dimanche 22 février 2026
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Together Festival : La solidarité au féminin

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Sin'dee est la présidente et fondatrice du collectif © X-DR

Zébuline. Pourquoi avoir créé Les Mixeuses solidaires il y a quatre ans ? 

Sin’dee. DJ depuis une vingtaine d’années, productrice de musique depuis cinq ans, j’ai commencé à organiser des soirées dans les bars et les clubs, dont quelques dates avec un collectif mixte à L’Antirouille. En 2019, le 8 mars tombait un vendredi. J’avais très envie de proposer un plateau entièrement féminin à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Avec dans l’idée de reverser les cachets des artistes et un pourcentage du bar à une association qui œuvre pour les femmes en difficulté. J’ai monté ce projet avec Miss Airie, également DJ à Montpellier : on avait toutes les deux un bon réseau de copines qui mixaient. On a appelé tout le monde et le jour J, on s’est retrouvées une vingtaine de femmes artistes. La soirée a fait un gros buzz, alors on s’est dit : « pourquoi pas monter un collectif et continuer ? ». C’est ce qu’on a fait. 

Qui sont les Mixeuses solidaires ?

Nous sommes aujourd’hui une quinzaine d’artistes, âgées de 32 à 50 ans. Autant dire qu’on a toutes démarré notre carrière il y a un moment. La plupart des membres se trouvent à Montpellier, mais aussi à Béziers, à Nîmes et à Orange. Au niveau de nos univers musicaux, c’est très éclectique : électro, funk, kitsch, hip-hop, radio, EDM… On est une belle équipe, une bande de copines.

À quelles associations sont reversés les fonds collectés ? 

On est toutes bénévoles, la plupart du temps on reverse la totalité de nos cachets et un pourcentage sur le bar. On a eu la chance de trouver de chouettes établissements à Montpellier qui jouent le jeu. Depuis notre création, on a notamment reversé des fonds au CHRS, un réseau de centres d’hébergement et de réinsertion sociale pour les femmes en difficulté. Mais aussi à SOS Méditerranée, Les Femmes invisibles, La bulle – douche nomade, ainsi qu’à une association de femmes ukrainiennes… On a aussi joué bénévolement pour les quarante ans du CIDFF [Centre d’information sur les droits des femmes et des familles, ndlr], un organisme qui aide les femmes en difficulté au niveau de l’hébergement comme du soutien juridique. Cette année, on va le faire au profit du Planning familial. Pas question de ne donner qu’à une seule association : on s’est rendues compte que les actions menées par notre collectif permettaient de mettre en lumière la diversité des structures venant en aide aux femmes. 

Du 8 au 12 mars, vous organisez la première édition Together Festival. Pourquoi cette envie ?

On essayait d’organiser un événement chaque année, début mars. Et pour récolter plus d’argent, on a décidé de faire un festival sur plusieurs jours et dans plusieurs lieux. Le mercredi 8, c’est à La Panacée, avec une conférence sur les femmes iraniennes. Le jeudi 9, au rooftop de l’Arbre Blanc ; le vendredi 10, au Circus. Le samedi 11, on fait un before au Kwest pour finir en mode club à L’Antirouille. Et le dimanche 12, au Avva Garden, pour clôturer le festival avec une troupe qui propose un spectacle sur le thème de la femme. C’est notre premier festival. On voulait que ça soit un événement hyper accessible et gratuit pour que tout le monde puisse venir. Peut-être que l’année prochaine on aura la chance de faire appel à des têtes d’affiche et que ça devienne un grand événement caritatif. Je serais ravie de pouvoir également diversifier la programmation et faire venir des groupes de musique et combiner le DJing [ensemble des techniques utilisées par un DJ, ndlr] à d’autres domaines artistiques, comme la danse. Pour l’instant, on se débrouille avec les moyens que l’on a. On est passionnées, on aime partager avec le public : pouvoir reverser de l’argent à des association, c’est la cerise sur le gâteau ! On va pouvoir fêter nos quatre ans dignement.

Les Mixeuses solidaires 
Miss Airie, Sin’dee, Laura Vaï, Mellanie, Nikita, Emilie Dada, Maevol, Miss Dess, Manue G., Emeraldia Ayakashi, Zita Spagiari, Yuki, Miss Emy, La Greta, NJ Deejay. 

Vous considérez-vous comme un collectif féministe ? 

Je ne sais vraiment pas comment répondre à cette question… Tout dépend ce que l’on met derrière le mot « féministe ». Disons qu’on ne se revendique pas en tant que tel : on est un collectif de femmes qui aidons des femmes en récoltant des fonds grâce à notre passion, le DJing.

Quelle est la place des femmes sur la scène DJ ?

