mercredi 30 septembre 2026
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Festival d’Aix

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Les artistes de la cuvée 2024, tous déjà professionnels et issus de tous les continents, étaient coachés par Darrell Babidge, directeur du département vocal de la Juilliard School of Music de New York, de la chanteuse et cheffe d’orchestre, Barbara Hannigan et du pianiste Alphonse Cemin. Les deux premiers concerts permettaient d’écouter les chanteurs lyriques dans deux types de répertoire, « classique » pour le premier, superbement contemporain pour le second.

Réviser ses « classiques »

Le premier concert donnait à écouter un florilège d’airs d’opéra, passant de Mozart à Poulenc, de Haendel à Puccini, Verdi ou Meyerbeer. Les jeunes chanteurs et chanteuses avaient choisi des pièces qui correspondaient parfaitement à leurs timbres. Le tout accompagné avec une fine intelligence par les pianistes en résidence Gracie Francis, Honoka Kobayashi et le claveciniste Nicolò Pellizzari. Quelle palette ! Voix colorée et puissante de Susanne Burgess, légère et juste de Lilit Davtyan, oiseleuse et délicate de Madison Nonoa, (sopranos), tragédienne et vibrante de Marine Chagnon, espiègle et expressive de Joanne Evans, généreuse et élégante d’Elmina Hasan (mezzo-sopranos). Ne déméritaient pas le ténor Jonghyun Park et ses articulations méticuleuses, le baryton Timothée Varon et sa capacité à passer de la diction des Mamelles de Tirésias au phrasé de l’Enrico de Lucia di Lammermoor, et le baryton-basse Maurel Endong d’une aisance confondante dans tous les registres. 

Création mondiale

Établissant une connivence familière avec le public, Barbara Hannigan présenta chaque pièce contemporaine, esquissant des fragments d’histoire autour de ses choix, leur accordant un ancrage humain. La nuit du cycle Apparitionde George Crumb se glissait dans un piano préparé aux sonorités de harpe avant de rejoindre les déploiements de celle de Dutilleux sur San Francisco Night de Paul Gilson, ou les fragrances de celle de Claude Vivier inspirée des Hymnes à la nuit de Novalis. Telle une nuit glaçante, le 11 septembre 2001 sera évoqué par la musique que Sarah Kirkland Snider composa en hommage aux victimes.

La pièce maîtresse de la soirée fut la création de Noor (Lumière), émouvante et somptueuse pièce pour voix et piano que Golfam Khayam a composée sur un poème de Forough Farrokhzad, grande figure féminine de la littérature contemporaine iranienne. « L’absence d’espace et la nature intemporelle du texte, dont le langage est direct, simple, sensuel et frappant » selon la compositrice entrent en résonance avec notre époque, construisant un « pont solide entre deux mondes » (ibid). Dans notre monde fragile, le chant tisse inlassable les fils d’ententes à venir.

MARYVONNE COLOMBANI

Ces concerts ont eu lieu les  24 et 27 juin, Hôtel Maynier d’Oppède, Aix-en-Provence

Dimanche mémorable

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Le spectacle était conçu de façon originale par les complices de plus de trente ans que sont les fantastiques pianistes François-René Duchâble, Clara Kastler, Hubert Woringer et Isabelle Terjan. « Il s’agit d’établir une progression en commençant par des pièces à une, puis deux, puis, trois, quatre, six et huit mains sur un deux et trois claviers », expliquait François-René Duchâble qui l’avant-veille initiait les enfants de l’école primaire de Pourrières au piano classique avec un clavier électronique monté sur un vélo. 

C’est en présence du compositeur, Tristan-Patrice Challulau, né à Aix-en-Provence, qu’il ouvrait les festivités en interprétant son Grillos allegrios pour main droite, dessinant avec fluidité les paysages nocturnes où résonnent les accords ostinato des insectes nimbés des vibrations d’une note grave qui s’éternise. Le compositeur remercia son interprète : « j’ai enfin entendu le souffle de la poésie de mon œuvre contrairement à ce qui se passe lorsqu’elle est jouée par un artiste spécialisé uniquement dans le contemporain ». 

Les enchantements se poursuivent : le pianiste passe à la main gauche dans une pièce de Scriabine, magie sensible qui se prolonge avec Docteur Gradus ad Parnassum, extrait de Children’s Corner de Debussy par Clara Kastler, sublime de virtuosité et de sensibilité. 

