samedi 21 février 2026
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Wuambushu, la République raflée

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Dans quel département français métropolitain, l’État se permettrait-il de marquer à la peinture des logements de fortune occupés par des hommes, des femmes, des enfants parce qu’ils sont étrangers ?
Dans quel département français métropolitain, un gouvernement oserait-il programmer, à grand renfort de communication, une entreprise de démolition massive d’habitations pour montrer ses muscles contre l’immigration dite clandestine ?
Dans quel département français métropolitain, des élus locaux se sentiraient libres d’encourager la détestation anti-étrangers en insultant, stigmatisant publiquement, jusqu’à évoquer l’hypothèse d’en tuer certains – avant de s’excuser – parmi celles et ceux qui subissent déjà l’extrême pauvreté ?

Stérilisation
Mais à l’Outremer, à Mayotte, dans ce 101e département français dont la République du bulldozer écrase ouvertement les droits, il n’y a ni foi ni loi pour la dignité humaine. Un territoire d’exception à la merci des pulsions répressives du ministre de l’Intérieur dont l’ignominie politique n’a d’égal que l’ambition politicienne : s’installer à Matignon pour rivaliser de haine avec celle dont il prétend empêcher l’avènement, Marine Le Pen. Avec l’opération Wuambushu, le pire est atteint, entre rafle de sinistre mémoire et politique du tractopelle chère aux colons israéliens. Fort heureusement, ce funeste projet n’a pu être mené comme l’entendait Gérald Darmanin, interrompu, dès les premières 24 heures, grâce à l’annulation par la justice de la première destruction de bidonville. S’érige aussi un obstacle diplomatique avec la non-réadmission par le gouvernement comorien des personnes expulsées et reconduites à la frontière.
Les citoyens de ce petit bout de France dans l’archipel des Comores sont-ils mieux considérés parce qu’ils résident « légalement » dans le territoire ? Pas les citoyennes, assurément. Les jeunes femmes qui se présentent à l’hôpital se voient proposer une stérilisation par ligature des trompes. Quelle époque formidable !

LUDOVIC TOMAS

Walter Benjamin, une vie en papiers collés 

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Dans sa robe Gallimard, le sixième roman d’Aurélien Bellanger ressemble à une acrylique de Georges Seurat. Le lecteur a entre les mains des fragments de textes aussi divers par leur nature (extraits de correspondances, de journaux intimes et d’articles de revues scientifiques) que par leur auteur (Gershom Scholem, Wilhelm Stern, Fritz Heinle, Ernst Schoen…) qui, avec suffisamment de recul, forment une biographie de Walter Benjamin. 

La vie du philosophe et écrivain juif-allemand (1892-1940) est délimitée ici par l’allée du Tiergarten de son Enfance berlinoise autour de 1900 et la plage de Portbou, terminus funeste de son exil entamé à partir de 1932. Entre les deux, la salle de lecture de la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu à Paris, et Ibiza – bien avant qu’elle ne devienne le point de ralliement de la jet-set du monde entier –, sont des lieux de refuge pour le traducteur de Proust et Baudelaire. 

Pour corser encore un peu plus les choses, ce premier labyrinthe s’enroule autour d’un second, plus romanesque encore. À la suite d’une conférence sur Walter Benjamin donnée à la BnF, site Mitterrand, le poète François Messigné (double de l’auteur) se jette du haut d’un garde-corps dans le jardin excavé de la bibliothèque. Trois spécialistes de Benjamin, venus l’écouter ce jour-là, mènent alors l’enquête afin de retrouver son dernier manuscrit. Tout aussi éclaté que le premier, ce second récit, très contemporain, est composé des courriels que s’échangent ces membres d’un groupuscule d’extrême-gauche. 

Ce roman dans le roman montre l’aura qu’exerce l’intellectuel allemand sur notre contemporanéité, inspirant l’École de Francfort, les cultural, gender et post colonial studies anglo-saxonnes et les mouvements anarchistes autour de Pour une critique de la violence.  

La Bibliothèque nationale de France donne du liant à ces deux récits, elle est un de ces lieux de passage entre le XXe siècle de Benjamin et notre XXIe siècle empreint de cybernétique – « où tout est fait pour que la viande humaine soit le moins possible en contact avec les livres » – , dont le site Mitterrand est le symbole. 