Quand j’ai commencé, c’était vraiment très compliqué d’être une femme DJ. Aujourd’hui, on est encore loin de la parité, il y a toujours très peu de femmes dans les grands festivals. Ça évolue tout doucement… C’est un combat ! Notre collectif est l’occasion de mettre les femmes DJ sur le devant de la scène à travers des plateaux 100% féminin. Malheureusement, c’est la même problématique dans tous les domaines artistiques pour les femmes…

D’autres projets pour le collectif ? 

On souhaite ouvrir le collectif à d’autres artistes, des invitées, courant 2023-24. On aimerait aussi soutenir de jeunes musiciennes et leur permettre de se faire la main, se faire connaître, mais aussi d’être soutenues et d’avoir les bons conseils pour avancer. Le métier de DJ, c’est avant tout un réseau, c’est compliqué de se lancer si on ne connaît personne. Là, ça serait plus facile pour elles en nous rejoignant, tout en étant bénévole et en venant en aide aux femmes en difficulté. On aimerait aussi mettre en place des événements dans d’autres villes de France. On essaie d’y consacrer le maximum de notre temps libre, mais une bonne partie des filles du collectif travaillent en parallèle, et celles qui vivent du DJing doivent libérer des dates pour faire du bénévolat sur les événements des Mixeuses solidaires. Ce n’est pas simple. Cet été, on sera à nouveau présentes en tant que collectif au festival Palmarosa (au domaine de Grammont à Montpellier), on en est très contentes. À l’avenir, on aimerait organiser un événement Les Mixeurs solidaires… en intégrant des garçons !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND

Au programme
8 mars au café de La Panacée (19h-23h) 
9 mars au rooftop de L’Arbre Blanc (19h-01h)
10 mars au Circus (19h-01h)
11 mars au Kay West (19h-01h) et à L’Antirouille (00h-06h)
12 mars à l’Avva Garden (18h-01h)
Together Festival
Du 8 au 12 mars
Divers lieux, Montpellier
lesmixeusessolidaires.com

« En plein feu », un air de fin du monde

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"En plein feu" de Quentin Reynaud © photo Marie-Camille Orlando Apollo Films Distribution

C’est sur la photo d’une famille heureuse que démarre le troisième long métrage de Quentin Reynaud, En plein feu. Puis, un orage sec, danger pour cette terre landaise ravagée par les incendies. C’est le 35e  jour des grands feux et les ordres d’évacuation se multiplient. Simon (Alex Lutz) et son père (André Dussollier) se résolvent à quitter leur maison, n’ayant plus le choix. Et c’est avec eux, enfermés dans leur voiture où peu à peu la température monte jusqu’à 63 degrés (!) que nous traversons l’enfer. Une véritable immersion dans des images de fin du monde, au milieu des fumées, des fumerolles, des flammes. C’est à ce huis clos entre un fils et son père que nous assistons pendant 1h30, découvrant peu à peu le drame qu’a vécu Simon, dont le souvenir le ronge, empêchant tout lien avec son propre fils, Samuel. Prisonniers dans une file de voitures, coincés par les flammes, à la limite de l’étouffement, sans doute est-il temps de réparer. Peut-être…

Coïncidence

Les spectateurs d’En plein feu, dont la première projection publique a eu lieu au festival Cinemed, ont eu chaud, ont eu soif, ont eu peur, partageant avec les protagonistes cette traversée de l’enfer, accompagnée par la musique de Delphine Mallausséna. André Dussollier et Alex Lutz – qui a tourné dans les deux films précédents, Cinquième Set et Paris-Willouby –, incarnent avec justesse des personnages enfermés, dans leur passé, leurs traumatismes, leurs non dits. Le montage du film s’est terminé le 19 juillet 2022 ; ce jour-là, dans les Landes, le feu avait déjà détruit 19 000 hectares. Un film prémonitoire ?

ANNIE GAVA

En plein feu, de Quentin Reynaud
En salle le 8 mars

Avec David Lafore et Jeanne Béziers, la magie du théâtre

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Jeanne Bézier et David Lafore sur le plateau de l'Ouvre-Boîte © Lucas Hurtevent / L'Ouvre-Boîte

On le savait il y aurait des trucs. En trois jours, construire un spectacle, c’est un pari un peu fou, mais après tout il y a des précédents célèbres, L’impromptu de Versailles de Molière entre autres. Bref, de cette croissance forcée, on se demandait qu’attendre. La curiosité, l’amitié, la connaissance des deux interprètes en présence, Jeanne Béziers et David Lafore, que l’amour des mots et de la scène rapproche, avaient remplie comme un œuf la petite salle de l’Ouvre-Boîte, lieu où l’art se décloisonne avec constance.