Au bout malgré tout

Puis cette immense artiste s’écroulait sur scène, jouant jusqu’aux bords de son malaise, en duo avec François-René Duchâble, un arrangement pour trois mains de la Petite musique de nuit de Mozart. 

D’un courage au-delà de toute mesure, son époux, Hubert Woringer prenait la suite pour que le morceau soit achevé. Le programme était remonté, réorchestré, remodelé au fur et à mesure, brillant, bouleversant, émaillé d’anecdotes. 

C’est la transcription pour deux pianos par Dutilleux du Clair de lune de Debussy qui accompagne la pianiste alors que les pompiers l’emportent vers l’hôpital d’Aix. On joue sur les « partitions de Clara » qui a tout réglé. On laisse Bach, ce n’est plus possible, on reprend Sirènes de Debussy, sans les sirènes, la Romance du Concerto n° 2 de Rachmaninov… Isabelle Terjan déchiffre avec brio, les interprètes se surpassent, offrent la quintessence de leur art. 

Le huit mains final sera un six mains, l’inénarrable et jubilatoire Galop de Lavignac qui sera repris en bis. L’impression, dans ce couvent des Minimes où l’opéra se partage au village dans un esprit exceptionnel, que la résistance aux sidérations du présent passera par la volonté inébranlable de tous. 

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 30 juin au Couvent des Minimes, , Pourrières, dans le cadre de l’Opéra au Village.

Clara Kastler, victime d’un AVC, est à l’heure ou paraît cet article toujours hospitalisée, et n’a recouvert que partiellement sa mobilité

Art et soin, quelles hospitalités ?

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Vue de l'exposition © S.C.

Marseillaise depuis 1998, Lina Jabbour est née à Beyrouth et diplômée de l’école d’art de Bourges. Investissant l’espace, d’installations monumentales, son dessin se mue en trace et la trame en fil rouge d’une lecture sensible où les femmes ont été internées et « contenues ». Car les œuvres émergent de sa résidence au 3 bis f, sis au cœur du Centre Hospitalier Montperrin. Son travail, des séries de dessins et de peintures de 10 mètres de long, se nourrit de l’histoire du lieu, notamment l’emplacement des lits des patientes dont le sol est reproduit dans différentes formes. Les fantômes des patientes se muent en une forme légère et transparente de tarlatane, les cellules de contention sont également investies et le son de la grande calandre de la blanchisserie accompagne la visite. 

Montperrin, un lieu à mémoires multiples

Depuis 40 ans, c’est cette démarche articulant la création artistique au soin qui se déploie au 3 bis f, Centre d’art contemporain d’intérêt national. À l’heure où la création artistique comme la santé mentale interpellent sur leur condition d’exercice, cette démarche originale illustre une alternative ancrée dans la pratique innovante et l’engagement des acteurs. 

SAMIA CHABANI
Directrice de l’association Ancrages 

Le sol et son dièse
Jusqu’au 31 août
3 bis f, Aix-en-Provence

En Ardèche, de la musique servie sur un Plateau

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Photo d'archive festival Oh Plateau ! @seneryilmazaslan

Une grange, un lac, du vert et de la musique. C’est le généreux cocktail que présente une fois de plus le festival Oh Plateau !, du 26 au 28 juillet, toujours caché dans son Ardèche Verte autour de Saint-Agrève (07). Côté musique, le rendez-vous se distingue par sa programmation pointue – souvent à mi-chemin entre pop et électro – avec des artistes émergents, mis sur le devant de la scène par l’association Voilà Voilà à l’initiative du festival.

Quelques artistes à découvrir :

Abstraxion B2B Schön Paul : Ils étaient il y a quelques semaines au festival Encore Encore dans la Provence Verte, ils sont de retour dans l’Ardèche Verte, armés d’une sélection électro à coup sur emballante : EBM, italo-disco, techno, house…
Goldie B : Chanteuse, DJ, productrice, Goldie B est une valeur sûre de la scène marseillaise, surtout quand elle envoie ses sonorités UK bass, jungle, nu jazz et breakbeat.
Leoni Leoni : Pop évanescente, douce, mélodique et mélancolique, avec ses bizarreries accrocheuses, Leoni Leoni arrive à faire de la pop un genre d’avant-garde.
Pristine Pit : L’union de Charles Sinz (DJ, musicien, et co-organisateur du festival) et de Mila Necchella (DJ et productrice). Dans ce nouveau projet, tous deux face à face, ils s’emparent de leurs influences électro respectives, pour les renvoyer avec tact sur le dancefloor. 

