samedi 21 février 2026
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Tous Les Printemps du Monde

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Gashca Orkestar © TheatreDuLezard

On ne présente plus Le Chantier, le centre de création dédié aux nouvelles musiques traditionnelles et musiques dites du monde, situé à Correns, premier village bio de France, dans cette partie centrale du Var que l’on nomme Provence verte. On ne présente pas davantage Les Printemps du Monde, anciennement Joutes musicales, son festival « vitrine » qui donne à voir, entendre et comprendre non seulement les actions menées localement tout au long de l’année mais également le pouls du monde à travers ses artistes, musicien·nes, poètes, danseur·euses… Et leur soif de rencontres, de croisements culturels, leurs messages de résistance et d’espoir, de nous permettre de porter un regard apaisant et apaisé sur la planète. Cette 28e édition ne fait pas exception, levant le voile sur des projets qui nous mèneront des pays d’Oc aux rives du Nil, du Brésil aux Balkans, de la Perse à l’Irlande, des tavernes grecques aux pistes de danse africaine…

Voyages musicaux

Commençons par ce qui pourrait faire figure de tête d’affiche, Les Égarés, ou la réunion de quatre pointures musicales qui transcendent les esthétiques (27 mai). À l’initiative de cette aventure, Vincent Ségal, improvisateur réputé pour son appétence pour les collaborations. Le violoncelliste a formé un quatuor lumineux en invitant son complice depuis plusieurs années, le joueur de kora malien Ballaké Cissoko, le saxophoniste Émilien Parisien et l’accordéoniste star Vincent Peirani, les deux derniers partageant eux aussi de nombreuses scènes jazz. Une conversation libérée des genres, dont le cours varie au gré des cordes et du vent. En prélude puis en épilogue, la chanteuse percussionniste Leila Négrau nous entraîne sur les rythmes de l’océan Indien. D’abord avec Ek marmaille, une création sous influence du maloya issue d’ateliers avec cent élèves des écoles de Garéoult et Tourves. En dernière partie de soirée, elle offre la primeur de son nouveau répertoire, façonné par un séjour à La Réunion.  

Ils sont également quatre et portent un patronyme enchanteur : le Quartet Chemirani (28 mai) présente Hâl, le voyage amoureux. Keyvan (zarb, percussions, santur), Bijan (zarb, percussions, luth saz) et Maryam Chemirani (chant), rejoints par Sylvain Barou (flûtes celtiques, bansouri, duduk, neyanban), offrent un programme à la croisée des musiques iraniennes, indiennes et irlandaises sur des poèmes chantés en anglais et persan. Changement de continent avec une incursion parmi les musiques populaires brésiliennes à travers un hommage aux grands compositeurs de ce pays orchestré par Cristiano Nascimento et Wim Welker (27 mai). La libération des corps viendra compléter celle de l’esprit avec deux bals. Le premier aux accents occitans avec Castanha é Vinovèl (26 mai, La Fraternelle), le second sous la houlette de Jocelyn Balu & Borumba pour transpirer au rythme de la rumba congolaise (28 mai). Trobar, tarab, taraf et rebetiko viennent étoffer le programme. Et quel programme !

LUDOVIC TOMAS

Les Printemps du Monde
Du 26 au 28 mai
Divers lieux, Correns
le-chantier.com

Jazz in Arles tisse le monde

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Pour trois soirées l’exposition Combas et Parant cède sa place au jazz, avant de quitter définitivement les murs pour les récitals classiques et les lectures de juin. Comédiens, musiciens et plasticiens se succèdent dans cette chapelle exceptionnelle qui jouxte les éditions Actes Sud. Un lieu où l’histoire immémoriale arlésienne s’adoucit d’intimité, et d’une très belle acoustique. 