L’auteur de La Théorie de l’information et L’Aménagement du territoire signe un roman baroque que n’aurait pas renié celui de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

KÉVIN BERNARD

Le Vingtième siècle, d’Aurélien Bellanger, Gallimard, 23€

Dimoné, le démon-poète de la chanson

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Dimoné © Marc Ginot

C’est une histoire d’amour et de retrouvailles. Celles de Dominique Terrieu, 57 ans au compteur dont de nombreuses sur scène, avec le public souvent très fidèle de sa terre natale de Montpellier. Ses débuts musicaux, il les fait notamment en tant que chanteur du groupe pop-folk Les Faunes dans les années 1990, aux côtés de son frère Didier comme de Florian Brinker, lequel deviendra le guitariste du groupe d’électro-rock montpelliérain Rinôçérôse. Mais il faut attendre quelques années avant qu’il se lance en solo sous le nom de Dimoné, qui signifie « démon » en catalan. 

Son premier album Effets pervers sort en 1999, il y collabore déjà avec Jean-Christophe Sirven, qui devient rapidement l’homme-orchestre qui l’accompagne partout sur scène avec ses claviers et son talent d’arrangeur comme de compositeur. La reconnaissance arrive en 2009 avec Madame blanche,son troisième opus, dont le titre Les Narcisses tourne sur plusieurs radios nationales. On y découvre tout le charme de la poésie chantée d’un dandy rockeur à la voix grave et expressive. 

Compagnon de live

Quand Dimoné produit Bien hommé mal femmé en 2014, il est en quelque sorte devenu LE songwriter de la chanson made in Montpellier. On a l’impression de le voir partout, il collabore plusieurs fois aux Zat (zone artistique temporaire) qui investissent la ville, notamment à celle de Figuerolles en 2016, créant un titre sur-mesure pour l’occasion Celui qui t’a puni l’a fait. Vient son cinquième album, Épris dans la glace, en 2017. En parallèle, Dimoné se révèle attiré par le collectif, collaborant avec l’électrisant Papillon Paravel, et participant à des projets comme The Chase ou Bancal chéri. Rien d’étonnant donc, à ce qu’il s’associe aux jeunes rockeurs montpelliérains survoltés de Kursed le temps d’une aventure régénérante dont découle naturellement en 2019 album commun intitulé Mon amorce

Ce spectacle au Théâtre Jean Vilar sonne en beauté les retrouvailles de Dimoné avec Jean-Christophe Sirven, son binôme de création et compagnon de live. Créé en plein confinement, ce spectacle en piano-voix est finalement présenté au JAM en avril 2022 et donne naissance à l’EP Ça pixellise. On y retrouve le démon à la voix grave entre mélancolie et énergie, douceur et rock, mélodie entêtante et jeu de beaux mots. Alors que depuis quelques années à Perpignan, le démon catalan et ses histoires-chansons avaient fini par nous manquer.

ALICE ROLLAND

Dimoné
20 avril 
Théâtre Jean-Vilar, Montpellier 
theatrejeanvilar.montpellier.fr

À Montpellier : «Arlette ton cirque !», la guinguette des circassiens

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cabaret Cirque - ATC 2022 © A.Zamprogna

L’histoire d’Arlette et de ses lanceurs débute en 2019 à Montpellier. « Nous étions un petit groupe de copains amateurs de cirque : des professionnels du cirque, des spectateurs et des non-circassiens qui s’étaient mis à pratiquer pour le plaisir, raconte Anne Lebeau de l’association Les Lanceurs d’Arlette. Nous organisions une fois par trimestre des Cabarets jardin dans le jardin d’un couple d’amis situé dans le quartier Universités. » Le succès de ces « petites scènes ouvertes » est au rendez-vous. Presque trop. « De plus en plus de monde s’est mis à vouloir jouer et participer », se remémore Anne Lebeau. C’est alors que naît l’idée de créer une association afin de « faire déborder le jardin sur la ville pour s’adresser à plus de monde. »

La création du festival Arlette ton cirque est loin d’être un long spectacle tranquille. La première édition aurait dû avoir lieu en avril 2020. Tout était prêt. Les artistes, la programmation, les bénévoles. L’association Les Lanceurs d’Arlette avait en amont récolté près de 5.000 € grâce à un financement participatif. Est arrivée ce que l’on a tous vécu, avec son lot de confinements, ses vagues épidémiques, privant la culture de ses spectacles comme de ses spectateurs. Les fonds récoltés permettent tout juste « d’éponger l’annulation et de défrayer au mieux les artistes ». Les reports succèdent à l’annulation.