Espiègles play-back

La brièveté du temps de création ne nuisait pas à la performance des deux artistes qui jouaient de leur rencontre, de leur envie de créer quelque chose ensemble. Le jeu du « comme si » met le théâtre en abyme : la conscience de l’artifice se partage avec un public complice. On jongle avec le quatrième mur, tantôt en l’occultant tantôt en lui laissant reprendre sa place. Les codes qui structurent l’espace scénique sont pris à revers, la répétition devient objet exacerbé, élément comique « en boucle » ; les chansons de David Lafore viennent tisser une trame qui oscille entre tableautin anecdotique voire cocasse (« est-ce que tu veux être fort comme moi ? » ou l’inénarrable « Ta petite culotte » qui tourne dans la machine à laver mimée par David Lafore) et mouvement lyrique et grave (« je me suis jeté dans l’eau / dans l’eau si limpide et glacée / […] derrière moi je n’ai plus d’ombre »). À cette dernière chanson fait écho un fragment d’un ancien spectacle de Jeanne Béziers, le très beau monologue d’Ophélie. Les mimiques, les déplacements, les rythmes esquissés par la marche et des pas de claquettes, l’écoute distraite derrière un livre, suffisent à accorder une nouvelle profondeur au duo et faire passer le concert dans une esthétique théâtrale. Les voix s’échangent en espiègles play-back qui démultiplient les protagonistes, et nous interrogent sur l’adéquation entre les timbres, les hauteurs, les corps et leurs propos. Une pépite !

MARYVONNE COLOMBANI

À lire aussi notre entretien avec Jeanne Béziers et David Lafore

Jeanne Béziers et David Lafore font des trucs sur scène a été joué les 3 et 4 mars à L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence.

Aux Variétés, des tickets solidaires

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Bénédicte Deramaux présente la tirelire qui permet aux clients de participer au dispositif © AG

 Zebuline. Vous avez mis en place au cinéma Les Variétés les « tickets suspendus ». Pouvez-vous nous expliquer cette démarche ?

Bénédicte Deramaux. Les tickets suspendus fonctionnent sur le principe du caffè sospeso de Naples. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les gens achetaient deux cafés et laissaient le second pour une personne qui viendrait plus tard, que ce café pourrait réchauffer. C’est donc un principe solidaire qui fonctionne sur une caisse communautaire. Les spectateurs peuvent laisser de la monnaie ou une place entière. Parfois ce sont les bénéficiaires qui donnent une partie, avec un tarif proposé par le cinéma plus bas que le tarif plein. C’est pour les gens qui sont dans le besoin, même si c’est une difficulté momentanée. Ce que j’apprécie particulièrement dans cette proposition, c’est que les personnes qui demandent le ticket suspendu, ne doivent donner aucune justification. Il y a à la caisse une tirelire que j’ai fabriquée, originale, qui questionne les gens qui viennent acheter leur billet.

Comment être sûr que ce projet solidaire va bénéficier à des personnes ordinairement exclues du monde du cinéma ?

Cette question-là ne se pose pas. Mais on peut se poser d’autres questions : qu’est ce que nous offre le cinéma ? En quoi le cinéma d’art et d’essai peut-il nous permettre de nous extraire de nos difficultés ? Ce dispositif peut aussi concerner une famille nombreuse pour qui la sortie cinéma serait trop chère. Aujourd’hui, on est tellement pris dans des étaux administratifs, protocolaires…! C’est un principe de confiance. On porte tellement d’estime à la personne qui vient demander pour ne pas se poser la question.

Avez-vous des contacts avec des associations qui sont en relation avec de potentiels bénéficiaires, ou tout se passe-t-il directement à la caisse des Variétés ?

On y a réfléchi. Les propositions de ticket suspendu sont souvent basées sur des partenariats. On y a donc pensé mais cela a démarré sur les chapeaux de roues. Et puis je trouve bien que ce soit hors cadre, de façon que le public le plus large y ait accès. Les tickets ont été mis en place depuis le 1er janvier 2023. On manque donc un peu de recul. Le constat est que la tranche d’âge est autour des 25 ans. Et il y a eu environ 70 tickets suspendus

Y a-t-il d’autres villes qui le pratiquent depuis longtemps et a-t-on déjà des bilans d’un tel dispositif ?

C’est le Méliès à Saint-Étienne qui a lancé ce projet. Certains cinémas indépendants ont suivi [entre 1 500 et 2 000 places suspendues ont été délivrées, pour 190 000 entrées payantes environ, ndlr]. J’espère que cela se multipliera ailleurs. Ce que je trouve intéressant aussi c’est que, alors que la Journée internationale des droits humains est le 10 décembre, depuis 2011, le même jour c’est la Giornata del caffè sospeso, et que le Festival de cinéma des droits humains, le FIFDH, s’est aussi déployé à Naples. Les tickets suspendus sont devenus un symbole.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA

Vous reprendrez bien un peu de choro ?