Le jeudi 25 mai, après un set du Néo Clerc Trio (accordéon, contrebasse, batterie), place au duo Mathilde & Salomon, pour un répertoire qui mêle des chansons des années 1970 des rives sud et orientales de la Méditerranée. Chansons d’amour, chansons politiques, de libération. Le piano lancinant d’Alexandre Saada (piano) les mélismes et orientalismes susurrés de Clotilde Rullaud (voix) tissent un jazz oriental très contemporain, et très personnel… 

Carnet de notes

Le vendredi 26 mai : Tissé, c’est le titre de l’album de Marion Rampal. L’art de la chanteuse, un des très grands talents jazz de notre région, repose depuis le début de sa carrière sur sa voix grave qui sait monter, et des métissages assumés, cajun, africains, méditerranéens. Elle chante en français, accompagnée au millimètre attentif par son trio (guitare, contrebasse, percussions), des chansons personnelles qui semblent ouvrir les parties du monde. 

Le samedi 27 mai : Yaron Herman tisse lui ses idées musicales. Le pianiste compositeur star s’adonne à l’improvisation comme on respire : il suffit de le mettre au piano semble-t-il, et toutes les « petites idées » qu’il a notées et développées dans son carnet ou au bout de ses doigts prennent vie, contraste, souffle. Souvent émouvantes, parfois un peu ennuyeuses, ses longues plages improvisées sont clairement étonnantes… et toujours inédites !

AGNÈS FRESCHEL

Jazz in Arles
Du 25 au 27 mai
Chapelle du Méjan, Arles
lemejan.com

Échappée pianistique au Conservatoire Darius Milhaud

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© X-D.R.

Donné dès la fin du mois de juillet depuis de nombreuses années, le festival des Nuits Pianistiques propose désormais également des temps forts en dehors de sa faste période, accompagné, chose saluable, d’échanges avec le public. Le bord de scène donné après le concert a permis notamment à de jeunes concertistes et possibles recrues d’échanger autour du concert, des œuvres choisies, et de maintes autres questions liées au métier et surtout à l’instrument. Après Mathis Catignol en décembre dernier et une soirée de musique de chambre en mars, c’est finalement le fondateur du festival Michel Bourdoncle qui s’est attelé à l’exercice, avec un programme particulièrement ambitieux, dont il a su faire entendre les différentes facettes avec aisance et générosité. Les morceaux de bravoure techniques s’y enchaînaient : la très casse-gueule Vallée d’Obermann de Franz Liszt, pleine de désespoir et chantante sur la moindre de ses échappées thématiques. L’échevelée version pour piano solo de la Rhapsodie in Blue de Gershwin, dansante et enjouée à souhait. La poésie des Intermezzi opus 118 de Brahms, la mélancolie des Nocturnes de Chopin choisis sur le volet, l’étrangeté et la densité de la Sonate n°7 de Prokofiev … Rien ne fut laissé au hasard, jusqu’au choix d’intentions et d’intensités jumelles sur les pages, plus impressionnistes, et modales, de Debussy, Déodat de Séverac ou encore du Yan quan san die écrit par un compositeur anonyme chinois. De quoi se souvenir que le musicien, programmateur chevronné, pédagogue à l’initiative de nombreuses masterclasses, demeure un concertiste hors pair. Et attendre de pied ferme l’alléchante programmation estivale qui s’annonce !

SUZANNE CANESSA

Concert donné le 5 mai, au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence

Avec les Voyageurs

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Magorzata Mirga-Tas, Out of Egypt, Pologne 2021. Textiles 230 x 277cm, inv. 2021241. Mucem © Marianne Kuhn/Mucem

Barvalo : en langue romani, le mot signifie « riche ». Matériellement, certes, mais aussi culturellement, voire spirituellement. Il prend également le sens de « fier » dans de nombreux dialectes romanis contemporains, d’après le comité d’experts de la nouvelle exposition du Mucem. Et c’est exactement le sentiment qu’éprouve le visiteur, lorsqu’il émerge, légèrement ébouriffé, de ce parcours empreint d’une vitalité détonante. Deux cents œuvres et documents, issus des fonds du musée, étoffés par une recherche-collecte conséquente, complétés par les prêts de nombreuses institutions à travers l’Europe, cela ne s’avale pas en trois-quarts d’heure. Prévoyez une demi-journée pour rendre honneur au fruit du travail, sept ans durant, de ses concepteurs.

