Les rencontres des ballets juniors européens
du 16 au 23 mars 
Pavillon Noir, Aix en Provence

Lire c’est créer

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© X-DR

« Lire est un acte de création » explique Éric Blanco, co-fondateur des éditions Plaine Page avec Claudie Lenzi. Aussi, les deux infatigables amoureux des mots et des livres ont relié textes et créations plastiques dans ce projet, Les Premières pages : la mémoire du livre. La genèse de l’exposition remonte à 2006. Récemment installés à Barjols, les deux artistes ont fondé une librairie-galerie au 22 de la rue de la République. Était née la ZIP 22, Zone d’Intérêt Poétique. Au cœur de la démarche de faire connaître les auteurs, s’est posée la question de ce que ces derniers lisent… Ce fut d’abord la vingt-deuxième page, en écho à l’adresse physique de la ZIP 22, qui servit de support à une présentation par les auteurs, autrices, plasticiens et plasticiennes, créateurs et créatrices : la page 22 était annotée remodelée, dessinée, objet de rêveries, de coupures, d’ajouts, de strates multiples, ajoutant à la lecture le déploiement de l’imaginaire qu’elle induit. Puis, la mise en scène de la lecture réclama une entrée plus directe : la « première page » du texte devint le lieu d’une mise en scène de la lecture, d’une « interrogation sur les liens possibles entre la première page, le livre et l’acte créatif développé par l’artiste » (É. Blanco). 

Woolf, Pétrarque et Saint-Ex

La lecture, cet acte intime rendu public dans la présentation de ces premières pages de livres aimés, préférés, de chevet, de secours, de soutien, culte, incontournables, se transforme grâce au prisme de la subjectivité de chaque lecteur en recréation littéraire. S’ajoutent aux pages exposées, les performances in situ des artistes qui commentent leurs choix, féminisme de Virginia Woolf, équilibre d’un poème de Pétrarque, Lettres à un jeune poète de Rilke, rêverie sur la plage de Tipaza de Camus, baobabs du Petit Prince de Saint-Exupéry… L’installation s’enrichit au fil des années de nouvelles contributions. L’art s’affirme exercice de liberté.

MARYVONNE COLOMBANI

Les Premières pages : la mémoire du livre
9 au 24 mars
Médiathèque Chalucet, Toulon
toulon.fr

DIASPORIK : les cultures de l’exil ont leur chronique  

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Samia Chabani : « Sur les parcours hérités des marges et des délaissés, Ancrages apporte sa contribution à la transmission des cultures et mémoires d’exil de Marseille. 

Dépasser la confidentialité de la recherche et valoriser les parcours d’habitant·e·s m’ont offert de nombreuses occasions de rencontre. Cette chronique sera l’occasion de poursuivre et de vous emmener à la rencontre de figures emblématiques. Celles valorisant un quartier populaire, une communauté diasporique ou un événement scientifique ou culturel

Samia Chabani © X-DR

À Marseille, les identités narratives sont multiples, métissées, aux contours perméables… Cet espace narratif propose de se départir des catégories administratives et identitaires qui enferment, assignent, épuisent toute créativité, dans un contexte où la condition cosmopolite prévaut. C’est une invitation régulière que je vous propose, ouvrant sur les sciences sociales et la poésie, la recherche comme le sensible. Ici, les frontières se voudront imaginaires, les histoires vraies croiseront les mythes, les imaginaires et les utopies viendront disputer l’argument du réel. 

Etes-vous prêt à embarquer pour un nombre d’escales inconnu, à travers les ports et leurs habitant·e·s ? 

Car si l’histoire de la Méditerranée est fameuse par les sièges, les chutes et prises de possessions et de pouvoirs, elle a également su transmettre une culture d’hospitalité qu’il apparaît urgent de remettre au-devant de la scène.

Au travers de mon expérience, j’ai pris la mesure du nombre de celles et ceux qui se sentent à la marge du droit au récit, du droit à la ville ou de la mobilité ! Alors, nous porterons notre attention sur les angles morts de l’histoire des habitants des quartiers populaires, des artivistes, des femmes, des étrangers, des voyageurs et autres « sans voix » dont on ignore l’opinion et l’avis, dont on conteste la légitime expression et que les conditions assignent trop souvent au silence. 