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Pedro Aragão était l'invité d'honneur du festival© XDR

Fondé par le génial duo Claire Luzi et Cristiano Nascimento, directeurs artistiques de l’association La Roda, cette première édition du Festival international de choro d’Aix-en-Provence a été couronnée de succès. Tant par la fréquentation, les salles combles, un public subjugué que la stature internationale des artistes programmés. Créé dans le but de partager une passion, une histoire, un art, cette manifestation neuve a su d’emblée construire un propos solide fortement charpenté dans une atmosphère de convivialité rare.

Si l’on se rendait au Conservatoire Darius Milhaud le 15 février après-midi, on était cueilli par une joyeuse effervescence. Sous le grand escalier s’improvisait la fin d’une master-class tandis que les étuis de guitare et de mandoline fleurissaient un peu partout.

Le choro, un art en perpétuel mouvement

La conférence illustrée de Pedro Aragão, invité d’honneur du festival, s’appuyait sur des documents photographiques, des archives et surtout des morceaux interprétés par lui-même à la mandoline et Cristiano Nascimento à la guitare à sept cordes, instrument emblématique du choro. Le co-fondateur et coordinateur de l’Institut Casa de choro de Rio de Janeiro, professeur-chercheur à l’Université Fédérale de l’État de la même ville et interprète à la carrière internationale, posait en premier lieu la difficulté à définir précisément le choro tant cette musique est riche d’influences et de créations. Né au XIXe siècle, sans doute avec le flûtiste Joaquim Callado, le choro mêle les musiques européennes de danses (la cour du royaume du Portugal s’est exilée au Brésil à la suite de l’invasion du Portugal par les armées napoléoniennes en 1808), comme la valse, la scottish, le menuet, la polka, et les musiques apportées par les esclaves (environ cinq millions de personnes du XVIe au XIXe siècle pour le seul Brésil et la culture du sucre, on n’est pas sans se rappeler le passage de Candide au cours duquel Voltaire fait parler l’esclave Cacambo « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » !).

S’ajouteront le tango brasileiro, le maxixe, la samba, les jazz bands et une myriade de variantes… « Chaque ferme avait une bande de musiciens, des esclaves forcés à apprendre les instruments d’Europe. Après l’abolition de l’esclavage, ces populations noires allèrent s’installer au pourtour des villes où elles pensaient trouver un avenir, c’est ainsi qu’apparurent les favélas. On put dire alors, ce que tu chantes indique ton quartier ! Si la polka a beaucoup influencé le choro, il y eut aussi la habanera, le tango brésilien (qui n’a rien à voir avec l’argentin). » Pedro Aragão souriait encore en rendant hommage au lieu qui accueillait sa conférence : « Darius Milhaud est sans doute le seul musicien européen à avoir compris l’essence de la musique populaire brésilienne, c’est une rencontre forte que de pouvoir parler ici de cette musique ! ».

Il faudra attendre les années 1930 pour que le choro passe à la radio : ses musiciens jouaient sans partition et improvisaient très vite, accompagnant d’oreille toutes les formations. Le choro croisera la route de la samba, du fado, du boléro… « Mais aujourd’hui toujours, insista Cristiano Nascimento, le choro est en perpétuelle mutation, se retrouve dans le monde entier et se nourrit de multiples influences. C’est une musique libre. La bossa nova est morte, car elle n’a pas évolué et peu de compositeurs s’intéressent encore à elle, pas plus de trois, mais des milliers de compositeurs de choro existent de par le monde. C’est une musique vivante ! » Les noms des compositeurs fusent, tel le fameux Pixinguinha. Les pièces interprétées en illustration rivalisent d’invention et de virtuosité.

Le superbe documentaire Nas Rodas do choro de Milena Sa, présenté à la salle Lunel de la Manufacture, était précédé d’un florilège aussi espiègle que talentueux par la chanteuse, compositrice et guitariste Verioca. La pratique du choro y est décrite, dans ses rodas où tous les âges et tous les instruments se retrouvent, que ce soit dans la rue, les fêtes, les salles… L’écoute de l’autre, l’inventivité de chacun, permettent à tous de progresser, de jouer dans tous les sens du terme.