Pas de représentation sans représentés

Dans le sillage de l’exposition VIH/Sida, qui avait marqué les esprits en 2021, la méthode muséale s’est faite collaborative, faisant appel à la participation des personnes concernées. « Trop souvent, ceux qui étaient représentés étaient exclus du processus de représentation, explique Jonah Steinberg, co-commissaire de Barvalo avec Julia Ferloni et Anna Mirga-Kruszelnicka. On a voulu réparer cela. » C’est ainsi que le processus de création a été développé avec l’Eriac (European institute for arts and culture), organisation transnationale œuvrant pour la reconnaissance de la culture et des arts romanis. Une équipe de 19 femmes et hommes, Roms, Sinti, Manouches, Gitans ou Voyageurs ont contribué à l’entreprise.
Et le résultat est là. La scénographie est faite pour impliquer émotionnellement le public, invité à suivre quatre « guides », vraies personnes issues de communautés romanis, dont le propos filmé ponctue le parcours. Il s’agit de faire éprouver la force nécessaire pour faire face aux stéréotypes pesant sur les gens du voyage depuis leur arrivée sur le continent européen, après avoir quitté l’Inde, il y a plus de sept siècles. Dès l’entrée, un bel arbre réalisé par une plasticienne, Marina Rosselle, symbolise ce qui unit les différentes populations romanis, de l’Atlantique à la mer Noire : leur langue. Des racines communes jusqu’à un bourgeonnement contemporain éclatant, représenté par les mots de la poétesse Papusza (1908-1987) inscrits sur ses feuilles.
Le choix des œuvres met en évidence la fascination/répulsion dont le mode de vie nomade a fait l’objet dans les pays de culture sédentaire où les roulottes des « Bohémiens » circulaient. D’une petite estampe sur papier, L’Oriental et sa femme, signée Albrecht Dürer en 1496, au détournement, par l’étoile montante de l’art contemporain Małgorzata Mirga-Tas, de celles d’un peintre et graveur français, Jacques Callot (1592-1635), empreintes de stéréotypes. Son patchwork monumental, Out of Egypt, a été acquis à raison par le Mucem : cousu à partir de tissus récupérés auprès de familles Roms, il représente en féérie le cliché du peuple voyageur, trop souvent dépeint comme voleur de poules ou d’enfants.

Retourner les préjugés

L’humour est un moyen efficace de se révolter contre l’ostracisme, mais il est rare que les cimaises lui fassent une place importante. Ce n’est pas le cas de Barvalo : l’un des clous de l’exposition est le Musée du Gadjo conçu spécifiquement par Gabi Jimenez. Une pièce dédiée à l’évolution de l’ « Homo Gadjo », des origines à nos jours, calquée sur les préjugés des musées d’ethnographie du XXe siècle, en les renversant. On y trouve par exemple des boules de pétanques préhistoriques, une figurine de Rahan (blond, bien-sûr), et l’on y apprend que vers 7 520 avant notre ère, il se sédentarise, substitue l’échange monétaire au troc, pour acquérir des biens (nourriture, armes, partenaires sexuels, territoires…), devenant ainsi radin, misogyne et capitaliste.
Indéniablement, la grande réussite du propos, à mettre au crédit d’un musée de société tel que le Mucem, est l’accent mis sur l’histoire. Les peuples romanis ont subi siècle après siècle des persécutions, qui ont culminé avec l’Holocauste. Samudaripen, le « meurtre de tous » commis par les nazis, entraîna la disparition quasi-totale des communautés dans certains pays sous leur coupe. Une carte pointe les camps d’extermination (un demi-million de disparus, selon les estimations des historiens) et la trentaine de camps d’internement de gens du voyage disséminés sur le seul territoire français. Leur engagement dans la Résistance est souligné, à travers notamment le récit de Sylvie Debart, dont le grand-père s’engagea. Une capacité de contestation face à l’oppresseur qui se poursuit aujourd’hui : en témoigne une grande banderole rouge, réalisée par des femmes vivant sur une aire d’accueil insalubre, exposée aux pires pollutions industrielles, comme c’est bien trop souvent le cas : « On bouffe de la poussière, nos poumons sont du béton ».
Pour prolonger et approfondir l’effet de la visite, le catalogue de l’exposition est à recommander. Bilingue français / romani, il explicite chaque angle de ce travail collectif, sa méthodologie, met en lumière le détail des œuvres, et permet d’emporter chez soi un peu de Barvalo.