À Marseille, l’altérité prend naissance dans son mythe fondateur, celui de Gyptis et Protis.
En attendant que la vérité émerge entre mythe et légende, entre archéologues et conteurs, faisons nôtres, toutes ces pistes qui fondent nos héritages communs. Relevons le défi de la construction du récit, parce que se raconter à soi et aux autres participe de notre humanité.

C’est par le récit que nous existons et que nous nous désignons au monde ! C’est ainsi que nous parviennent les paroles de la poétesse et du sage, de Kharboucha et de Moha autant que d’Hermès et de Gaïa. Ce sont les paroles de félibre, du griot, du chaman que porte le vent jusqu’à Marseille… Les contes s’entremêlent tel un sabir et s’inscrivent dans le vent quand il se lève, comme pour nous rappeler que le sens du vent comme celui de l’histoire n’attend pas ! L’histoire a un sens parce qu’elle est le lieu où se fait notre humanité. 

Alors, le mistral nous rendra-t-il fous en chalant ces paroles jusqu’à nous ?

Longtemps les diasporas ont désigné des communautés dispersées, parfois apatrides, souvent minoritaires. Aujourd’hui, cette notion s’adapte au changement de paradigme des migrations et les mobilités humaines. L’horizon qu’elles dessinent est cosmopolitique, et n’équivaut ni à la « gouvernance mondiale », ni à la « communauté internationale », ni à la « mondialisation » économique et financière. Dans ce contexte, le processus de racialisation prend une résonnance transnationale avec des connexions qui s’opèrent autour de questions clés. »

En partenariat avec l’association Ancrages, Diasporik est à retrouver chaque semaine dans nos pages. 

DIASPORIK : La Savine : une histoire de « rénovation sociale »

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Michel Peraldi et Soly Mbaé © X-DR

Il y a plus de 20 ans, la Politique de la Ville mettait en place des programmes de rénovation urbaine pour les quartiers populaires, sans concertation ou presque avec les habitants. Dans le quartier marseillais de La Savine en 1996, au contraire, des habitants et voisins d’origines multiples, ont pris en main la « rénovation sociale » de leur quartier. 

La Savine se trouve en haut d’une colline et s’étale sur 13 hectares tout en ayant compté près de 1 400 sociaux logements à sa construction en 1973 et plus de 3 000 habitants. Dans le cadre de la rénovation menée par l’Anru, le quartier a subi la destruction de plusieurs centaines de logements, réduisant le nombre d’habitants à moins de 1 000 en 2018.

La soirée animée par la journaliste Nina Hubinet ouvre le débat sur les conditions de vie actuelles dans ces quartiers et les effets durables de ces politiques publiques de rénovation. Quel en a été l’impact de la transformation de l’habitat sur la place des habitants et en matière de mixité sociale ? 

Le film La ville en marche projeté en présence du réalisateur Dominique Bidaubayle donne la parole aux habitants de La Savine en 1996 et témoigne de leur enthousiasme à participer à l’amélioration de leur cadre de vie. Comme pour Nedjma Sellami, arrivée à 9 ans dans le quartier, et qui a connu la vie dans les anciens blockhaus datant de la Seconde Guerre mondiale, puis dans la cité provisoire avant d’accéder finalement au logement social développé par la Logirem…

Issus des migrations post-coloniales, en provenance des Comores, du Laos ou de Tunisie, La Savine est une cité-monde au cœur des collines marseillaise. 

Soly Mbaé, membre du groupe B-Vice et Michel Péraldi, sociologue, reviennent sur l’enclavement de la cité qui compte rapidement plus de 5 000 personnes. Pour Soly, La Savine est un grand village qui souffre de l’absence de mobilité – avec une seule ligne de bus pour le desservir –, un niveau de commerce insuffisant, mais une entraide réelle entre acteurs associatifs. 

Michel Péraldi revient sur la dégradation du tissu associatif de proximité, l’institutionnalisation des dispositifs de concertation et le « rapt » des décisions qui ont largement échappé aux concernés pour mener à une rénovation qui désenclave le bâti mais déconstruit durablement le lien social. Une rétrospective de l’engagement des habitants, violemment ébranlée par l’assassinat d’Ibrahim Ali le 21 février 1995, un enfant de La Savine, ainsi que sous l’effet des politiques sociales qui destituent les acteurs de leur rôle plutôt que de le renforcer. 