Cirque de création

Il faut finalement attendre le printemps 2022 pour que Arlette ton cirque trouve enfin son public, attirant « plus de 3.000 spectateurs » au parc Rimbaud. Et ce malgré un budget quasi inexistant. Les Montpelliérains découvrent une toute une jeune génération d’artistes de cirque de création, une énergie folle, une créativité débordante, le tout dans une ambiance familiale et joyeusement festive. De ces événements dont on attendait impatiemment le retour dans l’espace public après une période de disette artistique forcée. Au vu de la réussite de ce premier festival, l’association Les Lanceurs d’Arlette envisage rapidement une deuxième édition : « Nous avons pu payer tout le monde : c’était une bonne nouvelle, car nous tirons la majorité de nos recettes du bar. » En espérant renouveler la performance en 2023, avecun petit budget qui reste « inférieur à 6.000 € ».

Cette deuxième édition, qui se déroule ce samedi 15 avril 2023, change de cadre et installe sa scène dans le parc Sophie Desmarets, au sein du quartier populaire de La Paillade. « Nous avions envie d’emmener le cirque dans d’autres quartiers, ne pas nous fixer dans un endroit », explique Anne Lebeau. Le cœur de l’événement est un bien évidemment le cabaret, à découvrir de 14 à 16 heures. Ici, pas de programme précis, mais un ensemble de numéros courts qu’une dizaine de jeunes artistes, parfois certains encore en formation, peuvent roder en public en toute liberté. Le tout est présenté par une madame Loyal de choc : Clara Aumann, comédienne-clown révélée par son solo No coffee for the queen

Marionnettes lumineuses

Côté programmation, l’essentiel des (jeunes) compagnies est bien évidemment basé à Montpellier. Deux spectacles investissent les espaces hors-scène : la Casi Compagnie mêle danse et acrobatie à 16h30. Tandis que tout l’après-midi, les acteurs-clowns de la compagnie Parpaing proposent un « entresort », performance avec une toute petite jauge à voir en continu : L’imaginarium de Mystica & Rakaniak. Sur la scène, les shows s’enchaînent. Dès 16h30, la Cie Mala Brigo, tout juste sortie de la pépinière de création Pep’s [voir encadré], nous embarque dans les montagnes d’Espagne sur les traces d’une tradition artisanale de vannerie. Petit détour à Marseille à 18h15 avec la Kif kif compagnie, un duo de frères comédiens-circassiens, le temps d’une fable écolo intitulée « Nous la forêt – ou comment se planter ». Il faut par contre attendre la nuit tombée (21h15) pour découvrir les grandes marionnettes lumineuses de la compagnie des arts Matimba

Une programmation musicale détonante vient apporter une touche festive et dansante à la journée. À commencer par la fanfare des Kadors, incontournable formation musicale du Clapas, bientôt trente ans au compteur musical (à 17h15 et 20h15). À 20 h, ambiance afro-caribéenne avec le groupe Sweet gombo groove et son afrobeat funky en live. La soirée se termine avec deux DJ set à partir de 21h45. L’un avec la DJ Sin’dee, artiste du collectif engagé Les Mixeuses solidaires, l’autre avec Djt Purple qui devrait clôturer la soirée en drum’n’bass. « Nous avions avant tout envie d’organiser une très grand fête où tout le monde puisse se retrouver. Cela fait vraiment partie de notre ADN », conclut Anne Lebeau. 