GAËLLE CLOAREC

Barvalo
Jusqu’au 4 septembre
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org
À lire
Barvalo Roms, Sinti, Gitans, Manouches, Voyageurs...
Coordonné par Françoise Dallemagne, Julia Ferloni, Alina Maggiore, Anna Mirga-Kruszelnicka, Jonah Steinberg
Éditions Mucem/Anamosa, 35 €

Le Calms à la rescousse

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SOS Mediterranee / Medescins sans frontieres; Search and Rescue Operation mediterranean sea offshore the libyan coast; MV Aquarius; January 2018;

Il aura fallu un certain temps pour que germe le projet Sans frontières fixes. Élaboré à un partir du recueil de poèmes de Jean-Pierre Siméon, destiné au jeune public, la pièce composée par le marseillais Lionel Ginoux visait elle aussi cette « clarté précieuse, sans fard »qui a tant touché Mikhael Piccone. Dès les débuts de son association, à forte ambition humanitaire, monter ce cycle de mélodies demeure une de ses préoccupations principales. Motivation qui se heurte à des restrictions repoussant le projet. Celui-ci « demeure, malheureusement plus que jamais, d’une terrible actualité. La thématique de l’exil est au cœur des préoccupations du Calms, que nous avions fondé suite aux effondrements de la rue d’Aubagne. Lorsque nous nous y sommes intéressés de plus près, contacter SOS Méditerranée semblait aller de soi : cette association marseillaise, qui sauve tant de vies, était à mon sens indispensable pour créer un spectacle autour de ce cycle de mélodies. Ce spectacle pouvait, grâce à cette association, parler de façon juste et documentée non seulement des personnes qui traversent la Méditerranée, mais aussi de celles qui vont à leur secours et les recueillent. » 

Poésie, musique et danse

Les récits récoltés à bord de ces bateaux ont nourri la dramaturgie de ce spectacle, pensé par le baryton. S’alterneront sur scène les textes recueillis, interprétés par le comédien Corentin Cuvelier, et les poésies mises en musique par Lionel Ginoux et chantées par Mikhael Piccone. Ce dialogue entre les arts s’enrichira par ailleurs des chorégraphies conçues par David Llari sur les musiques composées par Lionel Ginoux pour la pianiste Marion Liotard et la violoncelliste Marine Rodallec.« C’est un spectacle hybride entre chant, danse, musique instrumentale… Mais aussi du point de vue de la parole, qui sera à la fois littéraire, poétique, mais aussi portée par la force brute du témoignage. La danse est souvent là pour prendre le relais quand le récit devient trop dur. »Les danseurs sollicités sont « tous, de près ou de loin, concernés par cette histoire douloureuse de migration contrainte. Thomas Barbarisi, Mélanie Ramirez, Samy Mendy… et surtout Doumbouya Talaouri, que nous avons rencontré via la Cimade. Il était important, pour nous, de leur donner la parole. » 

SUZANNE CANESSA

Sans frontières fixes
26 mai 
Théâtre Toursky, Marseille

« Faire tomber la littérature de son piédestal »

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Nadia Champesme et Fabienne Pavia ©Frédéric Lecloux

Zébuline. Nadia Champesme et Fabienne Pavia, vous êtes à la tête de ce grand rendez-vous. Quel a été votre parcours ?

Nadia Champesme. Formée dans les métiers du livre, j’ai ouvert ma librairie Histoire de l’oeil en 2005.

Fabienne Pavia. Je suis autodidacte. J’ai créé les Éditions Le bec en l’air en 1999 à Manosque, en même temps que naissaient les Correspondances. Très vite, on a publié des livres sur la photographie, en rapport avec des textes. Cela est en rapport avec ce que l’on fait dans le festival, ce côté hybride et mélangé auquel on tient. 