Un choro vivant

Cette pratique de la roda sera illustrée au bistrot de la Manufacture par l’accordéon de Karine Huet vite rejoint par les divers instrumentistes présents en un moment de convivialité inénarrable de joie partagée. Bonheur qui sera décuplé en soirée par le double concert présenté à la Manufacture : une sortie de résidence sur des textes et des musiques de Claire Luzi (voix, mandoline, mélodica, percussions) accompagnée de Vérioca Lherm (guitare, beatbox), Karine Huet (accordéon) et Emilia Chamone (percussions). Les mots et les mélodies trouvent des accords secrets, effleurent le monde comme des ailes d’oiseaux, se laissent porter par la brise parfumée du printemps, écoutent pousser les fleurs et les cœurs, se glissent au creux d’une vague ourlée de songes… les êtres et les âmes s’épanouissent, magnifiés par la voix de Claire Luzi dont la tessiture ample sait exprimer toutes les nuances avec une touchante simplicité tandis que les instruments dessinent des paysages rêvés.

Pedro Aragão retrouvait Cristiano Nascimento pour un moment musical dense, voyage instrumental subtil au cours duquel on renonce à suivre les doigts sur la guitare ou la mandoline, précis dans la fulgurance de leurs envolées. Un regard, et on change de mode, de hauteur, la mélodie passe de l’un à l’autre, libre de toute attache tandis que les contrepoints acrobatiques ont la clarté de l’évidence. Le cercle s’étire, l’une après l’autre, les musiciennes de la première partie rejoignent la scène, suivies du photographe mais avant tout musicien Olivier Lob. Les chaises se déplacent, ouvrent l’espace à de nouvelles harmonies. Le choro s’amuse… le lendemain, une dernière Roda au Petit Duc accueillera les musiciens, leurs amis, les participants des master-class. Pratique vivante ! La musique est ici érigée en art de vivre. Quel beau programme !

MARYVONNE COLOMBANI

Le premier Festival international de choro d’Aix-en-Provence a eu lieu du 15 au 19 février à Aix-en-Provence.

« Il ne faut pas insulter l’avenir ! »

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Zébuline. Après avoir créé et fait tourner Meurice 2022 à partir de 2021, vous voilà en tournée pour Meurice 2027. Avez-vous pour autant beaucoup remanié, voire réécrit ce spectacle ?

Guillaume Meurice. Énormément, oui ! Il se passe deux-trois trucs dans l’actualité, tout de même [rires]. Mes chroniques à France Inter me forcent à garder le nez dedans, et je m’en sers pour nourrir et réécrire le spectacle, y compris sur les différentes dates de la tournée. Si je rejouais tout le temps la même chose, je finirais certainement par m’ennuyer. Je me permets aussi de rajouter des trucs en fonction des dates et surtout des lieux où je joue. À Marseille, il y a de quoi faire ! Je balaye un peu toutes les thématiques : économie, écologie, justice, police… et la réforme des retraites, évidemment.

Dans votre Petit Eloge de la médiocrité, vous préconisez une grève des femmes, y compris dans le travail dit du quotidien – soin, cuisine, ménage… Est-ce une chose que vous aimeriez voir advenir en cette période de mobilisation qui coïncide avec la journée internationale des droits des femmes ?

Ça serait intéressant, ça, une vraie grève ! Du travail domestique, des tâches ménagères, à l’échelle du pays. On verrait réellement la différence de traitement entre les hommes et les femmes, elle sauterait aux yeux. Je rêve même d’une grève des bénévoles. Que tous les gens qui bossent gratuitement arrêtent de travailler quinze jours, trois semaines… Pour constater dans quel état ça laisserait le pays.

Vous dites également dans ce livre que le talent n’existe pas, et qu’il est toujours le produit de beaucoup de travail. Mais également qu’on ne maîtrise pas toujours ce qu’on crée, ce qu’on découvre : que l’art est souvent le produit d’accidents. Qu’en est-il de ce que vous créez ?

Il y a toujours de l’imprévu, évidemment ! Je n’ose pas appeler ce que je fais « travail »… Je ne me lève pas à cinq heures du mat’ pour vider des poubelles ou torcher le cul des vieux. Je suis un mec qui fait des blagues, je trouverais indécent de me comparer à ça. Samah Karaki, qui est neuroscientifique a sorti un bouquin hyper intéressant – plus que le mien ! – quasiment en même temps que moi sur ce sujet, Le talent est une fiction. Elle montre à quel point le contexte, et même le hasard, font beaucoup plus dans la réussite d’un projet que le talent, ou cette idée de quelque chose d’inné, qui tomberait du ciel. Elle prend l’exemple de Mozart, ce petit gamin dont des étincelles seraient sorties dès la première fois qu’il aurait été face à un piano. Ce n’est évidemment pas ça du tout : son père lui en a fait bouffer matin, midi et soir. Tout le monde ne deviendrait pas Mozart avec ce traitement, évidemment, mais on ne peut pas nier que ça a joué ! Mais c’est au fond un mythe fondateur du capitalisme : en travaillant, si on s’y met vraiment, on peut y arriver… C’est nier le contexte économico-social dans lequel on grandit. L’idée, c’est évidemment de faire croire que la responsabilité dans l’échec est individuelle. Les structures ne perdureraient pas autant si on admettait que tout cela n’est qu’un immense mensonge !

