lundi 6 juillet 2026
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Souvenir d’un meurtre de masse

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Nuit d'Octobre © Rémi Blasquez

Les faits sont simples. Alors que la Guerre d’Algérie, qui ne portait pas encore ce nom, s’acheminait clairement vers la fin de la colonisation et l’Indépendance, 30 000 « Français musulmans d’Algérie » se donnent rendez-vous sur les bords de Seine pour défiler silencieusement, contre le couvre-feu que le gouvernement vient de décréter pour eux seuls. La manifestation est interdite, elle avance pacifiquement, la police tire, encercle, nasse, jette à l’eau ceux qui ne savent pas nager et entrave les autres. Torture, mutile, secondée par des harkis appelés pour les faire parler.

Le bilan est inédit dans la répression d’une manifestation en France : 120 morts officiellement, sans doute plus de 200 puisqu’ils n’ont pas été dénombrés. Le plus sidérant étant sans doute la chappe de plomb qui a pesé sur ce crime d’État. Maurice Papon – qui reste à ce jour seul haut fonctionnaire français à avoir été condamné pour crime contre l’humanité pour son rôle actif dans la déportation des juifs durant l’Occupation – déclarait le 18 octobre 1961 « le pire a été évité » et « la bataille de Paris est gagnée ». Les journaux se taisent, Le Figaro parle de deux morts et de « blessés parmi les services d’ordre », Le Parisien parle de « manifestations violentes » où les « commandos » ont pour consigne de charger la police… 

« Je recommande très vivement aux Français musulmans d’Algérie, de la façon la plus pressante de ne pas sortir entre 20h30 et 5 heures, leurs cafés étant fermés dès 19h30. » 

Maurice Papon, Préfet de Police de Paris, 4 octobre 1961

Sables mouvants de l’histoire

Il faudra quarante ans pour que les archives s’ouvrent, qu’un travail réel d’historien et de recueil de témoignages puisse avoir lieu, que le rôle des harkis qui suppléaient aussi la police française soit établi.

Pour témoigner de cette histoire Louise Vignaud met en scène un texte qu’elle a coécrit avec Myriam Boudenia, mais qui ne relève pas du théâtre documentaire. Si les deux autrices s’appuient sur des personnages réels, une adolescente noyée et déclarée suicidée, un vieux travailleur algérien, ce sont des histoires qu’elles veulent construire, pour faire éprouver la terreur, la révolte, l’effacement, le silence, les bégaiements de l’histoire. Charonne un an plus tard toujours réprimé par Papon, le sable radioactif du Sahara après les essais nucléaires de 1960, la pluie qui efface les graffitis – « Ici on noie les Algériens » –, le sable qui remonte, parfois, depuis le désert saharien.

AGNÈS FRESCHEL

Nuit d’Octobre 
Du 29 octobre au 3 décembre
La Criée, théâtre national de Marseille
Dans le cadre de la programmation du Gymnase hors les murs.

Maison Jean Vilar : de l’Ubu dans l’air

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Documents de travail, de communication et presse autour de la mise en scène d'Ubu par Jean Vilar en 1958 - fonds Jean Vilar © Association Jean Vilar

Le 8 septembre 1873, naissait Alfred Henri Jarry. Poète, romancier, dramaturge, dessinateur, graveur sur bois, l’écrivain aimait aussi la bicyclette et le canot. La Maison Jean Vilar fête les 150 ans de sa naissance par une série de manifestations réunies sous le titre Bon anniversaire Alfred !. Au cœur de cet anniversaire, l’Association Jean Vilar orchestre autour de l’œuvre maîtresse de l’auteur de Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, Ubu roi, une série d’ateliers et manifestations en partenariat avec l’École Supérieure d’Art d’Avignon, des partenaires éducatifs et sociaux ainsi que la compagnie avignonnaise de Théâtre et Marionnette, Deraïdenz