Comment est née votre collaboration ?

F.P. Il se trouve que la Ville de Marseille a mis en place un audit pour analyser la triste situation du livre à Marseille, les initiatives précédentes n’ayant pas vraiment réussi. Notre projet a été accepté.

Quelles formes a pris ce projet ?

F.P : Il fallait mettre en place une vraie politique du livre et non seulement un événement annuel, structurer les bibliothèques, les centres sociaux. Pour cela il fallait des moyens ; la Région, la Drac, puis des fondations se sont associées. On a réuni les Rencontres d’Averroès et le festival. De ce fait, les deux structures se complètent : sciences humaines à l’automne et littérature au printemps, avec une programmation attirante.

Quelle est la composition de l’équipe ?

F.P. et N.C. Nous sommes huit à l’année, dont quatre qui se consacrent à l’action culturelle auprès des établissements scolaires pour plusieurs séances dans chaque établissement sur l’année. Nous sommes en lien avec le Rectorat pour le choix des établissements avec la volonté de toucher tous les publics dont les publics empêchés.

Comment expliquez-vous la belle réussite de cette opération ?

F.P. et N.C. D’abord par les relations avec le territoire : Mucem, Drac, Conservatoire, CIPM. Puis le mélange des horizons, le brassage des genres et le travail sur le terrain à l’année. Et on ne reste pas dans l’actu, on parle aussi de livres moins récents et d’auteurs décédés comme cette année avec Calvino et Pessoa.

Ces expériences ont-elles changé votre regard sur le rôle de la littérature auprès des publics ?

F.P. Cette expérience achève de me convaincre que le livre peut toucher au-delà d’un public d’érudits lorsqu’on l’accompagne de manière généreuse pour faire tomber la littérature de son piédestal. Et s’intéresser aux préoccupations quotidiennes, aux thèmes qui secouent notre société. 

CHRIS BOURGUE

Oh les beaux jours ! 
Du 24 au 29 mai
Divers lieux, Marseille
06 13 76 77 05
ohlesbeauxjours.fr 

« Le train des infinités froides », cosmiques alchimies

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Le train des infinités froides de Bruno Geneste © Plaine Page

Tout juste édité aux éditions Plaine Page, le dernier opus de Bruno GenesteLe train des infinités froides, nous entraîne dans un irrésistible road trip poétique. Le rythme des mots posés de manière lapidaire sur la page, traçant leur chemin « sans fin ». Les illustrations en noir et blanc de Loran Jacob, semées au fil de l’ouvrage, rendent la vitesse du mouvement, se concentrant sur l’idée des roues, et aboutissent au symbole de l’infini. Quel voyage ! On place nos pieds dans les pas de Jack Kerouac auquel le poète a consacré un livre, La route selon Kerouac : « il fallait prendre la route pour quelque chose de plus grand que soi, fouler l’asphalte, s’agripper à ses sinuosités, ses courbes, mirages et formes criblées de hasard ». 

Miroir brisé

Cet art poétique se décline ici, rejoint la Nadja de Breton et ses errances qui la mènent à une gare qui peut-être n’existe pas, effleure les principes de l’absurde, multiplie les miroirs et les transparences jusqu’à l’effacement qui fait du train lui-même « un mirage ». L’observation concrète du voyage avec les visages qui se reflètent dans les vitres du train conduit insensiblement à une parabole de la condition humaine, emportée dans le flux incessant d’une course haletante et infinie. Parfois le miroir se brise, ses éclats multiplient les échos, les mots se répondent en une répétition incantatoire qui tisse solidement la toile du poème. Les couleurs peu à peu se dessinent, le rouge vient éclairer un univers en noir et blanc, puis les « bleuîtés du sang des voies » qui deviendra celui des mots. L’être tout entier se révèle dans ce mouvement au point de devenir ce train lui-même : « et tu roules/ sous la braise d’horizon / dans l’embrasement des astres » … 