Et aussi : Attention le tapis prend feu, Baby’s Berseck, Les Désanchanté·e·s, GBOI, Jazz Lambaux, Od Bongo, Permadanse, Sofia, DJ Startup, The Deadly Ruby aka Lisa More, Waralu, Caroline Peron… 

N.S.

Oh Plateau !
Du 26 au 28 juillet
Saint-Agrève (07)
ohplateau-festival.com

Coup dur pour le Jardin Sonore

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Queens of the Stone Age © Andres Neumann

Le Jardin Sonore ne commencera finalement pas le 10 juillet mais le 11, ont annoncé ce matin les organisateurs du festival vitrollais. La première soirée a été déprogrammée après que sa tête d’affiche, le groupe californien Queens of the Stone Age ait annulé sa venue. Selon le communiqué publié sur les réseaux sociaux du groupe, le leader Josh Homme est dans l’obligation de rentrer aux États-Unis pour une opération chirurgicale d’urgence et le groupe ne pourra donc pas performer jusqu’à la fin du mois.

Si le retrait de la tête d’affiche à la veille de l’évènement a provoqué l’annulation simple et nette de la première soirée, les trois suivantes devraient se dérouler comme prévue, avec la présence d’artistes comme Louise Attaque et Rodrigo y Gabriela, Pomme, ou encore Le 3e Œil. 

CHLOE MACAIRE 

Jardin Sonore 
Du 11 au 13 juillet 
Vitrolles

[Festival d’Avignon] Angélica Liddell aux frontières du tabou

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DÄMON d'Angélica Liddell en ouverture de la Cour d'honneur © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon Festival d’Avignon Texte, mise en scene, scenographie et costumes Angelica Liddell Lumiere Mark Van Denesse Son Antonio Navarro Assistanat a la mise en scene Borja Lopez Avec David Abad, Ahimsa, Beatriz Alvarez, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Elin Klinga, Angelica Liddell, Borja Lopez, Sindo Puche, Daniel Richard et la participation de figurants

Les premiers mots qu’Angélica Liddell prononce sur la scène de la Cour d’honneur de toute sa carrière ne sont d’elle, mais de critiques de médias français qu’elle cite nommément. Des attaques verbeuses auxquelles la performeuse espagnole répond par des insultes, plaçant de fait son art (voire sa personne) dans le champ de l’inattaquable. Si cela s’inscrit aisément dans la logique outrancière de Liddell, qui cite les Carnets de Bergman dans lesquels il témoigne du même rejet, il demeure paradoxal de décrédibiliser ainsi la critique dont le rôle est de participer au débat public sur l’art, dans une pièce qui porte autant à débat. 

Ses attaques se redirigent rapidement vers le public, « les gens » qu’elle « plaint » de manière générale, puis se muent en questions existentielles. Celles-ci, adressées toujours avec la même violence aux spectateurices, prennent pour prémisses les pires horreurs, démons et pulsions, et renvoient à de nombreux tabous. La violence de ce monologue introductif pourrait s’apparenter à du sadisme si elle n’était pas le point de départ de la longue réflexion sur l’obscène que constitue DÄMON.

Comme après une prophétie autoréalisatrice,  la pièce illustre ensuite, tableau après tableau, les différentes situations et pulsions qu’évoque Liddell dans ce brutal interrogatoire initial. Si les mots pouvaient être ignorés, leur traduction scénique ne l’est pas, et le public est bien obligé de se poser les questions formulées plus tôt. Peut-on accepter de voir des adultes nus à côté d’un enfant ? de voir des actes sexuels être performés, ou même simulés, toujours en présence de l’enfant, même si celui-ci, yeux et oreilles couverts, ne semble pas s’en rendre compte ? 

Dès lors deux autres questions apparaissent : celle de la fin et des moyens dans l’art, et celle de la nécessité du tabou. 

Sacrée Angélica 

Mettant à mal le principe de tabou, l’artiste enclenche un long processus de désacralisation de l’enfance et de la vieillesse, de la mort, du sexe, du culte et du lieu. C’est là que la décision d’avoir placé cette pièce dans la cour d’honneur prend tout son sens. 

Non seulement Liddell mobilise l’architecture de la Cour dans plusieurs tableaux, elle invite le public à réfléchir à l’aspect patrimonial du lieu, son caractère sacré et, prenant pour acquis que ses outrances – relatives vis-à-vis de ce qu’elle est capable de proposer – choque en ce lieu qui a pourtant vu mourir nombre de personnes. 