ALICE ROLLAND

Arlette ton cirque
15 avril (gratuit)
Parc Sophie Desmarets (La Paillade)
Montpellier

Vaucluse : les peuples font leur printemps

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YOU Adrien Sanchez et Patrice Marchand

Jazz, musiques improvisées… le festival itinérant Le Son des Peuples joue avec les esthétiques et nous amène à découvrir l’inédit, l’étrange, l’espiègle, le surprenant. Mais toujours superbement joué, construit, interprété par des musiciens de haute volée venant des scènes locales ou internationales qui se plaisent à se retrouver dans ces moments où se croisent les cultures, les propos, les sources d’inspiration. Le jazz, musique universelle, sait accueillir toutes les formes et les transcende. 

La quatrième édition de ce jeune festival l’ancre davantage dans le paysage musical de la région, conçu avec une intelligente passion par la compagnie Naï Nô Production, l’Ajmi, La Gare de Coustellet et le Vélo Théâtre. Concerts, masterclass, créations, DJ set, multiplient les échanges entre musiques traditionnelles, électroniques, transe, groove, pour un large public qui est invité à danser, chanter. 

Chat chanteur

Cette quatrième édition met à l’honneur en ouverture et en clôture l’orchestre participatif de jazz de création l’Arbre, dirigé par le guitariste et compositeur Pascal Charrier. Au Fenouil à Vapeur (ça ne s’invente pas !) la jam session d’ouverture propose une soirée d’improvisation ouverte à tous, professionnels et amateurs en entrée libre. On part à Maubec pour écouter You de la compositrice et batteuse Héloïse Divilly qui puise dans les deux îles qui lui sont chères, La Réunion et l’Irlande une musique chatoyante aux improvisations inspirées. Le Home Trio quant à lui, composé de trois musiciens d’Avignon, Bruno Bertrand, Rémi Charmasson et Lilian Bencini, sera accompagné par le saxophoniste Maxime Atger pour un quartet empli d’humour et de fantaisie et de revisitation des standards. 

Les enfants ne sont pas oubliés dans cette fête de la musique partagée et vécue. Le spectacle musical tout public, Griff et les Fabuloptères (organisé dans le cadre du festival Le Son des Peuples et du festival Festo Pitcho), conjugue les dessins de Susana Del Baño et la musique de Léa Lachat qui écrivent au fur et à mesure du découpage des papiers, de la manipulation des couleurs et du dessin « en direct » rythmés par les accents de l’accordéon, l’histoire de la rencontre entre Griff, le chat chanteur qui hante les toits des villes et le monde souterrain des insectes, les « Fabuloptères »… (spectacle accessible dès trois ans). Comme tout commence et finit en musique, un apéro musical refermera les festivités avec un concert de l’orchestre L’Arbre (entrée gratuite, au Vélo Théâtre) pour une restitution du superbe travail des ateliers de l’année où des musiciennes et musiciens de tous âges et tous niveaux se réunissent pour avoir le plaisir de jouer ensemble (direction Pascal Charrier). Cette manifestation rappelle avec force que la musique est un bonheur collectif et partagé.  

MARYVONNE COLOMBANI

Le Son des Peuples
Du 13 au 23 avril
Divers lieux, Vaucluse
velotheatre.com
nainoprod.com

À l’ami qui nous a sauvé la vie 

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Les sorties, coup sur coup, depuis la rentrée littéraire de septembre, du Magicien (Colm Tóibin, Grasset), du Vingtième siècle (Aurélien Bellanger, Gallimard) et Franz Kafka ne veut pas mourir (Laurent Seksik, Gallimard), trois romans évoquant les parcours de Thomas Mann (1875-1955), Walter Benjamin (1892-1940) et Franz Kafka (1883-1924), nous interrogent sur la fascination de leurs biographes pour ces auteurs qui ont observé et subi la montée des périls en Europe. La question est d’autant plus légitime concernant Seksik, qui a déjà écrit sur Albert Einstein (1879-1955) et Stefan Zweig (1881-1942). 

Mis bout à bout, chacun de ces romans semble être la préquelle de l’autre, dans la mesure où nous retrouvons les mêmes personnages, tour à tour principaux ou secondaires, pris dans le même contexte, celui de l’entre-deux-guerres. 