Une cosmogonie se déploie, mêle les éléments, revient sur « Terraqué », cet assemblage de terre et d’eau originel qui est aussi un hommage à la Bretagne et au poète Guillevic, puis repart vers les fondations avec le « grand dragon rouge et la femme vêtue de soleil » de William Blake avant de se colorer des accents de Johnny Lee Hooker ou de Bob Dylan et son Highway 61 (titre du sixième album du prix Nobel, qui évoque l’autoroute entre la New Orleans et le Canada). En cinq textes aux subtiles fulgurances le mythe s’installe, prend des nuances chamaniques, esquisse des gestes d’alchimistes et transmutent la matière. Le langage devient l’or pur d’une pensée arcboutée à la matière, entre les « palpitations invisibles » et le « réel » où se « (griffent) les contours ». Chaque lecture de ce texte dévoile une nouvelle strate. Somptueux ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Le train des infinités froides, de Bruno Geneste

Éditions Plaine Page – 10 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

« Black-Out », arrêt sur image et papiers froissés

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Black-Out de Paul de Brancion© éditions Plaine Page

Organisateur de festivals, universitaire, éditeur, romancier, essayiste, poète, Paul de Brancion multiplie les casquettes et va même jusqu’à se livrer à des travaux transversaux avec des musiciens comme Thierry Pécou ou Jean-Louis Petit pour n’en citer que deux. Sa dernière publication a choisi l’écrin de la collection Calepins aux éditions Plaine Page, mêlant photographies, montages et textes pour un Black-Out qui offre en exergue une citation de Bernard Pingaud (Inventaire) qui met en doute tout ce que nous allons lire : « ce que veut dire un auteur ne se confond jamais avec ce qu’il dit ». 

La précaution oratoire s’assortit d’un préambule décrivant les principes de composition et de conception de l’ouvrage, « un écrit d’insomnie » à l’ombre de séries télévisées, en particulier Prison Break, regardée « pendant toute l’écriture de Black-Out. » « Un poème par épisode », mais sans relation aucune avec la teneur des dits épisodes, dont le pouvoir addictif s’arrête là. En regard de chaque poème, comme une note d’autorité universitaire, un hommage aux auteurs qui l’ont précédé, une citation d’un écrivain classique se retrouve comme une annotation posée en travers au bord des pages. La relation au réel se voit alors questionnée en différentes strates au fil de trois grands chapitres, CortexNature videY a-t-il un son ?. Se dessine un constat sans concession de notre époque, de ses apparences de cohérence, et d’une « cervelle trop petite / dans un cortex trop grand » alors que « tout est d’insouciance pesante »…  

Poésie politique

Dans Le château des étoiles qui brosse la vie de l’astronome Tycho Brahé, Paul de Brancion écrit à propos des premières émotions poétiques du savant, « le poète rieur est roi sur terre et sur les mers ». Le rire se mue en sidération devant l’entrée insensible de notre monde en dystopie par ses accélérations vides, ses égoïsmes, son culte de l’argent, et si le deuxième titre sonne comme un pied de nez aux mots d’Aristote, « la nature a horreur du vide », il montre les mots changer progressivement de fonction, la violence s’ajouter à l’ignorance. Le langage titube et se perd dans ce monde en fin de course de Y a-t-il un son ?. Les illustrations reprennent des photographies extraites de « séries culte » et de films tout aussi cultissimes, depuis Prison breakFriendsDawson, et se voient « augmentées » d’intrus venus de la BD ou des dessins animés en catapultages souvent cocasses qui apportent une légèreté ironique à l’ensemble. Le mythique cheval de Gandalf, Gripoil, se voit naseau contre naseau avec Jolly Jumper, la tout aussi « mythique » monture du cowboy solitaire Lucky Luke. Puissamment ancré dans les problématiques de notre contemporanéité, le texte poétique a une indéniable dimension politique. « La poésie est une arme chargée de futur » disait Gabriel Celaya, le poète rieur est aussi le voyant rimbaldien…