Ateliers, théâtre, cinéma

Véritable portrait de Monsieur Ubu. Gravure d’Alfred Jarry

Les participants sont invités à un travail passionnant à partir des archives exceptionnelles conservées à la Maison Jean Vilar du spectacle Ubu que le Théâtre National Populaire a créé dans une mise en scène de Jean Vilar le 5 mars 1958 au Palais de Chaillot. L’exposition Y a d’l’Ubu permettra de découvrir les maquettes des costumes et décors dues à Jacques Lagrange (Mon oncle de Tati), les merveilleuses photographies d’Agnès Varda, les documents de travail de Jean Vilar, les enregistrements sonores de Maurice Jarre qui composa la musique et les chansons du spectacle. De larges extraits des Almanachs du Père Ubu seront lus lors du vernissage (1er décembre) par les ateliers du Théâtre à la Maison avec la complicité de Michel Lebert. Ubu roi d’Averty sera projeté le 2 décembre et une soirée Ubu Atomic, Cabaret/Un merdredi soir ! déclinera ses frasques loufoques le 20 décembre. Un focus sera posé aussi sur les années 1930 avec la mise en scène de Sylvain Itkine dans des décors signés Max Ernst et sur les éditions les plus récentes de cette pièce qui n’en finit pas de pourfendre avec ses effets hénaurmes les travers et les absurdités qui désespérément restent intemporelles. « Merdre aux assis » !

MARYVONNE COLOMBANI

Bon anniversaire Alfred !
Du 1er décembre au 31 mai 2024
Maison Jean Vilar, Avignon
04 90 86 59 64 
maisonjeanvilar.org

La danse, côté Azur

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Etay Axelroad © Ascaf

La biennale de la danse de Cannes prend ses quartiers sur la Croisette et propose ses spectacles sur la Côte d’Azur, avec une nouvelle direction et des invités prestigieux.

Une première édition pour Didier Deschamps, qui a quitté la direction du Théâtre National de Chaillot après 10 ans de programmation des plus grands chorégraphes internationaux actuels. Le programme du Festival de Danse de Cannes prend les mêmes tonalités, attaché à une danse physique, souvent narrative, qui se pose la question de sa transmission et de son écriture. En particulier avec les films de danse, qui voyagent en archives mais aussi en thématiques, comme la gravité. 

De Nice à Draguignan

Après Sharon Eyal, Thierry Malandain et la compagnie nationale norvégienne en ouverture, programmés lors du premier week-end, d’autres grands ballets internationaux se produiront, la Trisha Brown Company, le Grand Ballet de Genève, le Cloud Gate Dance de Taiwan qui clôturera le festival au Palais le 10 décembre. 

Entretemps on pourra voir, de Nice à Draguignan, quelques compagnies précieuses, celle de Michèle Noiret, le magnifique Magnifiques de Michel Kéléménis, Thomas Lebrun, Amala Dianor… et quelques incursions vers des formes plus conceptuelles, ou déjantées, ou radicales, comme celle d’Etay Axelroad, d’Alexander Vantournhout ou la création de Kor’sia… 

Le festival s’ouvre aussi à de nouvelles voies : Antoine le Ménestrel grimpe une façade en hommage à Harold Lloyd, le flamenco fait son entrée avec la Compania Paula Comitre, Jan Gallois danse dans la rue, le cirque s’installe avec la compagnie hongroise Recirquel. Bientôt le hip-hop, le Ballet national de Marseille et son École Supérieure ? 

AGNÈS FRESCHEL

Festival de danse de Cannes
Jusqu’au 10 décembre
festivaldedanse-cannes.com

Les bons offices de Jean Claude Pennetier

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Jean Claude Pennetier © Jean-Baptiste Millot

On ne présente plus Jean-Claude Pennetier. Atypique pianiste français, invité sur de nombreuses scènes internationales, ordonné prêtre orthodoxe depuis une vingtaine d’années, il a au cours de sa longue carrière créé des œuvres de Maurice Ohana, enregistré l’intégrale des œuvres de Fauré et Debussy, célébré Mozart, Schumann, Beethoven… Autant de compositeurs et de chemins parcourus qu’il revisitera avec le public du Théâtre national de La Criée le 4 décembre dans le cadre de Marseille Concerts, lui dont les apparitions se font plus rares depuis qu’il est recteur de la paroisse de Chartres.

Nouvelle lecture

Le programme qui sera donné reprend celui de son grand concert donné au Théâtre des Champs Elysées l’année dernière, qui célébrait son quatre-vingtième anniversaire. L’on retrouvera bien sûr des grands classiques des concerts pianistiques, comme un des Impromptus op. 142 de Franz Schubert, les Mazurkas op. 41 de Frédéric Chopin, Et la lune descend sur le temple qui fût extrait des Images de Claude Debussy, ou les célèbres Scènes d’Enfants de Robert Schumann. Autant de chefs d’œuvre auxquels Jean-Claude Pennetier saura, comme à son habitude, apporter une nouvelle lecture, alimenter une nouvelle quête de sens.