Les échanges évoquent les souvenirs d’une dynamique portée entre voisins, entre communautés migrantes mais avant tout de destin !Le partenariat avec le bailleur Logirem constitue un axe fort de prise en compte des doléances et favorable au développement d’une vie associative de proximité dont on peut regretter l’épuisement, aujourd’hui.

Dans le documentaire, les portraits des figures emblématiques se succèdent, Nedjma Sellami, présidente de l’ASVT, Association de Locataires Savine Vallon des Tuves et de l’association Ensemble, l’enseignante Suzanne Ragonne, Mohamed Said Soihili dit Bruce, Loutfi Blaiej, du club sportif savinois, Simon Phrav, Ibrahim Mze, monsieur Boivin y compris celle de Frédéric Vidal de l’unité de prévention de la Police qui témoigne de l’enjeu de cette communauté de « veille » en faveur de l’entraide dans le quartier.

À l’heure des JO 2024, où l’on s’interroge sur l’enjeu du sport, la culture et l’engagement comme leviers d’inclusion, le gouvernement annonce via décret l’annulation de nombreux crédits dont ceux de la politique de la ville à hauteur de 49 millions. Il semble grand temps de doter la vie associative d’un « grand plan pour Marseille ». 

SAMIA CHABANI

DIASPORIK : Comment décoloniser les arts ? 

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La conférence « Décoloniser les arts : déboulonnage ou pédagogie ? » s’est tenue le 11 mars au Mucem © X-DR

Les « procès du siècle » sont devenus des rendez-vous incontournables pour les amateurs de questions contemporaines en quête de débat qualitatif : les échanges s’y construisent autour de l’argumentation et la présentation de pièces à conviction, invoquées sous forme d’œuvres, de témoignages, voire de photos de famille… L’espace de délibérations fait la part belle aux citoyens, conservateurs et chercheurs dans une savante articulation. La commission d’enquête et la restitution du débat contradictoire étaient assurées le 11 mars par les élèves de seconde du Lycée Pierre-Gilles de Gennes de Digne-les-Bains. 

Restitution, hommage public dans la toponymie, patrimoine statuaire, étaient interrogés. Des questions qui illustrent les combats et agitent nos sociétés contemporaines. Le titre « Décoloniser les arts : déboulonnage ou pédagogie ? » semblait annoncer un débat clivé, mais c’est autour d’expertes du sujet que se tient le procès mené par Rokhaya Diallo. Faut-il faire du « cas par cas », traiter une allégorie de la même façon que la statue d’un militaire ayant massacré des populations civiles sous l’esclavage ou les guerres coloniales ?

Qui sont ces personnalités qui ont assuré leur postérité et mobilisé la souscription citoyenne, pour que le récit national garde leur trace ? Faut-il rééquilibrer en genre, origine et personnalités locales ou plus radicalement, « renverser la table » et ne plus laisser l’empreinte de ceux qui commis l’inacceptable au « nom de la patrie reconnaissante » ?

Interroger la « radicalité »

Eva Doumbia (autrice, metteuse en scène, comédienne), membre fondatrice du collectif d’artistes Décoloniser les arts, invite à interroger les pratiques artistiques à l’aune des « rapports raciaux » hérités de la colonisation française et de l’histoire de l’esclavage. Elle préconise de poursuivre cette sensibilisation comme une démarche à la fois personnelle et collective et d’analyser la colonialité à l’œuvre dans le monde des arts et de la culture en France, en s’appuyant sur l’ouvrage Décolonisons les arts ! de Leila Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès. Pour Nacira Guénif-Souilamas, autrice d’essais de sociologie sur la question des représentations qui font date, il s’agit de s’émanciper d’une occultation délibérée en articulant pédagogie et interpellation, et de démystifier l’idée que nos institutions patrimoniales « prennent soin » des objets collectés dans les colonies.

Il s’agit de décentrer le regard et d’admettre que la dépossession et la scénographie encore écrasante soient dénoncées. 

La radicalité des postures est souvent interrogée dans le champ de la recherche universitaire ou de l’action militante autour des dialogues féministes décoloniaux, ou des préconisations autour des restitutions. Ces évolutions, souvent qualifiées de « radicales », ont produit de nouvelles formes de savoirs qui diffusent durablement la pensée décoloniale. 

SAMIA CHABANI

La conférence « Décoloniser les arts : déboulonnage ou pédagogie ? » s’est tenue le 11 mars au Mucem, Marseille