Après Le Cas Eduard Einstein, Seksik mêle une fois encore la grande histoire et le tragique de vies façonnées par l’empreinte d’un géant. C’est moins la vie de Kafka qui nous est présentée ici mais son ombre portée sur celle d’Ottla, sa sœur, Dora, son épouse, et Robert Klopstock, son compagnon de sanatorium – la tuberculose étant le fil rouge des trois romans en question. Ces êtres verront leur vie bouleversée à jamais par cette rencontre, imposée par les lois de la biologie ou fruit du plus pur et du plus heureux hasard (l’amour, l’amitié). 

Tous les trois connaîtront les persécutions, de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique, l’exil à travers l’Europe, seront jugés trop Juif, trop Polonais, trop Allemand ou trop trotskiste. Par-delà sa mort, Kafka accompagnera leur existence, souvent dans le pire, parfois dans le meilleur, dans un monde qu’il avait prophétisé, notamment dans Le Château, L’Amérique et Le Procès – l’évocation de ce dernier, roman posthume édité par l’ami Max Brod, est l’occasion d’une scène savoureuse entre Dora et un agent du NKVD. 

« On pourrait faire de Kafka le personnage d’une légende… », disait Walter Benjamin. C’est à présent chose faite.

KÉVIN BERNARD

Franz Kafka ne veut pas mourir de Laurent Seksik
Gallimard, 21€50

Mythologies : au cœur de l’orchestre

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Première œuvre exclusivement acoustique composée par Thomas Bangalter, et premier album en solo du musicien après la dissolution de son mythique duo Daft Punk, Mythologies a pris le risque, considérable, de ne convaincre ni de ne satisfaire personne. Ni les fans des pionniers de la french touch, encore endeuillés ; ni les férus de musique classique et contemporaine, pointant déjà du doigt l’amateurisme supposé du musicien ; ni, enfin, les amoureux de l’expérimental, attendant une rencontre inédite entre le monde du ballet et celui de la musique électronique, et redoutant un énième mariage de raison. Rien de tout cela n’a pourtant abouti de Mythologies. Le spectacle, orchestré par Angelin Preljocaj, entendait interroger le rapport intime et collectif au mythe, et l’imaginaire sans cesse renouvelé des mythologies, antiques comme barthésiennes. 

Figures et variations

Pour donner corps à cette imagerie, pour lui autoriser des frottements avec le corps et le réel, le chorégraphe avait sollicité le musicien sur ce terrain qui ne lui était pourtant pas étranger. Convaincu que Thomas Bangalter était « né pour composer pour un orchestre, et tout particulièrement pour un ballet », et que sa mère danseuse l’avait assez bercé pour lui transmettre les germes de cette musique-là, Angelin Preljocaj lui avait alors laissé carte blanche. La mission était simple : donner naissance à ces figures imposées avec le seul recours de l’orchestre. Et c’est peut-être sur ces figures familières, déjà touchées du doigt par la musique et surtout par la danse, que le compositeur se révèle le plus inspiré. Son Minotaure tire ainsi, notamment, le meilleur des cuivres et percussions, qui font rugir ce célèbre et terrifiant monstre prédateur. Le violon de Mathieu Arama y livre un solo au grain joliment travaillé, rappelant les qualités nombreuses des musiciens de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine, menés de main de maître par le chef Romain Dumas. Plusieurs pages symphoniques reviennent en mémoire : celles de Ravel et Fauré sur le Pas-de-deux ; les cycles de Philip Glass sur les envolées chaloupées Amazones, scandées par des rythmes pointés; ou encore le mélodisme un brin pompier de L’Arrivée d’Alexandre, où l’on croirait entendre John Adams. Mais c’est peut-être sur la dissonance, le frottement et, avec eux, l’inquiétude, qu’il marque le plus durablement. L’Accouchement, mais aussi les deux occurrences des Gémeaux, se font plus organiques, et en cela plus singulier. Sur la Danse Funèbre puis La Guerre qui concluent l’opus, c’est un lyrisme plus débridé encore que l’on rencontre. Un lyrisme d’un noir de jais.