D’autres œuvres plus intimes seront au programme, comme le Caprice n°3 de Maurice Ohana, deux Pièces op. 11 d’Arnold Schönberg ou la Barcarolle n°3 et la Nocturne n°12 de Gabriel Fauré. Et après la Sonate n°60 en ut majeur de Joseph Haydn, comment oublier Beethoven, dont la sublime et déchirante Sonate n°31 en la bémol majeur clôturera cet ambitieux programme et ce non moins passionnante voyage intérieur.

PAUL CANESSA

Jean-Claude Pennetier
4 décembre
La Criée, théâtre national de Marseille
theatre-lacriee.com

Ce Gami qui nous veut du bien 

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Voilà maintenant quelques années que le nom de Gami est apparu dans la scène musicale de la région. Un projet pop-rock porté par une femme, Capucine Totrobas – ce n’est pas si courant – et qui a su très vite se faire repérer : le groupe a été lauréat du dispositif Quart2tour, et soutenu par Tandem et le 6mic. À côté de cette reconnaissance « institutionnelle », le trio sortait également son premier EP Make a Path, qui s’était distingué par la qualité de ses compositions, et l’univers aux accents trip-hop anglo-saxon. Avec Step By Step, son nouveau disque, le groupe poursuit son aventure dans les contrées anglaises des années 1990, toujours avec la même inventivité. 

Ça accroche

Dès l’écoute du premier morceau, Step by Step (moon), on est frappé par la qualité de l’enregistrement. Le travail sur les sons de guitare, de batterie et de clavier participent à donner une couleur très chaude au morceau, le tout augmenté par la rondeur et la tonicité de la voix de la chanteuse. Le plaisir orchestral se poursuit dans Kid Memorial, avec cette fois un rythme plus engagé. On note de nouveau la richesse de la composition, qui nous balade ici dans la douceur, plus loin dans la violence, emmené ici par un pont, là-bas par un break. 

La suite de l’EP connaît la même énergie. On soulignera quand même les cordes frottées qui viennent avec justesse agrémenter Great Sorrow, la fin quasi metal de Wasting, ou la clôture du disque toute en subtilité de Sun above the Clouds. Avec cet opus, Gami propose cinq titres au fort pouvoir accrocheur, porté tantôt avec sensibilité, tantôt avec puissance. Une réussite qui l’emmènera, on l’espère, à s’imposer encore un peu plus dans le milieu musical français.   

NICOLAS SANTUCCI

Step by Step, de Gami
B-side prod

Une dystopie inquiétante

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Etat d'urgence © A Giorgetta

Seconde sortie de résidence pour la Cie La Briqueterie avec un texte fort de Falk Richter. La femme, l’homme, le fils, sont contraints de vivre dans un espace clos, lui-même enfermé dans un ensemble d’habitations cernées de barbelés que des gens de l’extérieur tentent régulièrement de franchir et en meurent. Trop protégés, les habitants sont en fait prisonniers. Une haute autorité les contrôle, les obligeant à un travail et des résultats performants. À défaut, la perte de leur confort et l’expulsion les guettent.

Sans liberté et sans avenir

Si le spectacle commence par une cérémonie de mariage avec voile de tulle blanc et cloches à la volée, il déraille tout de suite par un accouplement qui se termine en étranglements réciproques. Sur un lit immense, l’homme pianote sur son ordinateur tandis que la femme, Irène Ranson, présence tendue et fragile, lui demande s’il est sûr d’aller bien et lui reproche son manque d’enthousiasme pour son boulot. Son inquiétude est perceptible quand elle scrute les bruits de l’extérieur. Tandis qu’elle entend des bruits de balles, il ne perçoit que celui des vagues. Lequel a raison ? Quoiqu’il en soit une menace sourde pèse et la peur s’insinue. Le metteur en scène, Jean-Jacques Rouvière, qui joue avec conviction et une certaine désespérance le rôle de l’homme, a introduit un personnage qui n’existe pas dans la pièce, une sorte d’humanoïde androgyne et glacial (Astrid Giorgetta), qui les surveille tout en entretenant un carré d’herbes, vestige d’un monde disparu.