À la fin du spectacle plus rien n’est sacré, si ce n’est Ingmar Bergman, l’amour que Liddell lui porte, l’art et la joie, bien qu’à en croire l’avant-dernière phrase projetée sur le mur, l’artiste ne croie pas complètement en la possibilité de cette dernière.

CHLOÉ MACAIRE 

DÄMON
Jusqu’au 5 juillet 
Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon

[Festival d’Avignon] Dans le cercle avec Boris Charmatz

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CERCLES, Boris Charmatz, 2024 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Ils tournent comme un seul homme au centre d’un cercle blanc tracé sur la pelouse du stade de la Bagatelle d’Avignon. La synchronicité n’est pas parfaite, mais le cœur y est. Et en ces temps politiques sombres, la joie des participants de danser ensemble est contagieuse. CERCLES a été créé le 29 juin pour le Festival d’Avignon. Le pari du chorégraphe Boris Charmatz était un peu fou : réunir 200 personnes, danseurs professionnels de la compagnie du Tanztheater Wuppertal qu’il dirige, et des amateurs volontaires, pour réaliser sur place des danses circulaires.

Une recherche collective

Les spectateurs sont invités à participer à l’échauffement avec la troupe, à s’asseoir dans l’herbe au plus près des danseurs, à circuler autour d’eux. Pas de scène ou de gradins : Boris Charmatz aime nouer des relations horizontales entre danseurs et public. Ce dernier assiste aux séquences chorégraphiques qui s’élaborent en direct, le processus créatif est mis à nu. L’atelier mêle des moments de recherches tâtonnantes où chacun apporte sa contribution, et des temps de répétitions sur des mouvements de danse contemporaine déjà assimilés par la troupe qui s’est retrouvée dès le 26 juin pour travailler. La danse circulaire, pratiquée dans toutes les civilisations, serait le reflet de la société. Comment faire corps ensemble malgré les différences de conditions physiques, d’âge, de cultures, et à si grande échelle ? « Si les danseurs s’écartent, la chaîne se rompt. C’est une société fragile » affirme Boris Charmatz.

Danser à l’infini

Pendant près de deux heures, les danseurs réitèrent les mêmes mouvements chorégraphiques sur des musiques techno du groupe allemand Meute. La boucle à la fois temporelle et spatiale est hypnotique : les danses sont circulaires et reviennent toujours à leur point de départ. Le corps est mis à l’épreuve et repousse ses limites dans cette répétition infinie des mêmes gestes. Le rapport à la temporalité de Boris Charmatz est presque obsessionnel : comment faire durer le plus longtemps possible une danse, et pourquoi décider qu’elle devrait s’arrêter ? Son travail avec CERCLES embrasse le passé des danses traditionnelles, le travail au présent, et le futur d’une compagnie à dessiner. 

CONSTANCE STREBELLE

CERCLES a été donné du 29 juin au 1er juillet au stade de la Bagatelle, Avignon

[Festival d’Avignon] Les mères, l’État et la loi

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Hécube, pas Hécube, Tiago Rodrigues, 2024 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

La tragédie d’Euripide est un de ces grands textes antiques dont on ne sait trop ce qu’ils disent, sinon que la loi des dieux gouverne les mortels et impose quelques principes : l’accueil des étrangers, la protection des faibles et en particulier des hôtes, mais aussi les irréductibles supériorité des Grecs et infériorité des femmes. Ces principes, interrogés aujourd’hui, apparaissent à la fois comme étonnamment protecteurs et éminemment archaïques et violents. Car Hécube, reine troyenne dont les Grecs viennent de sacrifier la fille pour obtenir des vents favorables, demande justice non pour cette Polyxène mais pour son plus jeune fils tué lui aussi, mais par un Thrace. Les Dieux et les Grecs, qui ont sacrifié sa fille, lui viendront en aide pour venger son fils, en lui permettant d’aveugler le roi Thrace mais aussi d’assassiner ses deux enfants. Une « justice » qui a tout d’une vengeance, comme le fait remarquer Denis Podalydès, qui joue Agamemnon, mais aussi le juge de l’intrigue contemporaine. 

Car Hécube, pas Hécube n’est pas Hécube, mais un jeu autour des répétitions, par les Comédiens-Français, de la deuxième partie de la pièce, une fois la mort de Polyxène évacuée, concentrée sur la mort du fils et la vengeance. L’actrice qui joue Hécube est aussi mère d’un enfant autiste victime de maltraitance dans un centre d’accueil. Elsa Lepoivre, magnifique, se dédouble, portant la douleur des deux mères et leur commun besoin de réparation. 

Justice ou vengeance

Les analogies entre les deux histoires jettent un trouble sur les motivations des mères : Hécube est essentiellement vindicative mais la démarche de Nadia, la comédienne, n’est pas exempte de culpabilité et d’ambiguïté. Comment aime-t-on son enfant autiste qui refuse parfois les câlins, et dont on ne peut projeter l’avenir ? Que doit faire un État, ses lois, pour protéger les handicapés qui s’automutilent et ne comprennent ni les consignes ni les interdictions ? Qui est coupable, l’employé maltraitant ou l’État qui le recrute sans le former ni le contrôler ? 

Protection. C’est la leçon du théâtre antique qui aveugle les coupables, les rois de Thrace et les Œdipe, qui ont manqué de clairvoyance. Le secrétaire d’État qui n’a pas réagi aux alertes et signalements de maltraitance finira comme eux les yeux crevés, hurlant de douleur. Les rois et les États doivent protéger les faibles, ou tout perdre face à la douleur et aux aboiements des mères blessées.

Théâtre et humanité

La force de Tiago Rodrigues est de tisser tout cela peu à peu, par des analogies, une grande fluidité entre les scènes où la tragédie antique se déploie, Loïc Corbery faisant face avec panache et duplicité à la vengeance d’Hécube ; celles où Nadia face au juge, à l’avocate, parle avec une humanité sensible de son fils et de ses intérêts restreints d’autiste ; et celles où tous répètent Hécube.

Car c’est le théâtre qui fait lien, offert de l’intérieur par la troupe hors norme du Français. Les spectateurs invités à leur table, dans l’intimité de leurs répétitions, assistent à leur questionnement amusé sur le texte, son racisme et son sexisme ; sur la mise en scène, le décor, les costumes noirs ; sur le jeu, les scènes chorales mal réglées, la juste hauteur d’un cri, le ressenti réel d’une comédienne qui pleure une fiction. Une maîtrise du jeu, du lieu, du temps, du texte, du sens, magistrale. 

AGNÈS FRESCHEL

Hécube, pas Hécube est donné jusqu’au 16 juillet à la Carrière Boulbon

À noter
Spectacle diffusé en direct sur France 2 le 5 juillet

[Festival d’Avignon] L’héritage de Crombecque à l’honneur

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Alain Crombecque dans les rues d'Avignon sur son Solex © Rémi Caritey

Il était discret, taciturne.  Peu connaissent Alain Crombecque, hors les professionnels du théâtre. L’exposition inédite On ne fait jamais relâche, inaugurée pour l’ouverture du Festival à la Maison Jean Vilar, veut permettre au public de découvrir cet homme, d’abord directeur provisoire du Festival d’Automne de 1974 à 1977 avant d’être nommé directeur du Festival d’Avignon en 1985. Grâce à un important travail d’archives mené par sa femme Christine Crombecque et Antoine de Baecque, commissaire de l’exposition, le visiteur chemine à travers la vie de l’homme de théâtre, où profession et intimité s’entremêlent.

Dans l’intimité d’un ami des artistes

« On ne fait jamais relâche. Je vais au théâtre tous les soirs » témoigne Alain Crombecque dans un enregistrement. S’il a peu écrit et n’a jamais mis en scène, il a toujours gravité autour des artistes, et ce dès ses premières manifestations culturelles organisées à Lyon en tant qu’étudiant syndiqué de l’Unef et sa correspondance avec Jean Vilar en 1964. Les rencontres artistiques se muent très vite en amitié : avec les metteurs en scène Peter Brook, Klaus Michael Grüber, Tadeus Kantor, avec les plasticiens Ariane Messager et Christian Boltanski. C’est par ce biais qu’Alain Crombecque entre dans le monde du théâtre. Dans un parti pris intimiste, l’exposition présente plus de 320 documents personnels : photographies, correspondances, objets fétiches, souvenirs de voyage et programmes de théâtre, tous collectionnés et conservés par Alain Crombecque durant son existence. Soucieux de mettre en avant les artistes derrière les amis, De Baecque parsème l’exposition de leurs œuvres. Ici, une sculpture de Novarina, là une estampe de Miro, à quelques pas une photo de Nan Goldin ou d’Agnès Varda. Entre deux mots d’affection ou d’admiration, le visiteur peut découvrir et s’émouvoir du travail de ceux qui entouraient Crombecque et ont forgé avec lui son époque avignonnaise. 