SUZANNE CANESSA

Mythologies, de Thomas Bangalter
Erato - 17€

Alma Viva, le sens du rite

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ALMA VIVA © Tandem films

C’est une petite fille espagnole de 8 ans, Sofia Otero qui a remporté cette année le prix d’interprétation à la Berlinale. C’est une petite fille encore qui, au dernier Festival de Cannes, était une des plus jeunes stars de la Croisette. Du haut de ses 11 ans, Lua Michel incarne Salomé, le personnage principal d’Alma Viva, réalisé par sa mère, Cristèle Alves Meira

Sélectionné à la Semaine de la Critique, ce premier long métrage nous emmène au nord-est du Portugal, dans un village peu touristique loin des cartes postales. Une région montagneuse où subsistent les superstitions et des rituels païens. Salomé, comme d’habitude, y passe ses vacances dans la famille de sa mère, restée en France. Il y a Avó la grand-mère (Ester Catalão) une sorcière qui aide les morts à trouver le repos, et reconnaît en sa petite-fille ce don héréditaire de s’ouvrir aux Esprits. Il y a l’oncle aveugle qui chante les airs anciens, et celui, émigré, qui revient au pays, pour les vacances, dans sa grosse voiture pour superviser le chantier d’une villa avec piscine. Il y a la tante célibataire restée auprès de sa mère, frustrée, brutale et aimante, jalouse de ceux qui sont partis.

À vif

 Il y a l’été, la maison rurale, les rideaux qui filtrent la lumière violente, la télé allumée en permanence, les bougies qui aident les défunts à trouver leur chemin. Côté jour, la rivière, les jeux d’eau, la pêche à l’explosif, une vieille effrayante à la voix rauque, qui éventre les poissons au fond de sa cuisine-antre. Côté nuit, les lits partagés, la fête votive, les rêves, et le Saint Georges lumineux qui projette son ombre de tueur de dragon. La grand-mère meurt brutalement d’un AVC – pour le docteur –, d’un envoûtement pour Salomé. Tandis que ses enfants se disputent trivialement autour de son corps enveloppé de dentelles et que les ressentiments de chacun remontent à la surface, la fillette déchirée, la venge s’exposant à la colère villageoise. 

Entièrement vu à hauteur des yeux de la silencieuse Salomé, le tragi-comique du monde se révèle. La matière et l’esprit, la chair abîmée des vieux corps et le visage enfantin de l’héroïne, la vie et la mort sans tabou, le silence et les cris, jusqu’à des funérailles sur fond d’incendie, qui tournent au grand guignol. La réalisatrice franco-portugaise a tourné dans son village d’origine et mis beaucoup de ses propres souvenirs dans ce conte initiatique. Elle signe ici un beau film sur les racines, la filiation, la transmission : Alma Viva, qu’on y croit ou pas, l’âme reste vivante ou à vif. Sans jamais juger, Cristèle Alves Meira nous offre comme elle l’a déclaré « un film de terrain » qui rappelle comme le fait Avó, que si les Vivants ferment les yeux des Morts, les Morts eux, ouvrent ceux des Vivants.

ÉLISE PADOVANI

Alma Viva, de Cristèle Alves Meira
En salle depuis le 12 avril

The Quiet Girl, un été salvateur

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The Quiet Girl © Asc Distribution

Après un court métrage semi-autobiographique, Le Fils de son père, le réalisateur irlandais  Colm Bairéad reste dans une thématique familiale pour son premier long métrage : The Quiet Girl.

Est-elle si tranquille que ça cette fillette aux yeux saphir perçant le masque lisse d’un visage au teint pâle ? Cette gamine au verbe rare et bas, presque chuchoté, aux longues jambes qui lui permettent de courir vite, de s’enfuir pour se cacher sans cesse ? « La vagabonde », comme l’étiquette son père sans l’ombre d’une intention affective. Cáit (Catherine Clinch) ne rit jamais. Isolée à l’école où elle peine à déchiffrer. Seule dans une fratrie nombreuse, sans complicité. Négligée par sa mère, une nouvelle fois enceinte, peinant à nourrir la marmaille, tandis que le père boit des bières au pub et joue l’argent du ménage. 