Le fils (Ivan Gueudet) étouffe, veut sortir, s’oppose violemment au père dont il conteste l’autorité tandis que le couple n’arrive plus à se comprendre. Un univers qui, sans être daté, devient une sorte de miroir déformant de nos sociétés actuelles, déchirées par la violence des guerres et des famines.

CHRIS BOURGUE

État d’urgence de Falk Richter a été donné ce 25 novembre à La Distillerie, Aubagne.

Jean-Marc Coppola : « La cause des intermittents doit être une cause commune »

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Jean-Marc Coppola au Théâtre de l'Odeon (photo d'archive) © VilledeMarseille

Zébuline. Soutenez-vous la cause des intermittents du spectacle dans les négociations qui se tiennent actuellement dans le cadre de la convention d’assurance chômage ?

Jean-Marc Coppola. Oui, et je me suis déjà exprimé publiquement à ce sujet début novembre. Mon soutien n’est d’ailleurs pas nouveau parce que je suis élu à la culture ; je me suis toujours engagé à leurs côtés, dans leurs batailles, pour défendre leur statut d’exception efficace.

À votre avis, pourquoi l’accord du 27 octobre a-t-il été rejeté ? Vous semblait-il un bon accord ?

Il faut d’abord rappeler que cet accord a été signé entre les organisations syndicales représentatives des professions du spectacle, et la fédération des employeurs du spectacle. Il avait donc permis de trouver un équilibre entre les intermittents et leurs employeurs. Il est regrettable que le Medef  l’ait rejeté, du fait de son objectif de réduire de 15 % les dépenses des intermittents pour 2026. Cet accord n’apportait certes pas des solutions à toutes les difficultés rencontrées par les intermittents, car il devait être complété par des mesures pour défendre leurs droits, par exemple en ce qui concerne l’amélioration de l’indemnisation des arrêts maladie, et pour continuer à travailler en faveur de l’emploi stable et durable dans le secteur, notamment en luttant contre l’auto-entreprenariat forcé et le recours abusif au CDD. Pour autant cet accord présentait des avancées certaines. Il garantissait notamment le maintien des droits des intermittents, et proposait aussi des avancées, telles que la revalorisation de l’allocation plancher pour les techniciens, la prolongation des droits en cas d’arrêt maladie, et la prise en compte des congés paternité.

En quoi ce régime est-il nécessaire, selon vous, aux professions du spectacle ?

Le maintien et l’amélioration de ce régime est important sous deux aspects.
Le premier est bien sûr celui de la protection des travailleurs intermittents du spectacle. C’est une profession dans laquelle il y a beaucoup de précarité, et le recours massif et parfois abusif à des contrats à durée déterminée d’usage (CDDU) ou à temps partiel contribue à la précarité de l’emploi. La cause des intermittents doit être une cause commune : nous nous devons de soutenir les revendications des intermittents pour un meilleur régime, pour leur garantir des conditions de travail dignes et épanouissantes, qui sont essentielles à tout travailleur ; c’est un combat qui nous concerne tous, car il rejoint celui contre toutes les régressions sociales et contre la casse de l’assurance-chômage. Par ailleurs, nous nous devons tout particulièrement de soutenir ceux qui créent, les artistes, et ceux qui mettent en valeur leurs créations, car si l’on veut des citoyens capables de penser par eux-mêmes, ça commence par le respect des droits culturels ; sans intermittents, il n’y a plus de spectacle vivant, plus de cinéma, donc plus de culture, et sans culture, nous étouffons. Nous avons besoin d’imaginaire, besoin de rêver dans les lieux de culture qui sont des lieux de respiration.

Dans le cadre de la réforme de l’assurance-chômage, la mobilisation des intermittents est naturellement tournée vers la ministre de la Culture, puisque c’est l’État qui arbitrera in fine. J’espère qu’elle saura soutenir l’amélioration de ce statut unique au monde. La réponse ne peut en tout cas pas être la répression, comme celle dont a été victime récemment un comédien syndiqué à Nantes lors d’une manifestation pour la défense des droits des intermittents.

Les syndicats du spectacle observent tous un appauvrissement des salariés et un recul du nombre de spectacles. Comment cela se traduit-il à Marseille ?

Les difficultés auxquelles le monde du spectacle fait face aujourd’hui sont le résultat d’une crise à la fois conjoncturelle et structurelle. Si l’on prend l’exemple du spectacle vivant, la crise est structurelle, parce que déjà, 40 ans en arrière, on a commencé à demander aux responsables des scènes publiques de rechercher des mécènes pour pallier les baisses des subventions publiques, et de justifier d’un certain remplissage pour bénéficier de celles-ci. 