Directeur visionnaire et singulier

Pour Alain Crombecque, il faut prendre des risques, monter « des projets qui n’ont d’existence et de sens qu’à Avignon », le théâtre ne peut être un produit de consommation. En 1985, pour sa première programmation en tant que directeur du Festival d’Avignon, il décide d’un nouveau lieu de représentation, la carrière Boulbon, et propose à Peter Brook de mettre en scène son Mahâbhârata, pièce mythologique de neuf heures qui marque par son ampleur. Suivront Le Soulier de Satin d’Antoine Vitez en 1988, et Hamlet de Patrice Chéreau qu’Alain Crombecque convainc de jouer dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Autant de projets illustrés au cours de l’exposition par des maquettes de décors et d’affiches et des extraits de pièces.

Intuitif et sensible, Alain Crombecque sait déceler le potentiel des pièces qui vont fonctionner et se fait passeur d’art. Il finit sa carrière en tant que directeur du Festival d’automne à Paris. Celui qui ne se déplaçait qu’en Solex a imprimé sa marque au Festival d’Avignon et laissé à ceux qui l’ont côtoyé le souvenir d’une « présence exceptionnelle ».

CONSTANCE STREBELLE

On ne fait jamais relâche 
Jusqu’au 21 juillet 
Maison Jean Vilar, Avignon

[Festival d’Avignon] S’aimer avant la fin

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La vie secrètes des vieux, Mohamed El Khatib, 2024 @ Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

« Si vous avez plus de 75 ans et des histoires d’amour, appelez-moi. » Une petite annonce du metteur en scène et dramaturge Mohamed El Khatib dans le journal et voilà sept « vieux » embarqués dans une aventure hors du commun, celle de porter à la scène leurs histoires amoureuses et sexuelles. L’idée du spectacle a émergé après la crise du Covid et le scandale déclenché par l’ouvrage Les Fossoyeurs du journaliste Victor Castanet qui a révélé la cruauté du fonctionnement des Ehpad, où sont abandonnés celles et ceux qui deviennent une charge. Difficile alors d’envisager qu’ils puissent encore tomber amoureux et faire l’amour. Aussi, une centaine d’entretiens a mené à un travail collectif, joué à la Chartreuse, où les récits intimes se font écho et réhabilitent une ancienne génération bien vivante.

Théâtre documentaire

Ils et elles ont entre 76 et 92 ans. Leurs prénoms n’ont pas été modifiés. Si Jean-Pierre, Martine, Annie, Chille, Jacqueline, Sally et Micheline, accompagnés de Yasmine – qui joue leur aide-soignante – ne portent parfois pas leurs propres récits, toutes les histoires passées sont vraies. Dans une salle de bal, une fontaine à eau et une collation sur une table en arrière-scène, une petite estrade et des chaises éparpillées sur lesquelles s’assoient les comédiens qui se déplacent, pour certains en déambulateur ou en fauteuil roulant. Chacun est libre d’aller et venir. Mohamed El Khatib intervient sur scène, guidant parfois son équipe. Il tient à rendre la vie artistique sans la transformer. De là, naît la beauté folle d’un théâtre éphémère : ces comédiens vivent peut-être leurs derniers instants de vie, mais « plutôt mourir sur scène que de finir en Ehpad ».

Avec ce spectacle, on rit beaucoup et on pleure tout autant. Il faut dire que les comédiens sont crus et bouleversants dans leurs souvenirs et leurs anecdotes. Leurs récits intimes sont le reflet de leur époque : empêchés en raison de leur religion, de l’homophobie et des préjugés d’une époque, ils ont longtemps tu leurs amours. Mais leurs désirs présents disent aussi de notre société, celle qui décrète que l’amour et le sexe ont un âge que la vieillesse a dépassé. Cette invisibilisation génère des tabous qui conduisent parfois au pire. L’histoire d’Anne de St-André, amoureuse de Jean-Claude qui s’est donnée la mort parce que la famille de ce dernier refusait leur relation, incarne une indifférence et une infantilisation pour les sentiments de nos aînés, que les proches et les institutions ne veulent pas comprendre. La pièce réhabilite les corps vieux dans leur fragilité et leur paradoxale vitalité. Et ça fait du bien.

CONSTANCE STREBELLE

La vie secrète des vieux
Jusqu’au 19 juillet
La Chartreuse, Villeneuve-lès-Avignon