Depuis que votre chronique sur France Inter est devenue bi-hebdomadaire, on vous voit vous impliquer de plus en plus dans la vie militante et politique. Ne rêveriez-vous pas d’un destin à la Zelensky ? Ou devenir le Zemmour de la gauche…

On ne peut pas savoir ce que le destin nous réserve. Il ne faut pas insulter l’avenir ! Zelensky a commencé sa carrière en jouant du piano avec sa bite sur scène, et il va peut-être obtenir un prix Nobel de la paix. Il y a une jurisprudence Coluche en France qui n’a pas très bien tourné… Mais pour l’instant ce n’est évidemment pas d’actualité. J’ai tout de même obtenu six parrainages en 2022. À 494 près, ça aurait pu le faire ! Je m’y prends plus tôt que la dernière fois, en 2021, donc tous les espoirs sont encore permis.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Meurice 2027
10 mars
Silo, Marseille
cepacsilo-marseille.fr

De beaux restes au Pavillon Noir

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Photo © Christophe Bernard

C’est à un programme très engageant que les deux chorégraphes se sont attelés, sur commande de la Fondation Aterballetto. Soit mener une réflexion dansée sur les corps âgés, ou du moins faire danser les « corps vieillissants ». La proposition de Rachid Ouramdane, donnée en ouverture du programme, explore l’imaginaire du music-hall. Elle doit beaucoup aux qualités de ses interprètes : à la grâce et au sourire d’Herma Vos qui a fait ses armes comme meneuse de revue au Lido ; à la dextérité de Darryl E. Woods, acrobatique et encore aérien sur ses pas de claquette et déhanchés jazz. Après quelques pas de cha-cha-cha encore vigoureux, le couple se déphase, s’étire en poses douloureuses, en regards lointains. La dissonance s’installe, sur une réappropriation lo-fi du célèbre Send in the clowns de Sondheim, déclamé avec conviction. Le Jour Nouveau appelé de ses vœux par le duo n’adviendra cependant jamais : à l’éclat réel et émouvant des premiers pas répond une fatigue feinte, préfigurant pour ses interprètes une fin aussi artificielle que cruelle.

De vie et de désir

Photo © Christophe Bernard

Cette morbidité teintée de fausse pudeur cède ensuite le pas à une exploration de tout autre ampleur. La Birthday Party d’Angelin Preljocaj est d’une vitalité, d’une générosité et d’une cohérence bouleversantes. Elle tire le meilleur de ce qui aurait pourtant pu causer l’échec du projet : la diversité de sa distribution, rassemblant huit non danseurs, amateurs et ex-professionnels âgés de 67 à 80 ans. La beauté du geste, l’équilibre des ensembles sautent d’autant plus aux yeux qu’ils proviennent de corps imparfaits et dissemblables. Le langage chorégraphique gagne en créativité et en épure ce qu’il perd en vélocité. Le temps, obsession récurrente du chorégraphe, trouve une place particulière : la marche inaugurale, au ralenti, de ses interprètes est aussi réjouissante que majestueuse, sublimée par les costumes. De même que la dépiction, discours de Simone de Beauvoir à l’appui, de l’usure des muscles et des esprits au travail, et de leur nécessaire respiration. Mais la fatigue, la dégradation demeurent hors-champs : même allongés, dépouillés de masques en tous genres, les corps restent éveillés, comme galvanisés par des décharges de vie et de désir. L’ébullition, le festif ne sont jamais loin, dans les pas aériens et amples de la danseuse florentine Sabina Cesaroni ou dans ceux, plus déchaînés et punk, d’Elli Medeiros. Rien que pour la revoir, en combinaison de cuir, entonner le Birthday Party qu’elle chantait déjà avec malice en 1976 avec ses Stinky Toys, l’opus vaut le détour. Mais c’est évidemment la délicatesse de pas-de-deux intimes et minimalistes qui emportent : celui unissant la doyenne du groupe Marie-Thérèse Priou et Roberto Maria Macchi restera, notamment, longtemps en mémoire.

SUZANNE CANESSA

Spectacle vu le 2 mars, lors de sa première, au Pavillon Noir.
À venir 
Over Dance est joué le 3 mars à 20 h et le 4 mars à 19 h au Pavillon Noir, à Aix-en-Provence.