Actuellement, l’inflation, l’augmentation des coûts de l’énergie par exemple, pèse lourdement sur les lieux de spectacle. La situation économique pèse aussi sur les sorties et les pratiques culturelles du public. Dans ce contexte contraint, la Ville de Marseille soutient comme jamais dans le passé le monde de la culture et les artistes, pour accompagner les acteurs culturels à faire face à ces difficultés, mais même si le montant total des subventions est en augmentation, elles ne peuvent pas contrer complètement les effets délétères de l’inflation. 

Les structures marseillaises connaissent sur la question de l’emploi les mêmes difficultés que les structures nationales, avec des salaires peu attractifs, des emplois précaires (emplois aidés, CDD, CDDU, temps partiels aussi). Pour le nombre de spectacles, à partir de la prochaine saison, le monde du théâtre s’interroge en effet sur le nombre de productions et envisage moins de levers de rideau. 

Cela dit, l’atout vraiment significatif de la scène marseillaise, c’est son incroyable richesse, diversité, créativité et énergie. Le point d’espoir, c’est la jeune génération, qui aborde différemment la question économique, et pour laquelle la question de la solidarité et de la mutualisation est importante. Mais pour préserver et continuer à développer cette richesse et cet élan, il faut que l’État soutienne plus fortement le monde de la culture, en augmentant les budgets, et qu’il cesse de transférer aux collectivités des charges sans leur donner les moyens de les assurer. Il est temps de revoir la décentralisation culturelle qui a 40 ans pour favoriser l’émergence de nouveaux créateurs et créatrices, de nouvelles esthétiques et pratiques.

PROPOS RECUEILLIS PAR NICOLAS SANTUCCI

NIcole Joulia © DR

Nicole Joulia au soutien des intermittents
Vice-Présidente du département 13 en charge de la Culture, adjointe à la Culture de la Ville d’Istres et Présidente de Scènes & Cinés, Nicole Joulia a tenu à apporter son soutien aux intermittents du spectacle dans un communiqué. Rappelant que l’accord signé le 27 octobre dernier « maintient les droits des intermittent·te·s, technicien·ne·s et artistes, et les améliore. Il ouvre la discussion à des sujets de fond majeurs, tels que la lutte contre le travail illégal, l’auto-entreprenariat forcé et le recours abusif au CDD, et l’amélioration de l’indemnisation des arrêts maladie. » Et d’ajouter que le rejet de cet accord pourrait créer « un durcissement des conditions d’accès à l’intermittence« . N.S.

« L’extrême droite est aux portes du pouvoir »

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La devanture des locaux de l’association Ancrages rue Marchetti à Marseille © X-DR

Zébuline. Médiation culturelle, formation linguistique, travail d’archives, expositions, balades historiques… Le champ d’activités d’Ancrages est multiple. Quel est son axe ?

Samia Chabani. Ancrages c’est la volonté de valoriser une histoire invisible. On dit que Marseille est cosmopolite mais cela reste une incantation, quand on regarde dans le détail on se demande qui incarne le cosmopolitisme. Nous voulons l’incarner le plus possible, avec tous, toutes les générations et les genres, tous les quartiers, les primo arrivants, les arrivés depuis longtemps. Nous voulons que cette question s’inscrive dans la narration urbaine, qu’elle sorte du champ de la recherche pour s’inscrire dans les rues. Nous ne sommes pas les seuls, plusieurs associations valorisent les récits situés et constituent une société civile méditerranéenne. 

Les récits situés ? 

Oui, les récits qui viennent des personnes concernées, qui veulent les mettre en forme par des spectacles, des films, des podcasts, des expos. Des auteurs, des artistes, des chercheurs qui partent de leur intimité pour cela, et permettent ainsi d’inscrire l’intime dans la ville. Au croisement des vies de gens qui font escale à Marseille et veulent être visibles, faire partie du récit de cette ville. Aflam, les Histoires vraies de la méditerranée, Films Femmes Méditerranée, Ph’Art et balises… travaillent dans le même sens, et rencontrent les mêmes difficultés.

Pourquoi, à votre avis ? 

