vendredi 10 avril 2026
No menu items!
Plus d'infos cliquez ci-dessousspot_img
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 346

Objet cinématographique non identifié

0

Günter, la quarantaine, a été trouvé à 4 ans dans une forêt germanique. Si on excepte le fait qu’il n’a jamais été malade et n’a qu’un seul poumon, l’homme est assez insignifiant. Sa vie va devenir « signifiante » lorsqu’un inconnu croisé sur un pont lui glisse à l’oreille, un mot dans une langue inconnue. Voici le pitch de N°10, le dixième film du réalisateur-écrivain-metteur en scène-plasticien, néerlandais, Alex Van Warmerdam

Son protagoniste (Tom Dewispeleare)est comédien, répète une pièce mise en scène par Karl (Hans Kesting). Sa partenaire à la scène, Isabel (Aniek Pheifer) est dans la vie, l’épouse de Karl, et sa maîtresse. Les répétitions sont perturbées par Marius, (Pierre Bokma) dont la femme malade l’empêche d’apprendre son texte.

Collage surréaliste

N°10 est un vaudeville minimaliste doublé d’un polar qui bascule dans la science-fiction et la fable politique, un collage surréaliste transgenre, surprenant de bout en bout.

Du théâtre , on a les répétitions sur un plateau (c’est une des pièces d’Alex Van Warmerdam, Bienvenue dans la forêt qui est montée ici), des personnages-acteurs, des dialogues épurés, des plans structurés comme des décors, une stylisation qui ne s’embarrasse pas de vraisemblable. Du cinéma, les extérieurs, les paysages, la fluidité du mouvement, les filatures filées  comme une métaphore, le cadrage et le jeu des points de vue. Les scènes sont souvent enregistrées et le REC rouge, au bas de l’image, rappelle que ce qu’on voit est vu. Par qui ? Pourquoi ? Le personnage principal Günter est suivi et filmé par sa fille Lizzy (Frieda Barnhard), elle-même suivie et espionnée par de mystérieux sbires aux ordres d’ecclésiastiques prêts à tuer pour accomplir un projet dont on ne connaîtra la teneur qu’à la fin.  

Lorsque Karl ayant appris l’infidélité de sa femme, se venge de Günter en lui enlevant le rôle principal, il bouleverse la logique de sa pièce et, péremptoire, affirme à une comédienne qui demande quels seront leurs repères, qu’il n’y en a pas. Avec humour, le film suit cette même voie, plus noire que lactée, nous projetant dans un vaisseau spatial puis dans un espace intersidéral improbable, où flottent un archevêque fanatique et une statue de Jésus.

ELISE PADOVANI

Photo : Copyright ED Distribution

SORTIE: 30 Août 2023

À Gréoux, un bon bain de jazz

0
Anna Stevens © X-DR

La programmation du Gréoux Jazz Festival détonne dans le paysage régional. Ce sont des formations traditionnelles, d’un jazz qui fait simplement danser et chanter, reprend des standards et a le sens de la fête. La première soirée, le 13 septembre, sera endiablée. Anna Stevens Sextet et ses danseurs swing présentent un concert spectacle, avec démonstration virtuose de lindy hop, de booggie, de rock, et un répertoire de jazz des années 1930. Un big band de dancing et une chanteuse qui swingue à tout va ! 

Le lendemain L’Orchestre syncopatique, qui pratique le New Orleans dans l’Hérault, fera lui aussi un bond dans le temps jusqu’aux racines du jazz, et des parades dixies : trompette bouchée, clarinette, batterie légère et clavier sautillant, thème, solos et chorus, comme aux origines ! Et de jolies voix croisées sur des standards éprouvés. Jazz manouche le 15 : la Dorado Schmitt family reprend le répertoire de Django Reinhardt. Le père et ses fils, aux violon et guitare, accompagnés par la contrebasse de Gino Roman, font chanter les cordes, avec une belle délicatesse, une virtuosité impressionnante dans les solos, et une complicité… familiale !

Le 16, place à Nicole Rochelle. Ou plutôt à Billie Holliday. Cet hommage à la grande chanteuse de jazz puise dans ses années de jeunesse, et s’appuie sur le talent de la Hot Suger Band, piano, guitare, percussions et une section de vent (clarinette, trompette et saxo) très swing. La voix de Nicole Rochelle a le grain, les inflexions et tout le cool de Billie. Mimétique, mais pas tout à fait, transcendant les interprétations par un phrasé plus « hollidien » que nature. Gréoux Jazz festival se conclut avec Rhoda Scott. La vraie ! Et son Lady quartet : Anne Paceo à la batterie, Sophie Allour au sax ténor, Géraldine Laurent au sax alto, Julien Alour, seul homme de la formation, à la trompette. De sacré·e·s musicien·ne·s, à l’invention constante, qui construisent des univers en mouvement perpétuel, des harmonies inattendues et précieuses, que l’orgue hammond de Rhoda Scott vient compléter de ses nappes mystiques. 

Dîners jazz

Avant ces cinq jours de fête, le festival convie à des dîners en musique, au restaurant, avec des duos de musiciens tout aussi formidables. Les 4, 5 et 6 septembre, avec Patrick Ferney à la guitare et au chant et Karim Tobbi à la contrebasse, c’est le Bakélite duo qui revisitera les standards américains préférés des grands crooners. Dans trois restaurants différents, on peut aussi choisir son menu, traditionnel ou provençal. Jean François Bonnel (clarinette) et Auguste Caron (piano) prendront la suite les 7, 8 et 9 septembre, toujours dans un répertoire de jazz traditionnel des années 1930/40. Le dernier diner jazz sera plus chaloupé, avec le guitariste Émile Mélenchon, et la chanteuse Andrea Caparros, qui revisitent joliment le répertoire brésilien, mais aussi La Vie en rose… 

AGNES FRESCHEL

Gréoux Jazz Festival
Du 4 au 17 septembre
Divers lieux, Gréoux-les-Bains
greouxjazzfestival.com

Le cœur battant de la maternité

0
"Sages femmes"© Geko Films

Dès que Sofia (Khadija Kouyaté) et Louise (Héloïse Janjaud),deux amies,prennent leur poste à la maternité, elles sentent, et nous aussi, la tension qui règne dans le service. Une caméra nerveuse les suit, alors qu’elles reçoivent les instructions d’une autre sage-femme exténuée. Sofia veut travailler à la salle de naissance, pas s’occuper du travail de préparation à l’accouchement. Douce et efficace, elle prend des initiatives mais parfois manque d’assurance pour les cas difficiles ce qui lui vaudra d’être affectée à la préparation des accouchements, poste qu’elle refuse. Toutes sont sur les nerfs car le personnel est en sous effectif, il n’est pas rare que chacune se retrouve avec trois accouchements à assurer et quand il faut réanimer un bébé, quand le matériel pour les péridurales tombe en panne, quand une parturiente arrive sans aucun suivi médical, la salle de naissance, ressemble aux urgences. Quand une SDF qui vient d’accoucher se retrouve à la rue et que Valentin (Quentin Vernède), leur colocataire, l’accueille sans leur en parler, la tension monte entre Sofia qui comprend et Louise qui refuse. Et dans le service, le stress est permanent, la fatigue, extrême, poussant certaines à démissionner. « Je ne veux plus maltraiter les parents ! », pleure Bénédicte (Myriem Akheddiou) qui vient d’apporter le corps d’un bébé mort à ses parents abandonnés pendant cinq heures dans une chambre. Léa Fehner a su aussi ponctuer ce film nécessaire et politique de séquences drôles comme la garde de Noël où Valentin apporte un gâteau qu’il a décoré… d’une vulve en sucre ou celle où Louise parvient à chasser de la salle de naissance la mère de Réda (Tarik Kariouh) seul homme sage-femme du service : elle voulait prendre à tout prix les décisions à la place de Souad, sa fille qui allait accoucher.

Ecrit et tourné avec des comédiens sortant du conservatoire d’art dramatique de Paris qui ont construit leur personnage à partir des témoignages d’une dizaine de sages-femmes, Sages femmes est un film sous haute tension comme l’hôpital aujourd’hui. « Ce cœur battant de la maternité, je voulais qu’on puisse le sentir dans le film», explique Léa Fehner. C’est chose faite.

ANNIE GAVA

Aix en juin et à l’heure américaine

0
Concert de la Résidence de chant de l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence le 22 juin 2023 à l’Hôtel Maynier d’Oppède. Récital dans un programme musical d’Amérique du Nord : Samuel Barber, Leonard Bernstein, ou encore l’Allemand Kurt Weill.

C’est à un programme inhabituel que l’académie a convié son public d’habitués et de curieux. Pensé en écho à L’Opéra de Quat’Sous programmé au festival, avec pour point de jonction la musique de Kurt Weill en exil, le concert s’est finalement pensé comme un panorama de la musique lyrique moderne et contemporaine des États-Unis. L’absence des mezzo-sopranos Eugénie Joineau et Niamh O’Sullivan pour raisons de santé avait certes de quoi nous chagriner. Mais c’était oublier que le carré d’as féminin offrait déjà un nuancier très riche de sopranos en tous genres. La colorature Seonwoo Lee est peut-être davantage taillée pour le belcanto que pour ce répertoire-là, même si l’on aurait rêvé de l’entendre en Cunégonde. Elle livre cependant une Willow Song, extraite d’un opéra de Douglas Moore, de très bonne facture ; et une tout aussi mélancolique lecture des poèmes d’Emily Dickinson mis en musique par Copland. La très wagnérienne Hedvig Haugerud enveloppe ses morceaux choisis de Samuel Barber et de Ned Rorem de sa belle voix sombrée. Plus légère mais non moins solide, Sandra Hamaoui s’impose avec grâce sur les extraits de Susannah et Our Town. Amanda Batista se révèle particulièrement émouvante sur l’adieu de Beth à Jo, extrait du Little Women de Mark Adamo. Anthony León s’approprie avec pudeur et une belle musicalité le répertoire mélodique de John Musto et Florence Price. Plus théâtraux, le baryton Andres Cascante et la basse d’airain Mark Kurmanbayev déploient de beaux ambitus, et pour le second un goût consommé pour le comique de Bernstein et de Fiddler on the roof, qui lui permettent d’outrer son accent russe. Mais le ténor Jonah Hoskins est sans nul doute celui auquel le répertoire réussit le plus : le Being Alive extrait de Company, chef-d’œuvre de Stephen Sondheim, laisse l’assemblée encore tremblotante. 

SUZANNE CANESSA

Concert donné le 22 juin à l’Hôtel Maynier d’Oppède, dans le cadre d’Aix en juin, à Aix-en-Provence

Les Solitudes plurielles de Paolo Giordano

0

Voilà désormais quinze ans que Paolo Giordano s’est imposé sur la scène littéraire internationale avec le best-seller La Solitude des nombres premiers. Alors primo-romancier, le jeune turinois se voyait récompensé du Prix Strega, soit l’équivalent italien du prix Goncourt, dont il demeure à ce jour le plus jeune lauréat puisqu’il n’était alors âgé que de vingt-huit ans. Si La Solitude des nombres premiers avait alors tant séduit, au-delà de ses indéniables et nombreuses qualités littéraires qui ont donné lieu depuis à trois autres romans, c’était également pour sa capacité à saisir l’air du temps, et à conjuguer au tournant du millénaire littérature et sciences. L’histoire d’amour qui unissait ces deux êtres singuliers de leurs traumas infantiles à l’âge adulte filait la jolie métaphore de chiffres trop proches pour pouvoir s’unir ou du moins se rencontrer ; elle exposait également le monde de la recherche scientifique, ses modalités et principes, dans tout ce qu’il pouvait avoir de romanesque.

Jours de panique

C’est de nouveau par le prisme des sciences, dont Giordano, également docteur en physique, sait parler sans jamais alourdir le discours, que Tasmania aborde le monde d’aujourd’hui et son parfum de déchéance. Des attentats de 2015 à la veille de l’épidémie de COVID-19, l’auteur scrute la fin du monde attendu et la possibilité d’un renouveau tout autre. Le narrateur Paolo, journaliste et romancier, peine ainsi d’autant plus à répondre aux questions urgentes que lui posent, entre autres, la crise climatique, que celles de sa crise conjugale l’accaparent davantage qu’il ne le souhaiterait. Le portrait émouvant de sa compagne Lorenza se teinte du pessimisme que Paolo nourrit à l’encontre du monde, mais aussi des espoirs contrariés de Novelli, qui partage avec Giordano le métier de climatologue spécialiste des nuages. Ou encore des aspirations par Karol, prêtre songeant à renoncer à sa foi pour vivre un amour interdit. La peur face au terrorisme, face à l’effondrement dont Giordano esquissait les contours dans son essai Contagions, paru en pleine épidémie, entrave la quête pourtant nécessaire d’un idéal, cet eldorado qui pourrait être l’île de Tasmanie. Mais qui semble, plus que jamais, hors de portée. 

Suzanne Canessa

Paolo Giordano, Tasmania, traduit de l’italien par Nathalie Bauer. 
Éditions le Bruit du monde, 23 €

Retour de flamme

0

On en attendait beaucoup de Chloé Delaume après le doublé gagnant de Mes bien chères sœurs et Le cœur synthétique. Le premier des deux ouvrages, paru en 2019, s’appropriait avec une joie et un humour si singuliers la forme de l’essai et du renouveau de la pensée féministe. Le second opérait un virage vers le roman « normal », et plus précisément vers son pendant sentimental – « l’histoire d’une fleur bleue qu’on trempe dans de l’acide » – qui aura valu à l’autrice le Prix Médicis en 2020. Pauvre folle marque un retour de Chloé Delaume vers l’autofiction, genre dont elle a toujours su explorer la multiplicité des possibles. Ainsi que la réapparition d’un alter ego familier : Clotilde Mélisse, « double fantasmé » aperçu entre autres dans Certainement pas et Au commencement était l’adverbe, de nouveau prise entre plusieurs feux et couches de récits. Ici, entre l’histoire vécue et l’histoire en cours d’écriture. L’Adélaïde d’Un cœur synthétique s’interrogeait déjà avec inquiétude sur la possibilité de l’amour à l’aube de la cinquantaine ; Clotilde sait bien, quant à elle, que la passion à peine ravivée qu’elle voue à Guillaume est sans issue. L’objet de son affection, homosexuel et heureux en ménage, ne saura de nouveau répondre à ses élans qu’en clairières et falaises : lieux imaginaires d’un amour poétique se nourrissant de son propre inassouvissement. Ce segment, condamné d’avance, est inévitablement et certainement délibérément le moins stimulant et le moins enthousiasmant de Pauvre Folle. Il s’accompagne fort heureusement d’envolées bien plus inspirées, à l’humour comme toujours ravageur. La Petite typologie du mâle hétérosexuel post #MeToo se réhaussant du ton gentiment transgressif de Mes bien chères sœurs vaut notamment à elle seule le détour. Mais c’est comme toujours avant tout par le style que Chloé Delaume séduit, et dans sa capacité à ouvrir, sous les traits d’esprit bien sentis, des béances de douleur et de désolation. On retrouve comme toujours, en filigrane, la mère disparue, tuée par le père sous les yeux d’une Clotilde à peine âgée de neuf ans. Les années de prostitution, facilitées par les capacités de dissociation de Clotilde, qui « habitait très peu son corps » ; les pensées suicidaires, omniprésentes. Et pourtant, on rit, une fois de plus, de bon cœur : 

SUZANNE CANESSA


Chloé Delaume, Pauvre Folle, éditions du Seuil, 19,50€

Sur le ring de Tokyo

0
La beauté du geste © KEIKO ME WO SUMASETE PRODUCTION COMMITTEE & COMME DES CINÉMAS

« Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé ne saurait être que fortuite » : La Beauté du geste de Sho Miyake, bien que son scénario soit tiré de l’autobiographie de la boxeuse Keiko Ogasawara, se donne au générique comme une fiction. Et, quoique se déroulant en grande partie dans le huis clos d’un club, le film ne se revendiquera pas non plus comme un film sur la boxe. Pas d’héroïsation hollywoodienne. Pas de punch final avec sang et larmes. Le sujet en est à la fois plus particulier et plus universel. Le récit d’un parcours personnel, d’un apprentissage, d’un choix et de la perte qui s’y associe.

Keiko, magistralement interprétée par Yukino Kishii, souffre d’une perte auditive neuro sensorielle. Elle vit dans les faubourgs de Tokyo. Et, même si elle ne peut entendre ni le gong, ni l’arbitre, ni les conseils de ses coaches, elle vient d’obtenir le statut de boxeuse professionnelle. Soutenue par le directeur de son club, interprété par Tomokazu Miura, en dépit du machisme latent des adhérents, des réticences de sa mère, la jeune femme isolée par son handicap, s’entraîne avec acharnement après sa journée de femme de ménage dans un hôtel de luxe. Mais après le dernier combat, le désir de se battre n’est plus là. Le sens de cette lutte devient flou. Le directeur vieillissant est malade. Le club perd ses membres et va fermer. La pandémie a masqué les visages rendant difficiles les communications pour ceux qui lisent sur les lèvres.

Dans le mouvement

Sur le fond urbain tokyoïte où pulse un flux routier et ferroviaire incessant, dans l’alternance des jours et des nuits, avec un subtil sens du cadre, le réalisateur filme la routine de Seiko dans son espace familier et restreint : nombre de kilomètres courus, d’enchaînements sur le ring, durée des diverses activités, le tout scrupuleusement consigné dans le journal intime de la jeune sportive. Les cordes des appareils de musculation grincent, les pieds martèlent le sol, les poings s’écrasent sur le cuir des punching-ball, les coaches crient leurs consignes, les athlètes ahanent, la rumeur de la ville enfle : toute cette bruyante partition vient mourir sur la surdité de la silencieuse protagoniste, l’isole, la surligne. Dans la tension du tournage en 16 mm, La Beauté du geste, retrouve la force visuelle du cinéma muet, dont il s’inspire et l’esprit camusien du Mythe de Sisyphe. Le « geste » du titre, serait-il celui si joliment chorégraphié de la boxeuse ? Celui plus abstrait de son renoncement à la gloire du combat ? Ou ne serait-il pas plutôt celui purement cinématographique qui capte avec précision, le mouvement des corps et des âmes ?

ÉLISE PADOVANI

La beauté du geste, de Sho Miyake
En salles le 30 août
Film sélectionné à la Berlinale 2022, section Encounters.

La Roque d’Anthéron, dernier concert et bilan

0
Abdel Rahman el Bacha © Valentine Chauvin 2023

Pour la dernière soirée, Abdel Rahman El Bacha interprétait sous la conque acoustique les ultimes mesures d’un mois de découvertes et d’enchantements. Une première partie était dédiée à Robert Schumann, florilège des Feuilles multicolores, courts médaillons polychromes auxquels répondait une version particulièrement heureuse des Kreisleriana, inspirée d’un personnage d’Hoffmann : Kreisler est un étrange maitre de chapelle que l’odeur des œillets perturbe au point de le faire délirer. Capable de s’acheter un vêtement en couleur do dièse mineur doté d’un col en mi majeur, il cherche à se suicider avec une quinte… 

Le piano d’Abdel Rahman El Bacha épouse les contrastes et la folie contagieuse des Kreisleriana. L’élégance du jeu, comme détachée, laisse la musique prendre toute son ampleur. 

Toujours sur le temps, la lecture fine des partitions livre l’essence même des intentions des compositeurs. Les deux Nocturnes opus 32 en si majeur puis la bémol majeur de Chopin plongent dans un clair-obscur rembranesque avant l’exécution de la Sonate n° 3 en si mineur, œuvre de la maturité composée à Nohant auprès de George Sand. Le climat changeant de cette pièce multiplie les motifs, en un style large qui s’enivre d’harmoniques et de traits brillants. À l’ampleur de l’Allegro maestoso répond la légèreté aérienne du Scherzo ; puis le caractère hypnotique du Largo avec sa rêverie empreinte de passion prépare à l’enthousiasme jubilatoire du Finale

Généreux, l’interprète offrait en bis deux de ses propres compositions, extraites de ses Dix pièces romantiques, un Hommage à Schumann très lyrique et le tableautin Papillons. Enfin, c’est la musique de Chopin qui dessina les orbes sonores finales avec un somptueux Impromptu n° 4 en ut dièse mineur op. 66 « Fantaisie-Impromptu »

Des chiffres

Le nouveau président du Festival, Jean-Louis Blanc, donnait les chiffres de cette belle édition : 132 propositions artistiques dont 53 gratuites, 498 artistes invités, 11 scènes, 12 jeunes musiciens invités en résidence, 65000 entrées dont 55% issues de la région Paca. Bref, le niveau des meilleures années est retrouvé. René Martin, son directeur artistique, promet de nouvelles surprises pour 2024… 

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 20 août dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron 

Le festival de Salon-de-Provence fait tinter les orgues aixoises

0
© X-D.R.

Inaugurées en grande pompe en 2015, les grandes orgues de l’auditorium Campra disposant de quelques 2000 tuyaux ont cependant vite cessé de fonctionner pour cause de panne. À peine restaurées, elles ne pouvaient rêver mieux qu’Olivier Latry et Shin Young Lee pour célébrer leur résurrection. Il faut dire que l’organiste titulaire de Notre-Dame de Paris et la concertiste sud-coréenne ont la virtuosité nécessaire pour s’attaquer à des œuvres sollicitant l’instrument sous toutes ses coutures. La 5ème Symphonie de Charles-Marie Widor et son Allegro Vivace n’ont aucun secret pour Olivier Latry : ses variations requièrent une dextérité et une technicité sans faille, mais également une succession de jeux, d’accouplements et de changements continus de nuances via la pédale d’expression qui rappellent la versatilité de l’instrument, conçu alors pour convoquer la puissance d’un orchestre. Le spectre de Bach et de l’héritage germanique est également convoqué par Shin Young Lee sur l’imposante Introduction et passacaille en ré mineur de Max Reger, qui pousse l’art du contrepoint jusque dans ses retranchements, tout en lui adjoignant des couleurs expressionnistes. De belles prouesses solistes qui se révèlent cependant moins émouvantes que les duos choisis sur le volet. Outre le très beau Concerto brandebourgeois n°2 de Bach transcrit pour quatre mains (et quatre pieds !) par Max Reger, interprété à la perfection par le couple, on (re)découvre avec bonheur, entre autres, le sublime Concerto en ré mineur de Marcello entonné avec générosité et finesse par l’hautboïste François Meyer, ou encore les Trois Mouvements de l’immense Jehan Alain sublimés par la flûte d’Emmanuel Pahud. De quoi se souvenir que l’orgue n’est pas l’instrument solitaire qu’on a souvent voulu dépeindre : la Fantaisie en Fa mineur de Krebs en atteste dès le XVIIIème siècle ! Et l’Hymne de Joseph Jongen, entonné par Olivier Latry et Éric le Sage au piano, rappelle que l’instrument peut, selon les jeux et couleurs, se jumeler y compris avec ses frères (pas si) ennemis.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été le 28 juillet au Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence

L’art de l’empreinte

0

Comme souvent, tout part d’une œuvre, d’une pièce sur laquelle se sont rencontrés deux artistes. Pour Pascal Rogé et Barbara Binet, couple de pianistes à la complicité contagieuse, il s’est agi des Souvenirs de Samuel Barber, dont le Pas de deux ouvre le disque. 

Le compositeur américain, dont le célébrissime Adagio constitue un des opus les plus écoutés du répertoire, avait initialement composé cette pièce tendre et mélancolique pour orchestre, avant de la transcrire pour quatre mains. L’interprétation du duo tire le meilleur de la simplicité mélodique et de ses harmonies mineures évoquant, entre autres, le romantisme viennois. 

Douce étrangeté

Mais aussi une mélancolie et un lyrisme sans frontières temporelles ou géographiques, unissant cette polyphonie faite d’écho aux pages tout aussi mélancoliques d’Emmanuel Chabrier ou d’Edvard Grieg. La sélection, intelligente et sensible, est d’autant plus admirable qu’elle met à l’honneur des œuvres formidables et pourtant peu ou trop rarement jouées. Dont la Sonate pour quatre mains de Poulenc, dont on entendra la très belle Rustique qui évoque, dans son éclat, les Contes de ma Mère l’Oye et son inimitable et glorieux final. Ce jardin féérique que Ravel souhaitait « lent et grave », et qui se nimbe ici d’une véritable poésie. Ou encore la valse extraite des Deux valses pour deux pianos de Germaine Tailleferre, au tempo de danse tout aussi élégant mais aux couleurs modales d’une douce étrangeté. 

En soliste, Pascal Rogé s’attelle également avec finesse aux pages de Lili Boulanger – Cortège – ou à Cécile Chaminade – Automne, exigeante étude de concert. Ainsi qu’à un Scarlatti débarrassé d’oripeaux baroquisants, ou à d’ambitieuses pages de Rachmaninoff ou de Scriabine, qu’il maîtrise à la perfection. 

Mais c’est malgré tout dans ses embarquées duellistes que l’opus se révèle le plus émouvant. La Suite Dolly de Fauré siège également parmi les pièces maîtresses de ce disque : sa Tendresse en étant, évidemment, le morceau le plus seyant pour les deux interprètes. En conclusion du disque, le Two Step extrait de Barber ouvre vers un facétieux horizon de vélocité.

SUZANNE CANESSA

Souvenirs de Pascal Rogé et Barbara Binet 
Halidon