Scénario ténu

Nous sommes dans la campagne irlandaise des années 1980. On parle gaélique et anglais. Les pâturages jouxtent la mer. Et, comme d’habitude, on cherche Cáit, dans les hautes herbes des champs. Pour se débarrasser d’elle, le temps des grandes vacances, on l’abandonne à trois heures de route de là, chez de vagues cousins : un vieux couple de fermiers sans enfants : Eibblin et Séan Kinsella (Carrie Crowley, Andrew Bennett). Auprès d’eux, elle va découvrir la tendresse, le respect, l’écoute de l’autre, l’entraide ainsi que le fantôme qui hante les lieux et leurs cœurs.  

Il est des étés de l’enfance initiatiques, où on grandit plus vite que durant tous les mois précédents. C’est ce que fera Cáit : elle aura grandi, changé. Sans bruit, sans fureur, sans crise mais en profondeur. Adapté d’une nouvelle de Claire Keegan, Foster (titre français : Les Trois Lumières), le scénario est ténu. La progression dramatique se fait, pas à pas, suivant l’évolution des rapports entre Cáit et sa famille d’accueil, par le déplacement infime des sentiments à travers les gestes quotidiens : la toilette, le bain, la préparation des repas, les soins apportés aux bêtes, la corvée de l’eau, le nettoyage des étables. À travers les rituels concrets qui s’installent, tissent les liens. Foster signifie à la fois adoption et nourriture, les Kinsella dans cette parenthèse estivale jouent bien les deux rôles, d’adoptants et de nourriciers. Cáit (merveilleuse performance de la jeune primo-actrice) est de tous les plans. Regardée regardant. Ses émotions jamais exprimées se lisent à livre ouvert. The Quiet Girl est un film simple sur la complexité des sentiments. Une observation sensible de ce qui palpite sous les silences. 

Grand Prix Génération Kplus à la Berlinale 2022, nommé aux Oscars 2023, primé dans de nombreux festivals, The Quiet Girl sans effets tapageurs et avec une grande maîtrise, sait trouver les notes justes pour nous émouvoir.

ÉLISE PADOVANI

The Quiet Girl, de Colm Bairéad
En salle depuis le 12 avril

Une adolescence molle et convenue

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Adolescent © Frédéric Iovino

Traitées avec éclat par les chorégraphes Fabrice Ramalingom, Arthur Perole ou Gisèle Vienne, l’adolescence et la jeunesse se transforment en un objet non identifié chez Sylvain Groud. L’actuel directeur du CCN de Roubaix met en scène dans sa pièce éponyme neuf jeunes danseurs·ses uniformisé·e·s tant par leurs costumes blancs identiques (T-shirt et short) que par leur couleur de peau. Pas l’ombre d’un métissage dans ce groupe ultra homogène qui prend la pose longuement dans des tableaux composés à la manière des clichés de vacances ou de selfies redondants. S’en suit un chapelet de postures boudeuses ou rêveuses qui suintent l’ennui ou l’hébétude. Serait-ce donc l’état des adolescents durant cette « période pendant laquelle l’identité se façonne » comme l’écrit très justement Arthur Perole ?

Une pièce convenue

Une fois passés ces arrêts sur images sur fond de voiles peintes par Françoise Pétrovitch, complice de Sylvain Groud pour la scénographie et les costumes, le tempo s’accélère et les touches chorégraphiques légères font place à une danse d’ensemble nerveuse, saccadée, sur la musique électro de Molécule. Là où les toiles et dessins de corps adolescents de l’artiste plasticienne induisent une étrangeté, un sentiment d’inconfort, la chorégraphie ne dépasse jamais l’illustratif. Comme si Sylvain Groud se défendait de poser un regard – le sien, justement, celui que l’on voudrait connaitre – sur ces filles et garçons à la fleur de l’âge qui, sur scène, restent bloqués dans une espèce de neutralité. Pas d’incarnation, pas de matière, pas d’épaisseur, juste un florilège convenu de coquetteries, de copinage, de drague, de chamailleries et de jalousies. La pièce ne dépasse que trop rarement le niveau de la cour du collège ou du lycée et son manque de hauteur déclenche une grande déception. Même les œuvres de Françoise Pétrovitch qui nous avaient enchanté en 2016 sur les murs du château de Tarascon (« Verdures ») et du Frac Sud à Marseille (« S’Absenter ») font pâle figure…

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Adolescent a été présenté le 6 avril au théâtre Liberté, scène nationale de Toulon.