À Marseille la diversité est combattue par certains, et pour d’autres elle relève du marketing, alors que nous avons tant à apprendre, vraiment, du vivre ensemble méditerranéen. Nous pourrions ici contrer le clivage qui s’accentue entre deux France, en valorisant les mémoires de l’exil. De tous les exils. Mais on continue l’injonction au silence : lorsqu’on accepte l’exilé, le migrant, l’immigré, mais il faut qu’il soit normalisé à l’extrême, qu’il n’exprime pas sa singularité, sous peine d’être accusé de communautarisme. 

 Vous sentez cela aujourd’hui encore, à Marseille ?

Oui ! Au lieu de mettre ce gouvernement face à ses responsabilités, on interdit de parler de violences policières, de discriminations systémiques, de soutien à la Palestine. Ce « deux poids deux mesures » est très mal vécu par les jeunes en ce moment, et j’ai le sentiment que Marseille rate un coche en n’affirmant pas sa voix singulière, son fameux cosmopolitisme, dans le concert actuel aligné sur un gouvernement de plus en plus sourd à la différence, quand il ne la réprime pas.

Vous lancez aujourd’hui un appel au secours pour sauver Ancrages. En quoi sa situation a-t-elle évolué ? 

La lutte contre la discrimination est un champ sérieux. C’est une obligation légale, elle est inscrite au plan métropolitain depuis 2013. Où est le plan de lutte contre les discriminations de la Métropole ? Cela doit être un axe fort des contrats de ville. Quel budget y consacrent-ils ? Aujourd’hui nous sommes financés essentiellement par la Fondation de France, les collectivités et l’État abandonnent cette mission obligatoire à une fondation privée ? Ce n’est pas normal.

Vous parlez de baisse de financements concrète ? 

Oui, et brutale. L’État a suspendu un appel à projet qui finance l’accueil et l’accompagnement des migrants. Nous perdons 60 000 euros en 2023. Nous perdons aussi 27 000 euros de la Dreets, [Direction Régionale de l’Economie et de l’Emploi, ndlr], 7 000 euros sur la formation linguistique, 20 000 euros sur l’apprentissage culturel, volet qui est pour nous essentiel : on  n’accueille pas les exilés seulement dans une langue, mais dans une culture. Pour les luttes contre les discriminations, tous les financements de la Dircah sont nationaux, et tous les nationaux sont à Paris. Et Marseille, dans ce domaine-là, ne lutte pas contre le tropisme centraliste, et n’impose pas sa singularité de ville cosmopolite, qui pourrait être un exemple national, et l’est en tous les cas pour ce qui est de l’espace méditerranéen. 

Qu’en est-il de la Ville de Marseille et des collectivités locales ? 

La Région a cessé tout financement  en changeant de majorité en 2015, rejoignant la municipalité Gaudin ne nous finançait presque pas, et en tous les cas jamais comme acteur culturel. Depuis 2020 nous sommes financés par la Ville en culture, et nous pensons que c’est bien notre place : notre travail, d’affirmation des cultures et des mémoires, de formation des arrivants à la culture, de recherches et valorisation des histoire des migrations à Marseille… est un travail culturel. Mais 25 000 euros c’est peu pour mener une politique de valorisation des cultures des diasporas dans la deuxième ville de France ! En plus nous avons été victimes d’un cafouillage…

C’est à dire ? 

En 2022 la Ville a mal orienté notre subvention de fonctionnement, nous avons perdu 25 000 euros. La subvention 2023 les a rétablis, mais n’a pas rattrapé 2022, ce qui nous met dans une situation économique intenable. Jean-Marc Coppola nous promet une augmentation en 2024, mais chacun voit que Marseille en grand est fait avec d’autres acteurs culturels que ceux qui se battent depuis 20 ans, au quotidien, pour que la culture marseillaise affirme sa singularité comme une force. 

Comment voyez-vous l’avenir ? 

L’avenir d’Ancrages est très incertain, même si l’appel à contribution que nous avons lancé reçoit des échos favorables et nombreux. Mais l’avenir d’Ancrages n’est pas ce qui m’inquiète le plus. 

Depuis les années 1980 il y a eu des avancées évidentes, légales, dans les luttes contre les discriminations, mais aujourd’hui il y a des projets de loi qui entérinent de nets reculs, des baisses de financement de tous les côtés. La conséquence est immédiate : les choses se tendent nettement dans les villes. Les jeunes générations n’acceptent plus d’être relégués dans une seconde zone de la République, et de ne pas pouvoir seulement l’exprimer. Le terrain est explosif, l’extrême droite est aux portes du pouvoir. 