MARYVONNE COLOMBANI

Black-Out, de Paul de Brancion

Éditions Plaine Page – 15 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

« Érotismées », de l’amour des mots et autres objets

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Érotismées © Plaine Page

Le deuxième volume d’Érotismées de Sylvie Nève paraît quelques dix-huit ans après la publication du premier. « Cela ne signifie pas que l’écriture se soit interrompue, sourit Sylvie Nève, mais j’écris en parallèle divers textes. Les fragments sont organisés au fil du temps, des demandes, de mes préoccupations, de mes envies. Les deux volumes d’Érotismées recouvrent chacun des périodes assez longues, de 1981 à 2021 pour le deuxième. Pas second, car il y a encore des écrits déjà rédigés et d’autres à venir. La nécessité d’écrire sur le désir ne s’arrêtera pas j’espère ! ».  

Le livre, publié aux éditions Plaine Page dans la collection Connexions, rassemble trois rubriques, Sous venir (1981-2021), Mots de l’amour (1981-2021) et Le Chevalier aux abats (2012). La « désarticulation » du terme introduisant le premier chapitre livre une première clé au lecteur : les mots recèlent une multitude de sens et de formes, un simple écart et les voici adoubés d’une nouvelle profondeur ! 

Érotisme au féminin

Le titre général déjà invite à une relecture féminine de l’érotisme, mot masculin, et utilisé du point de vue de son genre, même lorsque des femmes s’en emparent. Les textes passent de la prose au vers libre, épousant les narrations. Sylvie Nève ajoute à son regard de poète les talents de la conteuse, on se laisse porter par le fil des saynètes dont la trame dépasse grâce à la plume aiguisée de l’auteure le fait ou l’analyse des émotions. Les vers, quant à eux, installent une pulsation autre, creusent les écarts entre les mots, disloquent la construction des phrases, offrent le temps d’une attente, d’une pause au cœur de laquelle les fantaisies du lecteur peuvent éclore, rendant par cette liberté consentie toute lecture unique, autorisant réflexions profondes ou frivoles. 

L’approche du trouble des sensations prend alors une dimension neuve : la peau des mots se fendille, ce que les mots effleurent suggère ses abîmes… On suit du regard les amoureux clandestins de la Nuit de la Saint-Jean, on écoute la jeune fille amoureuse d’un ange qui n’en était pas un, un jour de février 1975, on est saisi par la sidération de Celle qui sue et de la violence étrange qu’elle subit au point qu’« elle ne sait plus ». On sourit, on se laisse séduire, on visualise la statue parfaite d’un homme nu, beau comme l’Hermès de Praxitèle… Puis on passe à un fragment d’abécédaire, du moins les dix premières lettres de l’alphabet. Le principe de base est que tout mot du dictionnaire peut «devenir mot d’amour, mot de l’amour », exercice succulent dont on se délecte. Les mots s’enchâssent, s’émancipent de leur sens, jouent des étymologies, des rapprochements, des glissements, des paronymies, exercice virtuose, cadence du soliste au mitant d’une pièce orchestrale. 

Amour des mots 

Puis, terrifiant dans son propos même si espièglement et joyeusement mené, Le Chevalier aux abats s’inspire du motif du « cœur mangé » (ici, comme l’indique le titre, il y aura bien plus !) et du Lai moyenâgeux d’Ignauré (vous imaginez tous les jeux possibles offert par une homonymie évidente entre Ignauré/ignoré…) d’un auteur anonyme. « À la jonction entre la période de l’amour courtois et sa fin aux débuts du XIIIe siècle, explique malicieusement Sylvie Nève, ce conte féroce évoque un personnage qui loin de se consacrer à une seule, se dévoue à toutes, onze épouses de chevaliers. Celles-ci découvrent qu’elles ont le même amant, le somment d’en choisir une. Bien sûr, il y aura un espion, une dénonciation et la vengeance terrible des maris trompés ». Le conte, très court dans sa version originale, est « expansé » : les scènes sont enrichies, développées, les descriptions et les dialogues superbement réorchestrés en une théâtralité fantasque et savoureuse. La réécriture, art magnifié les siècles précédant le XIXe qui chercha à imposer l’originalité comme norme, s’inscrit dans une longue tradition, à la fois hommage aux prédécesseurs et inscription de soi dans le flux continu du temps et de la filiation humaine. 