De la musique des mots et réciproquement

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Création de Birdcage le 9 mai 2019 au Milieu, Sault (84). Avec Bertrand Cuiller, clavecin et Loïc Guénin, toy piano, objets sonores, électroacoustique. Régie son : Eric Brochard ; Création lumière : Vincent Beaume.

Compositeur associé au Zef, Loïc Guénin est arrivé dans la « Bande » des artistes de la scène nationale de Marseille à la saison 2021/22. Cette nouvelle coproduction permet au musicien, explorateur et interprète de ce qui nous entoure, d’unir d’une manière novatrice texte et musique.

Zébuline. Quel est le thème de ce nouveau spectacle ? Le titre tend à en considérer les personnages comme interchangeables.

Loïc Guénin. Il s’agit de la relation entre deux personnes, ce peut être un il et un elle, deux ils, deux elles, peu importe. Je me place à l’endroit où affleure l’inconscient afin d’approcher l’universalité de ce qui se joue entre les personnes. D’ailleurs, le spectateur peut tout imaginer : il s’agit peut-être d’un couple, de deux inconnus, du souvenir de l’un incarné par l’autre, de son miroir… Il n’y a pas de clé ni de réponse mais un questionnement qui pousse à nous interroger sur notre rapport aux autres. La mise en scène d’Anne Montfort s’appuie sur un décor minimal. Deux fauteuils sur lesquels sont assis les personnages, Anne-Gaëlle Jourdain dans le rôle d’Odile et Grégoire Tachnakian dans celui de Jacques, et juste derrière les acteurs, les musiciens, comme un double inconscient : Alice Piérot, aux violon et objets sonores, et moi-même aux objets sonores, claviers analogiques, percussions et voix, respectivement en duo avec Odile et Jacques. Notre quartet est ainsi composé de deux duos, une manière de continuer les mots par une exploration plus sonore.

Pourriez-vous préciser comment s’orchestrent texte et musique ?

En fait, le texte est le sens et le son. La question du son est au cœur de mon travail, avec une réflexion sur le théâtre musical. La seule partition, c’est le texte qui se trouve sur les pupitres et qui s’interprète comme un concert. On joue littéralement le texte, dans son rythme, ses répétitions, ses échos, ses accélérations, ses lenteurs, ses hésitations, ses caractéristiques bruitistes, ses onomatopées. Comme le support des voix et des instruments est celui des mots, on est dans le sens et parfois le son. Le texte est une matière proche de la poésie sonore et de la pièce musicale, sans hiérarchisation entre le son et le texte. Le son « signifie ». Ici, il n’y a pas d’habillage des textes par la musique, mais de l’immatériel qui s’incarne par le son. C’est un texte que j’ai écrit d’une traite, un matin, en pensant aux comédiens qui allaient le prendre en charge. Je me suis amusé avec la notion de l’absurde, toujours dans l’envie de bousculer les codes établis, les choses prémâchées, d’ouvrir les vannes, dans un théâtre qui tente d’enlever les masques. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Odile et Jacques (ou Jacques et Odile)
28 février et 1er mars
Le Zef, Marseille 
04 91 11 19 20
lezef.org

Une puissante jeunesse se « Révolte »

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Révolte © Olivier Quéro

Le communiqué de presse indiquait une lecture mise en espace d’un texte dramatique de l’autrice anglaise Alice Birch. Dès les premières minutes de jeu, les spectateurs sont happés par le texte et l’énergie dégagée par six jeunes interprètes. En trois semaines de travail, Thomas Fourneau a réussi une mise en scène minimaliste et percutante qui met en valeur le texte à l’état brut et l’investissement des apprentis-comédiens de l’Eracm(École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille). Ceux-ci sont maintenant en dernière année de leur formation, la troisième, et entreront dès l’an prochain dans la vie professionnelle. Le texte d’Alice Birch a été sélectionné par l’Atelier de Recherche des Écritures Contemporaines (Arec) « l’un des dispositifs phares du partenariat développé entre l’Eracm et Aix-Marseille Université », pour confronter les élèves à ces écritures actuelles et les faire découvrir au public. Revolt. She said. Revolt again lui avait été commandée en 2014 par la Royal Shakespeare Compagny.

Un plateau en folie

L’espace est occupé d’un canapé, table et chaises, d’une cuvette de WC. Les comédiens sont immobiles pendant l’arrivée du public installé de façon bi-frontale. Puis une musique endiablée entraîne les comédiens dans une danse débridée. Le ton est donné. Une série de scènes sans ordre ni chronologie vont se succéder autour de thèmes qui sont annoncés en voix off : corps, langage, travail, monde. Premier tableau, une déclaration d’amour sans eau de roses : « Je voudrais faire une broche de tes cheveux, me l’accrocher à mon cœur et le laisser saigner. Je suis foutu », et la fille prend le pouvoir avec son « puissant vagin. » Puis les rôles s’échangent, comme s’échangent aussi des éléments de costume et de perruques dans un rythme soutenu. Il est question de mariage entre une fille installée sur la cuvette du WC et un gars dans la baignoire. Se marie-t-on par amour ou pour payer moins d’impôts ? Il sera question aussi de la maternité, des origines et de la filiation, de pornographie, de promenades dans la forêt, bien plus intéressantes qu’un travail au bureau. Les principes de la société s’effondrent dans un joyeux capharnaüm, les valeurs bourgeoises sont chahutées avec humour et remplacées par des injonctions : « Révolutionnez le monde, ne vous mariez pas (…) Rendez vous sexuellement disponibles (…) Ne vous reproduisez-pas ! » Tout cela avec de la musique et des chansons. Thomas Fourneau n’a pas hésité à diffuser la chanson-phare de Dalida : « Notre histoire c’est l’histoire d’un amour ». On nage dans un délire qui n’occulte pas complètement un mal-être que l’on sent poindre parfois dans des accès de violence. Un spectacle puissant et décapant

CHRIS BOURGUE

Revolt-She said-Revolt again a été joué du 9 au 11 février à la Salle Corvin (Friche la Belle de Mai), Marseille.  

À venir
Un deuxième texte sélectionné par l’AREC, Hymne de la jeunesse démocratique, est mis en espace par Marie Provence du 23 au 25 mars. Il s’agit d’un texte de Serhiy Jadan, auteur ukrainien, l’un des plus populaires de son pays. L’action se déroule dans les années 1990 à Kharkiv. Il y est question de l’ouverture d’un club gay dans la ville. Entre absurde et burlesque, on découvre les problèmes d’une société postrévolutionnaire qui s’essaie à la démocratisation occidentale. Tout un programme !

Du 23 au 25 mars
Salle Corvin, Marseille
Gratuit sur réservation : 04 95 04 95 78
lafriche.org

Une Carmen calibrée

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Carmen © Christian DRESSE 2023

On aurait pu s’attendre, ce jeudi 16 février, à une annulation de la première très attendue de Carmen pour cause de grève. Le public, complet comme sur chaque date annoncée, s’est ainsi tendu à l’arrivée d’un des membres du Chœur de l’Opéra de Marseille sur le devant de la scène. La lecture d’un bref texte rappelant l’injustice et l’iniquité de ladite réforme des retraites n’a pourtant recueilli que de rares applaudissements, et de copieuses huées. Rappel désolant de l’uniformité d’un public décidément aisé, et bien éloigné des préoccupations de ses congénères … À moins qu’il ne s’agisse que d’impatience ? Le public marseillais accédait ainsi enfin à cette coproduction lancée dès 2018 avec le Capitole de Toulouse et l’Opéra de Monte-Carlo, et n’avait pas entendu de Carmen depuis 2012 ? Que ce public sans grande imagination se rassure : la mise en scène de Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies d’Orange, qui accueillera à son tour la production cet été, a tout du grand spectacle attendu. Décors monumentaux et costumes d’époque signés Rudy Sabounghi, chorégraphies flamenco menées élégamment par la très jeune Irene Rodriguez Olvera sur l’ouverture de chaque acte … Belle idée d’ailleurs que de faire incarner à cette danseuse âgée de quatorze ans l’âme de Carmen, face à un chœur d’enfants représentant une petite foule déjà fascinée, campée par une maîtrise des Bouches-du-Rhône toujours impeccable. L’orchestre sort également grandi de l’exercice : sa capacité à assurer cette partition complexe et contrainte, de par la finesse de ses traits, avec une précision irréprochable, impressionne. Sous la baguette avisée de Victorien Vanoosten, elle exécute la partition sans accroc, et va jusqu’à lui insuffler une personnalité propre. Tout juste semble-t-elle presser un peu le pas lorsque la fosse préfère, elle, prendre son temps sur certains traits … Il faut dire que le plateau vocal est très généreux : en remplacement d’Amadi Lagha, souffrant, Jean-François Borras livre un Don José aussi sensible qu’inquiétant. Face à lui, la Carmen d’Héloïse Mas se fait sensuelle et déterminée, aussi solide vocalement qu’en proie à une fragilité psychologique qui transparaît de sa performance physique. Jean-François Lapointe a souvent incarné Escamillo : il lui prête, outre son timbre toujours aussi chaud, une pointe de mélancolie venue sans doute de son plus grand âge. Comme lui, nous nous plongeons dans cette histoire qui, à défaut de nous surprendre, saura toujours nous charmer.

SUZANNE CANESSA

Carmen a été joué les 16, 18, 21 février ainsi que les 23 et 26 février
Opéra de Marseille