Nous sommes persuadés que notre travail de visibilisation des mémoires diasporiques et le meilleur rempart contre cette menace que nous voyons tous advenir. Mais les acteurs culturels se sentent bien seuls à défendre l’idée que l’histoire et ses rameaux intimes ne peuvent pas être mis sous le tapis, sans risque d’y mettre le feu.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Pour soutenir Ancrages :
ancrages.org/agenda/campagne-de-soutien-pour-lassociation-ancrages

ÉDITO : Le fantasme répressif au pouvoir

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Il existe quelques avant-signes nets, répertoriés, des dérives totalitaires où se fourvoient les démocraties, juste avant de céder le pas à un régime autoritaire. L’un d’entre eux consiste à prendre des mesures répressives contre une partie de la population, alors même que ces mesures vont à l’encontre, avec évidence, de l’intérêt national de tous, mais aussi des intérêts économiques particuliers, y compris des patrons. 
Lorsque ces lois idéologiques sont votées, la république est en danger.

La loi dite « immigration », que Gérald Darmanin défend à l’Assemblée nationale, est clairement de celles-là : le danger que représenterait pour les Français la fin de l’accès aux soins pour les étrangers en situation irrégulière est patent, les virus, épidémies et pandémies ne s’arrêtant pas aux barrières de nationalité. Mais si l’article 3 est une aberration, l’article 2b est une infamie : en retirant aux enfants nés en France de parents étrangers le droit automatique d’être Français, l’article revient sur notre héritage républicain et révolutionnaire, le droit du sol de 1804. Il introduit une différence notable entre ceux qui doivent montrer patte blanche pour devenir Français, et ceux qui le sont de naissance. Une discrimination d’État.

Idéologie de la peur

Le fait de devoir demander sa nationalité française a été testé en France du temps de Charles Pasqua. Résultat : les plus pauvres et les filles ont nettement moins demandé la nationalité à laquelle iels avaient droit, alors qu’iels avaient 5 ans pour le faire (de 16 à 21 ans). L’intégration a marqué un coup d’arrêt, l’extrême droite a commencé son irrésistible ascension. Or l’article 2b de la loi « immigration intégration asile » prévoit deux ans seulement : dès 18 ans les jeunes filles à peine majeures ne pourront plus devenir françaises, même si ce sont leurs parents qui les ont retenues. Aucune campagne d’information n’est prévue dans les lycées…

Or il est un fait historique, scientifique, établi ; la répression globale, en démocratie, ne fait pas reculer l’insécurité. Seules l’information, la culture, la formation, la circulation des idées et des mémoires peuvent construire une société apaisée et résiliente. Comment ne pas le mesurer quand on se souvient du 17 octobre 1961, où le meurtre en masse de centaines d’Algériens a été dirigé par un certain Maurice Papon ? Que ferions-nous sans les historiens, les documentaristes, les artistes qui révèlent ces béances de l’histoire et font vivre la parole des victimes ? 

La mise en danger par les choix de l’État et des collectivités d’une association comme Ancrages, les attaques répétées contre le régime des intermittents qui permet notre vie culturelle, la présence de plus en plus pesante et coûteuse de mesures sécuritaires dans les événements culturels, vont à l’encontre de l’intérêt national. Ils attisent les tensions, contrecarrent les processus d’intégration, l’émancipation de tous·tes et la reconnaissance de la valeur culturelle de chacun·e. La peur et la rancœur, sidérées et arrogantes, détruisent les républiques.

AGNÈS FRESCHEL

Festival Tous Courts : quand le petit jubile

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Sholte de Hemanta Sadeeq est sélectionné dans la compétition internationale © Dream Show

Zébuline. Cette année l’institut de l’image est en travaux ? Où les projections se passeront-elles ?
Laurence Vivarelli. On a été obligé de louer les salles des cinémas aixois, le Mazarin et la salle 4 du Cézanne. Ouverture et clôture se feront à l’Amphithéâtre de la Manufacture ainsi que les masterclass et les séances scolaires. Il y aura Objets Singuliers, un programme expé à l’Ecole d’Art et une sélection de films soutenus par la Région Sud -Films en Région, au cinéma Le Cézanne

Deux compétitions comme les autres années, l’internationale et l’expérimentale. Combien de films reçus et combien de sélectionnés ? Y a-t-il de nouveaux pays représentés ?
On a reçu 3000 films et 181 sont programmés dont 80 en compétitions ; 54 en compétition internationale, venant de 32 pays et 25 en expérimental venus de 18 pays. Certains viennent de pays peu présents comme le Bangladesh.

Est ce qu’il y a beaucoup de réalisatrices ? Des thématiques récurrentes ?
On a été attentif à cela. En international, 37 films réalisé par des hommes et 20 par des femmes. En expérimental, 73% sont faits pas des réalisateurs. Concernant les thématiques, on n’y accorde pas trop d’importance en sélectionnant mais on constate que c’est assez sombre. Pas trop de comédies ! Les préoccupations des artistes qui ont envie de s’exprimer par les courts métrages sont autour des disparités sociales, des difficultés, des violences faites aux femmes, des conflits y compris dans la famille, du transgenrisme. On sent que ça bouillonne !

Chaque année vous proposez des cartes blanches. Quelles seront-elles en 2023 ?
On a l’habituelle carte blanche à Arte, un programme de courts et moyens métrages qui mettent en lumière des tranches de vie de jeunes femmes, doublée cette année, d’un deuxième écran : en avant première, une mini-série d’animation, Mères anonymes, adaptée des romans graphiques de Gwendoline Raisson et Magali Le Huche. Il y a aussi une carte blanche à une boite de distribution suisse, Base-Court et Bruno Quiblier, son directeur, sera là pour présenter six films. Une soirée est offerte au programme itinérant Quartiers lointains : la Saison 7 de sa 4e saison est marrainée par Alice Diop. Une autre est donnée aux nouveaux talents du Québec où les sociétés de production foisonnent.On a toujours un partenariat avec l’association Femmes & Cinéma et seront présentés six petits films de « Séquence Femmes ». L’association lance chaque année, un appel à scénario à tous les lycéens de France sur le thème de l’égalité hommes-femmes. Une équipe professionnelle vient aider les projets retenus à être réalisés, puis sont diffusés sur France Télévision. On espère participer dans le futur, pour la Région Sud, à cette action qui produit des choses très surprenantes.

L’année dernière, vous aviez reçu Véronique Le Bris pour une masterclass, y en aura-t-il une cette année ?

Il y en aura deux, voire trois ! Celle de notre président enseignant et essayiste, Guy Astic qui nous parlera le matin du 29 novembre du « fantastique », présent depuis toujours dans le court-métrage, de Méliès aux réalisations contemporaines. Et Caroline San Martin, le 30 novembre, qui nous dira tout sur l’écriture du personnage en scénario. Un moment à ne pas manquer pour les classes audiovisuelles ou même les gens plus aguerris. Une rencontre professionnelle – mais ouverte au public – réunira des représentants de chaînes télé : Aurélie Chesné (France télé), Hélène Vayssieres (Arte), mais aussi Christine Gendre (Unifrance), Florian Cabane (Région), et un distributeur ou distributrice pour expliquer le parcours d’un court-métrage, de sa production à sa diffusion. 

Quelle thématique pour la Nuit du Court, le 1er décembre ?

Ce sera des films exaltant la fureur de vivre, de se libérer d’un statut de victime, de revendiquer ses choix en se défaisant de l’emprise des hommes, des pouvoirs… C’est par exemple, le père de Sole mio (Maxime Roy) qui impose son transgenrisme, c’est une femme (Lea Drucker) qui a le courage de rompre avec un mari violent (Denis Menochet) dans Avant que de tout perdre de Xavier Legrand, ou Maryam qui se libère du sien, en le laissant mourir dans Retouch de l’Iranien Kaveh Mazaheri.Une nuit enragée, furibonde, qui n’exclut pas l’humour.

Des séances « Coups de cœur » ?

Oui, le 21 novembre à Venelles, le 23, au Cube, le 24 à Vauvenargues, à Trets et Cucuron. Un programme que j’adore ! Une sélection des films que les programmateurs ont aimés mais qui n’ont pu avoir une place dans les compétitions. Comme le film espagnol La Nau de Guillem Miró ou le suédois Balladen de Christofer Nilsson.

Quels sont les trois mots qui définiraient cette édition, selon vous ?
Résistance, Passion et Jubilation, si ça se dit !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ELISE PADOVANI ET ANNIE GAVA

Festival Tous Courts
Du 28 novembre au 2 décembre
Divers lieux, Aix-en-Provence et alentours
festivaltouscourts.com