On se tord de rire lors de la scène d’anthologie de la dénonciation hésitante du serviteur, inconditionnel gardien de « l’honneur » de son maître (la question de ce terme si mal placé en l’occurrence est récurrente dans le volume avec le poème « Honorable », et dénonce avec malice les dérives possédantes d’un patriarcat par trop épris de ses abatis) : « Pater, plus se taire, noster, pas s’taire, vobiscum, / Beaux vices circum, spriritu tout haut, toutou fi / d’elle… ». Bref, un petit bijou d’intelligence et de vivacité, semé de trouvailles imagées sublimement subtiles, nourri d’un amour inconditionnel des mots. À lire sans modération avant de se diriger vers d’autres pépites de l’auteure, comme ses contes expansés, Peau d’ânePoucet et autres merveilles.

MARYVONNE COLOMBANI

Érotismées II, de Sylvie Nève

Éditions Plaine Page, collection Connexions – 15 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

« J’elle et noix », du bonheur de l’invention permanente

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J'elle et noix © éditions Plaine Page

Le talent des éditions Plaine Page tient assurément à la pertinence de ses choix artistiques (même si, Éric Blanco et Claudie Lenzi, fondateurs de cette maison si fertile, déplorent de ne pouvoir éditer toutes les pépites qu’ils reçoivent). Avec J’elle et noix, ouvrage publié dans la collection Connections, Christine Zhiri signe son premier recueil après quelques incursions dans des revues (Décharge qui la qualifie de « fougueuse débutante » et  L’Intranquille) et un prix décerné au printemps 2018 par Nouvelles voix d’ici (Maison de la poésie Jean Joubert). 

La double construction de l’ouvrage est perceptible dès le titre qui fusionne les deux textes qui se suivent, Tu sais pas et Elle et noix. En fait, le Tu sais pas est un long monologue à la première personne, un « je » qui s’adresse à un tu qui est soit l’autre, soit, le protagoniste (« je est un autre », c’est bien connu !), d’où le « J’elle et noix ». La seconde partie, formulée sous l’égide de la troisième personne « elle » semble répondre à la première en un écho digne de Lewis Caroll (on se plaît à des comparaisons avec les grands mathématiciens qui sont aussi des poètes – l’autrice est mathématicienne aussi), une Alice de l’autre côté du miroir face à des valeurs inversées : la peur, la défiance à l’encontre du langage qui blesse comme des « épines » dans la bouche ou pèse comme des « cailloux » tassés dans le ventre, les désirs incompris, les élans avortés, deviennent alors joie, libération, envols, appétit… 

Puissance incantatoire

En parallèle à ces textes posés sur la page de droite dans Tu sais pas et courant au haut des pages pour Elle et noix, des récits en italique, courtes strophes en vers continus pour l’un, narration fluide aux résonnances de comptines pour l’autre, apportent une forme de contrechant qui éclaire et ajoute un clin d’œil espiègle ou cruel. On peut s’amuser à tout lire indépendamment ou à tisser les mots dans leur continuité graphique, le lecteur est libre, comme ces phrases sans ponctuation et qui pourtant dessinent des rythmes puissants : on se surprend à des scansions haletantes, des pauses qui s’articulent d’elles-mêmes dans la masse du discours, des registres qui moirent de leurs couleurs variées les intonations qui se mettent en place presque naturellement. La puissance incantatoire du texte sculpte les marges, oblitérant les lignes géométriques ou les spirales pirandelliennes qui enfermaient l’esprit. C’est alors que l’on a « les yeux grands ouverts sur le ciel en bascule derrière les branches des arbres qui racinent dans les gros nuages blancs »… Le sens de la vie ne se plie pas forcément aux règles cartésiennes et c’est très bien ainsi !

MARYVONNE COLOMBANI

J’elle et noix, de Christine Zhiri

Éditions Plaine Page, collection Connexions – 10 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives